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CINECURE
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Cinécure est un site appartenant à Charles Declercq et est consacré à ses critiques cinéma, interviews. Si celui-ci produit des émissions consacrées au cinéma sur la radio RCF Bruxelles, celle-ci n’est aucune responsable du site ou de ses contenus et aucun lin contractuel ne les relie. Depuis l’automne 2017, Julien apporte sa collaboration au site qui publie ses critiques.

Maurine Nijssen-Horrion
Les galants
Présentation dans le cadre des Cours Florent à Bruxelles
Article mis en ligne le 23 novembre 2022

par Charles De Clercq

Synopsis : L’été. Daniel, un jeune introverti rongé par l’anxiété, passe quelques jours chez Jeanne, une jeune bourgeoise décomplexée. Leur flirt est ébranlé par la rencontre de Vincent, le nouveau jardinier. Daniel s’émancipe : on boit, on fume, on fait l’amour… Et dans ce tumulte sensuel, Daniel s’interroge sur son identité sexuelle : de Jeanne ou de Vincent laquelle/lequel des deux à sa préférence ? Le sexe se confond avec l’amour : et lui ? qui peut bien l’aimer pour ce qu’il est ? Lorsque Vincent rejette ses avances, tout bascule : Daniel se découvre une nouvelle pulsion…

Casting : Agathe De Lovinfosse, Kevin Gikag, Jean-Baptiste Luciani.

 Un court... aux Cours Florent

Les réseaux sociaux ont parfois du positif ! C’est par une publication Facebook que nous avons découvert il y a quelques mois le projet de réalisation d’un court-métrage Les galants. C’est un genre cinématographique à promouvoir et, s’agissant de genre, il aborde, justement, cette question de façon intéressante. Ce pourrait d’ailleurs aussi être un film de genre, car il aurait pu être projeté dans le cadre du BIFFF pour sa touche finale ou encore dans un festival consacré au handicap eu égard à l’un des personnages. Mais c’est aussi un film qui parle de sexualité, de fluidité même, et cela de façon (im)pertinente. Et ce court-métrage que nous avons vu dans une sorte de projection test dans le cadre des travaux de fins d’études du Cours Florent pourrait largement être proposé dans des festivals de courts-métrages. C’est que pour un premier film c’est passablement réussi. Bien sûr, tout n’est pas parfait (qui peut se targuer de l’être du premier coup ?), mais il augure d’un potentiel existant chez la réalisatrice, mais également de son équipe, y compris les interprètes. Le synopsis est assez explicite sur le déroulé de l’intrigue que nous ne spoilerons pas vraiment en traitant de ce film (et en tout cas pas sa fin, même si écrivant ces mots, nous en disons déjà quelque chose !). Toutefois si pour vous il est important de ne rien savoir d’un film et de son déroulement, il est préférable d’abandonner ici la lecture et de revenir ensuite, en particulier si le film vous a bousculé·e, interpellé·e, mis·e mal à l’aise, enthousiasmé·e...

 Regards sur une affiche !

Commençons par l’affiche [1] qui (selon notre souvenir) n’est pas une image du film, mais une construction, pour donner envie de voir le film, mais également pour donner à voir quelque chose de celui-ci. Deux hommes, une femme au centre et des regards. Comment interpréter cela ? La réalisatrice souhaitait peut-être faire passer quelque chose de son film et quoi qu’il en soit de ses projets (ou de ceux de son équipe) son affiche lui échappe et le regard que le spectateur (potentiel) pose sur celle-ci peut y entrevoir ou découvrir autre chose. S’agissant de regard, justement c’est ce qui transcende le visage des trois protagonistes. Au premier plan, celui de Daniel (Jean-Baptiste Luciani), au centre, Jeanne (Agathe De Lovinfosse) et à gauche, Vincent (Kevin Gikag). Ce sont donc leurs regards, et, dans la foulée, ce/celui/celle qu’ils regardent. Daniel regarde... qui ? quoi ? Ailleurs ? Brise-t-il le quatrième mur pour nous voir, nous questionner ? En tout cas, Jeanne, elle, n’a d’yeux que pour Daniel d’une façon tendre et émouvante que l’on ne retrouve pas vraiment dans le film. Enfin, le regard de Vincent est trouble et troublant ? Comme ses yeux sont au-delà de la zone de la mise au point, il y a un certain flou qui donne sens à l’image ou plutôt laisse place au doute. Il semble bien regarder Jeanne, mais possiblement, derrière elle, par delà (en deçà ?) Daniel. Toutefois, si le film rend bien compte des interactions entre les trois protagonistes principaux, celles-ci ne seront pas spécialement centrées sur les regards, mais plutôt sur le(s) désir(s) et même les « impensés ».

