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CINECURE
L’actualité du cinéma sur RCF

CINECURE pas un blog mais le complément sur le web des émissions radio du même nom produites par Charles De Clercq pour la radio RCF en Belgique. Celui-ci est sensible aux émotions dont il se nourrit et aime analyser les rapport entre films et romans lorsque ceux-ci sont adaptés au cinéma.

László Nemes
Saul fia (Son of Saul / Le fils de Saul)
Sortie le 28 octobre 2015
Article mis en ligne le 21 octobre 2015
dernière modification le 12 janvier 2016

par Charles De Clercq
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Le réalisateur nous plonge avec Saul dans le « cadre » de l’horreur.
Impossible d’en sortir, les portes de l’enfer se referment sur nous : 95/100

Synopsis : Octobre 1944, Auschwitz-Birkenau. Saul Ausländer est membre du Sonderkommando, ce groupe de prisonniers juifs isolé du reste du camp et forcé d’assister les nazis dans leur plan d’extermination. Il travaille dans l’un des crématoriums quand il découvre le cadavre d’un garçon dans les traits duquel il reconnaît son fils. Alors que le Sonderkommando prépare une révolte, il décide d’accomplir l’impossible : sauver le corps de l’enfant des flammes et lui offrir une véritable sépulture. Photo ci-contre : László Nemes

Acteurs : Géza Röhrig, Levente Molnár, Urs Rechn

Dès le début du Festival de Cannes 2015, je misais beaucoup sur ce film et le voyais obtenir la Palme, rien moins que cela ! Nous savons ce qu’il en est et je ne reviendrai pas sur les polémiques suscitées par le jury cannois. N’empêche, après avoir vu le film, toutes mes attentes se voient confirmées. Nous avons affaire à un grand film et à un réalisateur d’envergure pour ce premier long métrage.

 Le dos aux portes de l’enfer !

László Nemes [1] tourne en pellicule 35 mm, au format 1.37:1. Il s’inspire d’un livre de témoignages Des voix sous la cendre. Ces textes aussi appelés « rouleaux d’Auschwitz » ont été publiés par le Mémorial de la Shoah. « Il s’agit de textes écrits par des membres des Sonderkommandos du camp d’extermination, enterrés et cachés avant la rébellion d’octobre 1944, puis retrouvés des années plus tard. Ils y décrivent leurs tâches quotidiennes, l’organisation du travail, les règles de fonctionnement du camp et de l’extermination des Juifs, mais aussi la mise en place d’une forme de résistance ». Ce sont ces souvenirs de l’horreur d’un passé que l’on ne peut oublier que le réalisateur met en images. Il choisit un cadre volontairement serré, centré sur son objectif : Saul. Nous ne voyons que lui et nous ne voyons que ce que lui voit. L’horreur que Saul ne voit pas ne nous sera pas montrée, elle restera hors de nos yeux, mais nos oreilles ne seront pas à l’abri des cris qui expriment l’horreur et l’épouvante de la situation. Nous sommes condamnés à être les yeux et le corps de Saul, en totale empathie avec lui, malgré l’horreur que suscite sa collaboration. Ainsi lorsqu’il faut aider les prisonniers par le mensonge à prendre une douche que nous savons - et que lui sait être - fatale, lorsque la porte se ferme sur l’enfer, les cris retentissent pendant que lui Saul et ses compagnons reprennent les vêtements et les bijoux - qui devront être remis aux gardes - pour préparer une pièce propre pour les suivants, dès que les « pièces » (comme disent les Allemands pour désigner les cadavres - le mot traduit ici l’horreur plus que « dépouilles » !) seront enlevées. Tout comme dans le film El Club (qui traite d’une tout autre abjection), l’image est salle ou plutôt, elle n’est pas belle [2] !

 Celui-ci est mon fils bien-aimé !

