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CINECURE
L’actualité du cinéma

Cinécure est historiquement lié aux émissions radio consacrées au cinéma par Charles De Clercq sur RCF. Depuis l’automne 2017, Julien apporte sa collaboration au site qui publie ses critiques.

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Florian Henckel von Donnersmarck
Werk Ohne Autor / Never Look Away
Sortie le 6 février 2019
Article mis en ligne le 7 mars 2019
dernière modification le 20 mai 2019

par Julien Brnl

Signe(s) particulier(s) :

  • troisième long métrage du réalisateur et scénariste allemand Florian Henckel von Donnersmarck après l’Oscar du meilleur film en langue étrangère « La Vie des Autres » (2006), et « The Tourist » (2010) ;
  • s’inspire, entre autres, de la biographie de l’artiste Gerhard Richter, lequel accuse publiquement Henckel von Donnersmarck d’avoir « mal utilisé et extrêmement déformé sa biographie » ;
  • sélectionné en compétition officielle à la dernière Mostra de Venise, et notamment nommé aux Golden Globes (Meilleur film en langue étrangère), tout comme aux l’Oscar (Meilleur film en langue étrangère et Meilleure photographie).

Résumé : Kurt a grandi en Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale. Les horreurs qui se déroulent sous le régime de Hitler affectent également sa vie personnelle. La jeune tante de Kurt, atteinte d’une maladie mentale, est victime des nazis. Déjà dans sa jeunesse, il devient évident que Kurt a un talent artistique. Il atterrit dans une académie d’art en Allemagne de l’Est où il doit se conformer à la pratique artistique imposée par le gouvernement communiste, qui glorifie le travailleur et opprime l’individualité de l’artiste. À l’académie, il rencontre Elisabeth. Les deux sont immédiatement tombés amoureux. Mais le père d’Elisabeth, le professeur Seeband, n’est pas impressionné par Kurt, et cherche à se débarrasser de lui, alors que le rôle douteux joué par Seeband pendant la Seconde Guerre mondiale hante Kurt comme une ombre...

La critique de Julien

Difficile de réaliser une critique objective de ce film d’un peu plus de trois heures, tant il y a de choses à en dire. Véritable épopée comme on aimerait en voir davantage, « Werk Ohne Autor » est une œuvre marquante, et aboutie, laquelle nous entraîne à la rencontre d’un artiste peintre, de sa plus petite enfance à Dresde, en 1937, jusqu’à sa reconnaissance dans les années soixante, à Düsseldorf, au moment où il deviendra un artiste reconnu, c’est-à-dire lorsque viendra le moment où son vécu, et quelque part son destin, aura ciselé son art. Film dramatique imprégné par l’histoire de l’Allemagne, le nouveau Florian Henckel von Donnersmarck (« La Vie des Autres ») est un film de cinéma, dans le sens où si vous n’allez pas le voir en salle, alors c’est comme si vous retourniez votre veste envers le septième art... Vous voilà prévenus !

Librement inspiré de la biographie de l’artiste allemand Gerhard Richter, le film s’étend sur 03h08, c’est-à-dire 188 minutes, ou encore 11280 secondes. Alors certes, ça rebute avant d’y être, et pourtant... Croyez-le (ou non), l’expérience en vaut la chandelle. Ou plutôt devrait-on dire la mélodie, tant cette histoire est d’une fluidité sans précédent, celle dont manque tant de métrages, même parfois les plus courts. Car c’est bien d’un segment de vie dont il est ici question, avec tout ce que ça entraîne d’aventure, de drames, de désillusions, de partage, de joies, d’apprentissage, d’amour, ou encore de création... Impossible dès lors d’établir une liste exhaustive du parcours du personnage principal. Et puis, ce serait tout simplement un drame de le faire. Car « Werk Ohne Autor » est de ces films dont il ne faut rien voir au préalable, afin de profiter au maximum de l’exceptionnelle construction narrative qu’il nous présente, épousée par une reconstitution historique passionnante.

En bref, on y suit le parcours de Kurt, très tôt durement frappé par le régime nazi, suite à l’assassinat de sa tante, ce qui le poursuivra pendant quelques décennies...
De ses études de peinture à l’Académie d’Art de Dresde, où on lui enseignera le réalisme socialiste, à sa rencontre avec Elisabeth travaillant dans une académie de la mode et du design textile (dont les traits lui rappellent ceux de sa tante), en passant par sa relation houleuse avec son beau-père conservateur et médecin au passé trouble, jusqu’à son mariage avec Elisabeth et leur fuite de l’Allemagne de l’Est pour vivre de leurs arts, « Werk Ohne Autor » raconte près de trente années de la vie d’un homme marqué par les tumultes politiques ayant sévis dans son pays, du nazisme au communisme soviétique.

