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Andrei Konchalovskiy
Dorogie tovarishchi (Chers camarades/Dear Comrades !)
Date de sortie : 22/09/2021
Article mis en ligne le 28 août 2021
dernière modification le 13 septembre 2021

par Charles De Clercq

Synopsis : Une ville de province au sud de l’URSS en 1962. Lyudmila, dévouée au Parti Communiste, est un fléau pour tout ce qu’elle perçoit comme sentiment antisoviétique. Avec d’autres officiels locaux du Parti, elle est surprise par une grève dans une usine locale, à laquelle sa propre fille prend part. Alors que la situation devient vite hors de contrôle, Lyudmila commence à chercher désespérément sa fille, face aux couvre-feu, arrestations de masse et tentatives brutales des autorités pour dissimuler la violence étatique.

Acteurs : Yuliya Vysotskaya, Andrey Gusev, Vladislav Komarov

L’an dernier, Andrei Konchalovskiy, cinéaste soviétique et maintenant russe, a réalisé un film qui fait mémoire d’un passé douloureux, gardé sous silence pendant trente ans. C’est l’histoire d’une grève, une grève parce que les prix de la nourriture grimpent, qu’il n’y a rien à manger, une grève parce que les salaires des ouvriers sont diminués, ou plutôt, le salaire reste le même mais le nombre d’heures a effectuer augmente au nom de la productivité. Le film fait référence au Massacre de Novotcherkassk en juin 1962.

Dès le début, le ton est donné. Nous sommes enfermés dans le format 4/3, dans un film en noir et blanc. Le film sera austère, le cadre resserré et malgré la beauté des images en noir et blanc, il nous sera donné de voir une page sombre de l’histoire soviétique. Nous sommes donc en juin 1962. A ce moment Nikita Khrouchtchev mène l’Union soviétique d’une main de maître, Greville Wynne et Oleg Penkovsky se rencontrent régulièrement comme on l’a découvert dans le film The Courrier (Un espion ordinaire) de Dominic Cooke. Quelques mois plus tard, Greville Wynne et Oleg Penkovsky seront arrêtés, peu avant la crise des missiles cubains en octobre 1962 !

Les événements de Novotcherkassk nous sont montrés à hauteur humaine, à hauteur de femme, dans une démarche analogue à celle de Jasmila Zbanic dans Quo vadis, Aïda. Chez Jasmila Zbanic, Aïda, interprète pour l’ONU, fait tout pour que son mari et ses fils puissent la rejoindre dans le camp. Chez Andrei Konchalovskiy, Lyudmila qui fait partie des cadres locaux du Parti Communiste, cherche désespérément sa fille qui a participé activement à la grève. Plusieurs ouvriers et militants ont été tués par les miliciens ou le KGB et elle veut retrouver le cadavre de sa fille pour lui rendre hommage.

La grève et les réactions sévères (dont de nombreux morts) ont été oblitérées en étant transformées en secret d’Etat. Tous les protagonistes, habitants, médecins, infirmières durent signer une déclaration de confidentialité sous peine d’emprisonnement ou de condamnation à mort. On trouvera ici plus d’informations et la ligne du temps des événements. On y apprend qu’en 1992, peu de temps après l’effondrement de l’ Union soviétique, [ceux-ci] ont fait l’objet d’une enquête du procureur général. Les principaux suspects parmi les plus hauts responsables soviétiques tels que Nikita Khrouchtchev, Anastas Mikoyan, Frol Kozlov et plusieurs autres qui ont été jugés responsables du massacre n’ont jamais été tenus pour responsables en raison de leur mort au moment où l’enquête a commencé.

Tout comme avec Aïda, grâce à Lyudmila, le réalisateur nous propose de découvrir la grande Histoire à partir de l’individu. C’est à hauteur humaine que l’on est très souvent placé. Une occasion de découvrir la cascade de responsabilités des responsables du Parti, la façon dont ils envisagent le pouvoir et celle dont celui-ci est perçu par les ouvriers et contestataires. Pour le Parti, la grève est impensable, surtout dans une usine cruciale comme celle-là, qui construit des locomotives et trains. Nous découvrons une pensée unique à l’œuvre où il n’y a pas de place pour la divergence, la différence et la contestation. Mais le réalisateur propose également un regard intéressant sur l’armée. Celle-ci, via ses responsables, rappelle qu’elle ne peut tirer sur des citoyens car elle sert à défendre ceux-ci contre l’ennemi extérieur. Et cet ennemi, c’est également l’Amérique, les USA (ceux-ci fantasmés bien sûr fans l’imaginaire révolutionnaire). Mais l’armée, ce sont des soldats armés, mais leurs armes sont chargées à blanc jusqu’à ce que leur soit intimé l’ordre de les charger à balles réelles. Le film montre également des figures marquantes, comme celle du père, fier de ses origines cosaques, fier aussi de garder une icône mariale, interdite par le régime. Et cette identité-là, comme d’autres identités de l’Union, se revendique (en puissant dans un passé plus ou moins glorieux) comme figure de contestation des autorités révolutionnaires. La figure de Staline sera amenée (comme d’autres) à la mémoire d’un récit qui veut affirmer sa fierté. Outre l’armée il y a également le KGB doté d’un pouvoir très important et agissant à la fois dans l’ombre et dans la lumière. Organisme tentaculaire craint, redouté, tout puissant.

Si l’on sait aujourd’hui, malgré l’effacement des mémoires et des traces (ainsi devant l’impossibilité de faire disparaitre le sang sur la place il fut demandé de la ré-asphalter !), ce qui s’est passé, l’on ne sait toujours pas si ce sont les militaires ou des snipers du KGB qui ont tiré dans la foule (ou inauguré les tirs meurtriers).

Il faut ici saluer le travail de Andrei Konchalovskiy (83 ans au moment du tournage) d’avoir réalisé un film qui montre une des pages sombre de l’histoire de l’Union soviétique. Pour ceux et celle qui souhaitent en savoir un peu plus, l’on conseille la lecture de cet article de 2012 de Lutte ouvrière, le site de l’Union Communiste : Il y a 50 ans - Juin 1962 en Union soviétique : La révolte des ouvriers de Novotcherkassk et celui-ci de Russia Beyond : Bloody Sunday soviétique : le massacre de Novotcherkassk en 1962.