Dans cette horreur indicible, Saul est là, travaillant pour l’ennemi, contre les siens, pour reporter de quelques semaines ou mois le sort qui est le sien : lui aussi passera un jour - et c’est pour bientôt, une liste se prépare - les portes de l’enfer. Il le sait, nous le savons. Bien que fiction, ce film est « cinéma du réel » ! Il lui faut être efficace contre les siens. Mais un jour, lorsque l’on retire les cadavres de la chambre à gaz, un jeune corps râle, souffle. Ce n’est pas normal et c’est déjà la deuxième fois que cela se présente. Et ce souffle fragile n’aura pas voix au chapitre et il faudra l’éteindre, l’étouffer en même temps que sa sur-vie ! Parce qu’enfant, « sans paroles » donc, littéralement, il n’a pas le droit de parler de témoigner de ce qu’il a vu. Mais, le voyant, Saul pourra (se) dire « celui-ci est mon fils bien-aimé » (je suppose que l’on aura saisi mes références !). Dès ce moment, les choses changeront pour Saul. A ce corps sans défense, Saul voudra donner sépulture, pour lui éviter les flammes. Il lui faudra trouver aussi un rabbin pour dire les prières prévues par sa religion. Ce corps que les responsables du camp veulent autopsier, il faudra bien le voler avant, le cacher. Ce sont ces quelques heures que le film nous donne à vivre. En même temps la vie - ou plutôt la mort - dans le camp se poursuit, mais aussi une résistance tente de s’organiser (il faut aussi chercher des explosifs : occasion d’une scène intense dans un campement de femmes que je vous laisse découvrir à l’écran). Il faut photographier le mal en action pour en rendre compte. Le film s’inspire ici de fait réel, à Birkenau où « la résistance polonaise a introduit un ou plusieurs appareils photo chez les Sonderkommandos, pour témoigner de l’extermination. Au prix de risques inouïs, ils ont réussi à photographier, juste avant la fermeture et juste après l’ouverture d’une chambre à gaz, les femmes qui s’approchent nues, puis les cadavres entassés, sortis dehors, qu’on brûle à même le sol. ».

Qui est ce fils ? Ce n’est pas le sien lui dit-on ! ce serait celui d’un premier mariage ! Peut-être que oui, peut-être que non. Peut-être s’agit-il d’une adoption « hic et nunc » ! L’important n’est pas là. Et lorsque dans une cabane, perdue dans un bois au cours d’une tentative de fuite, un autre fils lui sera donné, il nous sera à nous donné de voir le réel et l’horreur [3] - il n’y a pas d’autres mots - qui mettra un terme à la quête de Saul.

 Le son et l’acteur

La prise de son mérite d’être mise en exergue. Nous sommes bien loin des effets surround et autres, mais la spatialisation est telle que certains murmures du film nous paraissaient venir de la salle elle-même ! Ce que confirme László : "Avec l’ingénieur du son, Tamás Zányi, qui a participé à tous mes films, nous avons décidé de travailler sur un son à la fois très simple, brut, et aussi complexe, multiple. Il faut rendre compte de l’atmosphère sonore de cette usine des enfers, avec de multiples tâches, des ordres, des cris, et tant de langues qui se croisent, entre l’allemand des SS, les langues multiples des prisonniers, dont le yiddish, et celles des victimes qui viennent de toute l’Europe.
Le son peut se superposer à l’image, parfois aussi prendre sa place, puisque certaines manquent et doivent manquer. Je comparerais cela à des couches sonores diverses, contradictoires. Mais il faut garder toute cette matière sonore brute, surtout ne pas la refabriquer en la polissant trop.
".

Enfin, Géza Röhrig, l’acteur principal n’en est pas un ou, du moins, c’est le premier rôle d’un écrivain et poète hongrois qui vit à New York. Son visage sans âge et peu expressif était celui qui convenait au réalisateur qui l’avait rencontré quelques années auparavant : « À un moment, j’ai pensé à lui. Sans doute, car tout est mouvant et mouvement chez lui, sur son visage et son corps : impossible de lui donner un âge, il est à la fois jeune et vieux, mais il est aussi beau et laid, banal et remarquable, profond et impassible, très vif et très lent ; il bouge, remue vite, mais sait également très bien garder le silence et l’immobilité. »

Saul fia est film âpre, dur, intense dont vous ne sortirez pas indemne. Nous sommes en totale empathie avec Saul et nous nous sentons radicalement impuissants, nous souvenant que derrière cette fiction il y a l’Histoire, la vraie, cruelle. Il y a urgence à nous le rappeler en ces temps troubles et troublants que les guerres et les événements récents suscitent en Europe !

 Une interview par Cinéfemme

Ma consoeur Christie Huysmans, du site Cinefemme, a rencontré Géza Röhrig. « C’est dans Le Fils de Saul, film réalisé par László Nemes (Grand Prix du Jury au Festival de Cannes 2015) que Géza Röhrig s’est révélé au cinéma. Il y incarne de manière bouleversante le rôle de Saul Ausländer, un membre du Sonderkommando, qui mettra tout en œuvre pour offrir une sépulture digne de ce nom à un enfant dans les traits duquel il croit reconnaître son fils. De passage à Bruxelles pour y présenter ce film choc en avant-première dans la foulée du Festival de Gand, Géza Röhrig nous a fait le plaisir de nous accorder une entrevue... » Poursuivre la lecture sur cinefemme.be...