 Le(s) fil(s) conducteur(s) du court-métrage

Ces fils conducteurs sont déjà tissés dans le synopsis : l’anxiété de Daniel, la sexualité décomplexée de Jeanne, le tiers qui vient troubler les deux autres, l’émancipation par la fête, les questions sur l’identité.

D’emblée, il apparait que Daniel connaît Jeanne. Le film ne nous dit pas beaucoup à ce sujet, et l’on se sent même carencé en informations : ainsi le pourquoi des différentes cicatrices de Daniel. Mais d’emblée de jeu, c’est Jeanne qui marque les esprits. Un personnage détestable à souhait et que l’on aime détester [2]. Jeanne apparait presque hystérique, voulant se « taper un mec » [3] ou consulter les messages de Vincent sur son téléphone. C’est dire la qualité de jeu d’Agathe De Lovinfosse de rendre crédible son personnage et tangible l’irritation que cause son personnage qui sait ce qu’elle veut et fait tout pour l’obtenir. Jeanne agace et est agaçante comme les ongles qui griffent une surface dure. Jeanne est extravertie, surexaltée et en somme le contraire, en miroir, de Daniel tout en intériorité, en introspection qui s’enferme dans son « quant-à-soi » à tel point que si la surface des choses, ou plutôt de son corps, laisse à voir quelque chose qui interroge le spectateur, en revanche, son cœur et sa tête semblent denses d’une intériorité secrète où l’inconnu pourrait être malsain et qui, en tout cas inquiète.

C’est dans ce duo aux antipodes que va apparaitre un tiers perturbateur en la figure du jardinier Vincent (brillamment interprété par Kevin Gikag) qui va devenir objet/sujet de la séduction (et plus si affinités) de Jeanne. Celle-ci va se donner à voir avec Vincent : pour Daniel (et dans la foulée pour le spectateur). Après une séquence Daniel-Jeanne puis Jeanne Vincent, à la fin du jour ce sera Jeanne, Daniel et Vincent, une soirée et une nuit en trio qui n’a pas manqué de nous faire penser au court-métrage Morning After de Patricia Chica. En effet, le film questionne à cet endroit les identités sexuelles avec beaucoup de pertinence et plus particulièrement aujourd’hui où les questions de genre divisent nos sociétés. Après cette nuit, après que Vincent se soit éclipsé au grand dam de Jeanne, il y a une ellipse de toute la journée, dont nous ne saurons rien, pour arriver à une soirée où quelques amis (de Jeanne ?) ont été invités, avec Daniel et Vincent. C’est à ce moment que va se situer une scène (qui de nouveau nous rappelle Morning After !) où le spectateur et Daniel découvriront que l’attente de celui-ci, par rapport à ce qu’il a vécu (et compris) de la nuit précédente, va être complètement bouleversée, à tel point qu’après avoir erré dans la nuit, s’être retrouvé seul dans sa chambre pendant que Jeanne et Vincent batifolaient, il va les revoir au matin, lors du petit déjeuner. Ce sera pour Daniel, une façon très concrète de faire le deuil de ses espérances et rêves et de rendre tangible sa solitude. Dans ce rôle, Jean-Baptiste Luciani apporte une densité inquiétante et troublante pour rendre compte des questions, des inquiétudes et du trouble de Daniel.

 Un court qui en dit long !

Nous jouons sur les mots avec cet intertitre. En effet, nous avons maintes fois fait l’expérience d’avoir vu un long métrage en nous disant qu’il aurait été préférable d’en faire un court, que l’on avait tiré sur la ficelle pour le rallonger et avec une fadeur et un manque de peps à l’arrivée. Avec Les galants, c’est tout le contraire, car il y a matière à en faire un long. La réalisatrice laissait entendre, lors de la discussion qui a suivi la projection d’un film volontairement cadré en 4/3, que c’était Jean-Baptiste Luciani qui avait le désir de faire ce film ou de le voir réaliser et qu’il pensait « long métrage ». Les contraintes techniques et surtout financières font que c’est devenu un court-métrage. L’on sent donc aux entournures qu’il y avait (qu’il y a ?) matière à réaliser un long métrage. L’on est en effet en manque d’informations sur Daniel. Qui est-il, d’où vient ? De quoi souffre-t-il ? Quelles sont les raisons de son malêtre ? Est-ce physique, psychologique, psychiatrique ? Ces éléments auraient pu donner une densité au personnage et l’on aurait mieux compris le pourquoi de ce week-end. Il en est de même de Jeanne et Vincent dont on aurait aimé connaître ce qu’ils sont, d’où ils viennent. Comprendre mieux alors l’apparente hystérie de Jeanne, l’acceptation par Vincent de la relation physique (sexuelle donc) avec Daniel et avec Jeanne. Le spectateur se sera dit à ce moment-là que Vincent était « bisexuel », une interprétation que nous refusons (et nous y reviendrons dans le paragraphe suivant), car l’on verra lors du jeu de la dernière soirée, avec le groupe d’amis, que les attentes et compréhensions de Daniel et de Vincent sont aux antipodes. Voilà pourquoi nous pensons que le format long (80 à 85 minutes) aurait permis d’aller plus loin dans la présentation des personnages et le développement de l’intrigue.