Alors que le film de Florian Henckel von Donnersmarck se vit minute par minute, le réalisateur parvient à redistribuer les cartes après une première heure de film grâce à un retournement de situation auquel on n’aurait pas pensé, et pourtant facile. Dès lors, à ce moment-là, le spectateur commence à percevoir vers quel dénouement le récit tend à se diriger. Pourtant, l’intelligence du cinéaste est de rabattre l’histoire sur d’autres enjeux tout aussi puissants que celui qui rongera de l’intérieur Kurt, mais sans s’en rendre compte. Ainsi, l’histoire illustre par exemple avec puissance les épreuves d’une vie de couple, tout comme la dissimulation et la traque des bourreaux nazis, ou encore l’évolution du processus de création, dictée par la réalisation de sa personne, et ici directement des drames traversées par Kurt et son proche entourage.

Sans jamais virer dans le mélodrame, Florian Henckel von Donnersmarck parvient à donner une inégalable authenticité à son histoire, laquelle nous transporte littéralement sans jamais nous lâcher la main. D’ailleurs, « Werk Ohne Autor » parvient à nouer plus d’une fois nos émotions lors de scènes qui en rappellent d’autres, mais avec une vision totalement grandie, et dès lors plus symbolique. On vit, et on revit donc le temps dans ce film qui ne se résume pas qu’à quelques lignes. Dès lors, le souvenir n’en est que plus impérissable, et tisse un réel lien indéfectible avec le spectateur, pris dans sa ligne du temps, mais toujours avec un regard constructif sur le passé, pour alors mieux appréhender le futur.

Quant aux acteurs, ils habitent leur rôle avec une telle force de persuasion et une profondeur souvent troublante qu’il nous est impossible de ne pas ressentir de l’empathie pour eux. Autant le duo principal composé de Tom Schiling (vu dans « Oh Boy » de Jan-Ole Gerster« ou encore dans »Suite Française« de Saul Dibb) et de Paula Beer (vue dans »Frantz« de François Ozon et plus récemment dans »Le Chant du Loup« d’Antonin Baudry) est d’une beauté sans nom, autant l’acteur allemand Sebastian Koch (notamment vu dans »La Vie des Autres" du même réalisateur, tout comme dans de nombreuses productions américaines) est impitoyable dans son rôle de monstre, pourtant bel et bien réaliste...

Dirigé d’une main de maître, le casting est d’une remarquable somptuosité de jeu. Mais d’un point de vue général, le film d’Henckel von Donnersmarck est une œuvre d’art totale, étant donné tous les soins apportés à la mise en scène tout comme à la direction artistique. Image, cadrage, montage, photographie, musique, son (etc.) : rien n’est laissé au hasard, et transcende le travail perfectionniste de son auteur.

Décidemment, vous auriez tort de vous passer de ce travail, qui lui a bien un nom !
Parfois idéaliste, notamment dans sa manière de traiter l’art comme un moyen de guérison et purification, « Werk Ohne Autor » parvient à garder en lui une part énigmatique, ainsi qu’une main-mise de la part du spectateur sur son histoire. En effet, alors qu’un point d’orgue surplombe l’intrigue principale, et qu’une vérité et confrontation doivent forcément en découler tôt ou tard, le cinéaste ne clôture pas son récit comme on l’aurait imaginer, et nous laisse nous-mêmes offrir une fin à la quête existentielle de Kurt. C’est comme si le réalisateur nous offrait la possibilité d’interagir avec le héros de l’histoire, et de lui permettre un dénouement personnel, au regard de nos propres ressentis, et de notre degré d’immersion. Ce choix illustre ainsi toute la subtilité du scénario, entre drame, film familial, historique, ou encore romantique, ainsi que sa part d’humanité, et d’appropriation.

« Werk Ohne Autor », c’est une expérience de cinéma comme on en voit trop rarement. Un film de haute portée, qui invite à la fois au dialogue, qui questionne et présente l’art sous de nombreuses facettes et visions, tout comme il commémore l’âme de millions de victimes de guerre.



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