 Historique

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Dans le système d’extermination nazi, les Sonderkommandos formaient un rouage essentiel, sans doute le plus problématique, de la machine de mort. Leur travail consistait à accompagner les victimes jusqu’aux chambres à gaz en les encadrant et les rassurant, les faire se déshabiller, les faire entrer dans les chambres de mort, puis à récupérer les cheveux, les bijoux et dents en or, débarrasser les cadavres, les entasser, les brûler tout en nettoyant les lieux. Le tout rapidement, car d’autres convois de déportés attendaient.

Les membres des Sonderkommandos étaient eux-mêmes des déportés, juifs pour la plupart, sélectionnés par les SS à la descente des trains arrivant dans les camps d’extermination. Ils étaient choisis sur des critères physiques (jeunes et en bonne santé) et en fonction des besoins. Ils vivaient séparés des autres prisonniers. À Auschwitz, ils furent d’abord regroupés au block 11 (la prison du camp), puis dans un block séparé, entouré de murs et surveillé (le block 13 du camp de Birkenau), et à la fin ils vivaient directement au crématorium, dans ce complexe de mort comprenant la salle de déshabillage, les chambres à gaz, la salle des fours et les fosses de crémation.

Auschwitz-Birkenau, le principal des camps d’extermination nazis, fonctionne comme une usine à produire des cadavres, puis à les éliminer. Lors de l’été 1944, elle tourne à plein régime : les historiens estiment que 10 à 12 000 juifs y sont assassinés chaque jour. Pour les Sonderkommandos, la tâche est épuisante, et ils sont éliminés régulièrement par les SS, tous les trois ou quatre mois, à la fois parce que leur rendement faiblit et parce qu’il ne doit rester aucune trace de l’extermination. En tout, plus de deux mille personnes ont fait partie des Sonderkommandos d’Auschwitz, dont quelques dizaines seulement ont survécu en s’échappant.

C’est avec le développement du camp, à la fin de l’année 1942, que les Sonderkommandos se structurent, notamment en novembre 1942 afin de brûler les cent mille corps de prisonniers juifs, polonais ou soviétiques entassés dans les fosses communes. Immédiatement éliminés, les membres de ce premier Sonderkommando sont remplacés, en mars 1943, par deux cents juifs des ghettos polonais et une centaine provenant du camp de Drancy. La résistance et des tentatives d’évasion s’organisent régulièrement. En février 1944, une première tentative échoue. La répression réduit alors le nombre des Sonderkommandos. Mais la déportation massive des juifs de Hongrie contraint les SS à regonfler les effectifs. En août 1944, les chambres à gaz fonctionnent à un rythme infernal : deux équipes de Sonderkommandos regroupent près de neuf cents prisonniers, se relayant pour travailler 24h sur 24. Le 7 octobre 1944, la principale révolte des Sonderkommandos d’Auschwitz-Birkenau est réprimée dans le sang, les SS exécutant quatre cents membres en quelques heures, tandis que le crématorium IV est incendié et mis hors d’usage.

À la fin de l’année 1944, quand les chambres à gaz cessent peu à peu leur activité à Auschwitz, les membres survivants des Sonderkommandos sont affectés au démontage des installations, afin d’effacer les traces de l’extermination, avant d’être, pour la plupart, éliminés une dernière fois. Le 18 janvier 1945, lors de la libération et de l’évacuation du camp par l’armée soviétique, il ne reste qu’une dizaine de membres des Sonderkommandos encore vivants.

 Diaporama

 Bande-annonce :

Notes :

[1Né en Hongrie en 1977, László Nemes a passé adolescence et jeunesse à Paris, suivant une mère qui, en 1989, refait sa vie dans la capitale française.

[2László Nemes précise : Avec le chef opérateur, Mátyás Erdély, le décorateur, László Rajk, on s’était donné un code avant le tournage, une sorte de dogme : « le film ne peut pas être beau », « le film ne peut pas être séduisant », « ne pas faire un film d’horreur », « rester avec Saul, ne pas dépasser ses capacités de vision, d’écoute, de présence », « la caméra est sa compagne, elle reste avec lui à travers l’enfer »… Nous avons aussi voulu utiliser la pellicule argentique 35 mm et un processus photochimique à toutes les étapes du film. C’était le seul moyen de préserver une instabilité dans les images et donc de filmer de façon organique ce monde. L’enjeu était de toucher les émotions du spectateur – ce que le numérique ne permet pas. Tout cela impliquait une lumière aussi simple que possible, diffuse, industrielle, nécessitait de filmer avec le même objectif, le 40 mm, un format restreint, et non le scope qui écarte le regard, et toujours à hauteur du personnage, autour de lui.

[3(mon correcteur orthographique me signale que ce mot revient trop souvent !)


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