 Pour prolonger la réflexion

Dans le dossier de présentation, l’on peut lire ceci : « Inspirés des questionnements et des doutes de notre adolescence et jeunesse, Les Galants sont nés de la volonté de discuter de l’impératif contemporain pour un.e jeune de définir prioritairement son identité à travers son orientation sexuelle et son genre. Comment un jeune en pleine construction de son identité parvient-il à s’intégrer dans une société promulguant une multiplication des définitions autour du genre et de l’orientation sexuelle ? »

Et c’est de fait l’axe majeur du film que nous avons vécu durant sa projection et l’intention de la réalisatrice et de son équipe a donc bien été concrétisée dans Les galants. On pourra relire à ce sujet ce que nous écrivions dans notre critique de Morning After à propos des identités de genre et, plus exactement de la fluidité. Il apparait clairement que Jeanne est hétérosexuelle. En revanche, la sexualité et/ou le genre de Daniel ne sont pas clairs. Est-il gay (et si oui, peut-il se le dire) ? Est-il hétéro ? Se cherche-t-il ? Enfin, il y a Vincent. Nous récusons la notion de bisexualité pour lui préférer la notion de fluidité (cf. de nouveau Morning After). Vincent (le personnage donc) ne se caractérise pas comme ayant une identité sexuelle figée, même s’il se reconnaîtra probablement comme hétérosexuel et certainement pas gay (et pas bi, qui serait encore une façon d’étiqueter !). Car c’est bien la notion d’étiquette qui est en jeu. Vincent est « no label » sans le savoir, car ce qui compte pour lui est le plaisir dans l’instant présent, quel(le) que soit la (le) partenaire. Et ici il faut remercier la réalisatrice d’avoir intégré cela dans le scénario. En effet, si la situation avait été deux filles et un garçon, avec une relation à trois et aussi entre les deux filles, il n’y aurait pas eu de sujet. On touche ici au fait, que d’une manière ou d’une autre il y ait une incitation du mâle à être hétéronormé, ou pour l’écrire autrement « à ne pas en être » ! Et, justement ; le baiser rejeté durant le jeu par Vincent, confronté à l’attente de Daniel, correspond à une révolte profonde (probablement d’abord culturelle) : « je ne suis pas un pédé » ! Sans être une ode à la fluidité, mais en abordant celle-ci dans un film qui est aussi un film de « genres » (à plusieurs niveaux donc !) Maurine Nijssen-Horrion ouvre un espace de réflexion. A ce titre, que le film fasse carrière ou pas dans les festivals, il mériterait d’être projeté en milieu scolaire pour ouvrir des débats avec des adolescents des deux dernières années du cycle secondaire qui nous semblent avoir la maturité nécessaire pour des échanges qui peuvent porter du fruit.

L’on pourra ergoter sur l’une ou l’autre chose concernant le film, mais notre propos se veut positif. Toutefois, il nous parait important que l’on fasse un nouveau mixage sonore. En effet dans certaines séquences, celui-ci est déséquilibré. Ainsi au début du film lorsque l’on entend Daniel à la porte, puis plus tard lors d’une conversation téléphonique, le son est beaucoup trop présent et cela rend la situation artificielle et manquant de crédibilité. Cela demanderait quelques heures de travail en régie son, mais apporterait un plus à ce film qui le mérité bien.

Si d’aventure vous souhaitez prolonger plus encore la réflexion, voici quelques liens vers des critiques ou j’ai abordé quelques thèmes de ce film :

  • La critique de Morning After pour la question de la fluidité et la remise en cause de la bisexualité
  • La critique de Even Lovers Get the Blues, parce que le réalisateur « aborde un sujet tabou pour certains, celui du genre ou du moins de l’objet du désir. Faut-il choisir un partenaire de l’autre sexe ou du même ? Et si l’on voulait vivre avec les deux ? ».
  • La critique du documentaire Si c’était de l’amour de Patric Chiha [4]) qui aborde les marges de la fluidité avec une question posée par une danseuse : « Si seulement c’était de l’amour », une question que Les galants pose (peut-être) en creux, en absence...
  • La présentation du projet participatif sur America Clap le 27 février 2022 :


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