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CINECURE
L’actualité du cinéma sur RCF

CINECURE pas un blog mais le complément sur le web des émissions radio du même nom produites par Charles De Clercq pour la radio RCF en Belgique. Celui-ci est sensible aux émotions dont il se nourrit et aime analyser les rapport entre films et romans lorsque ceux-ci sont adaptés au cinéma.

Daniel Espinosa (2015)
Child 44
Sortie le 15 avril 2015
Article mis en ligne le 13 avril 2015
dernière modification le 22 avril 2015

par Charles De Clercq
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82/100

Synopsis : Hiver 1953, Moscou. Leo Demidov est un agent de la police secrète soviétique promis à un grand avenir au sein du Parti. Lorsque le corps d’un enfant est retrouvé sur une voie ferrée, il est chargé de classer l’affaire. Il ne peut s’agir que d’un accident, Staline ayant décrété que le crime ne pouvait exister dans le paradis communiste. Mais peu à peu, le doute s’installe dans l’esprit de Léo et il découvre que d’autres enfants ont été victimes « d’accidents » similaires. Soupçonné de trahison, Léo est contraint à l’exil avec sa femme Raisa. C’est alors qu’ils font alliance avec le général Nesterov et se lancent dans la traque de ce tueur en série invisible, ce qui fera d’eux des ennemis du peuple...

Acteurs : Tom Hardy, Gary Oldman, Noomi Rapace, Joel Kinnaman, Paddy Considine, Jason Clarke, Vincent Cassel, Dev Patel.

Daniel Espinoza est un réalisateur suédois relativement peu connu. À part Safe House (Sécurité rapprochée) en 2012, ses films se cantonnaient à la sphère nationale. Il nous propose avec Child 44 l’adaptation du premier roman et best seller homonyme du Britannique Tom Rob Smith (2008). Child 44 s’inspire de l’affaire Andreï Tchikatilo, tueur en série d’origine ukrainienne. Le script attendait depuis la même année d’être mis en chantier.

 De la réalité à la fiction

Cette affaire a été adaptée à plusieurs reprises dans la littérature et au cinéma.

  • En 1995, Chris Gerolmo réalise aux USA un téléfilm intitulé Citizen X, plusieurs fois récompensé et primé (disponible uniquement en importation - DVD zone 1).
  • En 2004, le romancier et réalisateur italien David Grieco s’inspire librement de l’histoire de ce serial-killer pour traiter de sa vie dans Evilenko. Il adaptait ainsi au cinéma son livre Il comunista che mangiava i bambini écrit dix ans auparavant.
  • En 2005, le russe Mikhail Volokhov réalise Tchikatilo Calvary (Le calvaire de Tchikatilo), film remarquable, présenté au 27e Festival de Moscou. Mikhail Volokhov est l’auteur, le réalisateur, le cameraman et le seul acteur d’un film de 70 minutes réalisé en plan-séquence fixe. Il s’agit donc d’un unique plan, sans modifier le focus sur un personnage seul, censé représenter l’ensemble de l’humanité, et tourné dans la solitude complète d’une forêt hivernale. Le film est disponible sur YouTube et se trouve au bas de cet article, en version originale non sous-titrée. Le réalisateur est à contre-courant de la culture dominante, « sophistiquée et intellectuelle » et veut proposer une expérience minimaliste, proche de la performance théâtrale.
  • En 2008, le romancier britannique adapte très librement cette histoire pour en faire une trilogie centrée sur Leo Demidow, un agent du MGB (Ministerstvo Gossoudarstvennoï Bezopasnosti, l’ancêtre du KGB). Le deuxième volet The Secret Speech (EN) est publié en 2009 et le troisième, Agent 6 en 2011.

 Décentrement !

Le romancier (et ensuite Daniel Espinosa dans cette adaptation cinématographique) ne se focalise plus sur le tueur de Rostov, mais par la médiation du « héros » de l’histoire, Leo Demidow, sur l’évolution de la Russie depuis l’époque stalinienne. Le réalisateur de déplace dans le temps, au début des années 50. Le tueur s’y attaque aux garçons de 8 à 14 ans environ, pour les torturer, les noyer, alors que dans la réalité, Andreï Tchikatilo s’attaquait aux jeunes femmes, enfants filles et garçons dans les années 70 et 90, pour les torturer et s’en nourrir.

Child 44 a été tourné majoritairement à Prague dans les studios Barrandov et en extérieurs. Le producteur exécutif Adam Merims dit ainsi « On trouve de nombreux bâtiments de style soviétique datant des années 50 et 60 à une heure de route du centre-ville de Prague, et nous avons pu compter sur le soutien d’une équipe locale chevronnée. » Il faut reconnaître que ces décors « naturels » sont impressionnants et l’on a vraiment la sensation de nous retrouver dans une cité industrielle des années 50. Le goulag (Voualsk) est également très bien rendu à l’écran. L’équipe a trouvé une aciérie toujours active, datant de plus de cent cinquante ans. On y a utilisé aussi les voies de chemin de fer (utilisées pour transporter l’acier) pour en faire la ligne du train voyageur qui traverse le film comme une épine dorsale (d’autant plus que l’éventreur semble lié à la voie ferrée).

Si le titre du film et du roman se réfère à un « cas », le n°44, d’une part, et nous fait découvrir la quête judiciaire du « héros soviétique » (interprété de façon magistrale par Tom Hardy), d’autre part, le décentrement s’opère ailleurs. Ainsi, alors que l’enquête a nécessité de nombreux moyens pour être résolue et conclue après de très nombreuses années, ici, le focus se fait sur un homme seul face à une institution. Il s’agit de nous faire découvrir les désarrois de l’orphelin rebaptisé Leo Demidow après l’Holodomor, l’extermination par la faim du peuple ukrainien, ici présentée comme délibérément décidée par Staline. En 2008, le Parlement européen y a reconnu en « crime contre l’humanité ».

Le film débute justement à cette époque, une vingtaine d’années plus tôt, en Ukraine. Bien sûr, nous avons ici une clé de lecture occidentale de l’histoire ukrainienne. La famine et ses millions de morts sont présents. Le cannibalisme aussi. Les orphelins sont nombreux. L’un d’eux s’enfuit. Il rencontrera un officier de l’armée qui lui donnera son nom Leo Demidow. Ce dernier sera, dans cette adaptation, le héros qui plantera le drapeau soviétique su Berlin reconquise (alors que dans Citizen X, l’enquêteur est le médecin légiste).

 Leo au paradis !

Il n’y a pas de meurtres au paradis !

Nous suivons ensuite Leo qui aura intégré le MGB. Il est loyal au pouvoir en place, mais ne veut pas être injuste au risque d’être en tension avec certains de ses subordonnés. Au long du développement de l’intrigue, nous découvrons comment la loyauté de Léo est mise à très rude épreuve lorsqu’il se rend compte de l’arbitraire de certains ordres qui lui sont donnés et qu’il doit cependant exécuter, y compris au préjudice d’amis et proches. Comment la loyauté peut-elle être maintenue alors que de toute évidence le système et l’institution qui vous commandent vous enferment dans un carcan où seule l’obéissance aveugle est nécessaire au mépris de toute justice et humanité ? Si le film a la quête d’un assassin pour thème, il m’a paru qu’au-delà ce ce dernier c’était la mise en cause radicale d’un système qui était en jeu. Pour cela, il faut accepter les règles occidentales d’un jeu cinématographique où le héros solitaire s’en sortira, plus ou moins, mais avec beaucoup de dégâts collatéraux.

Plus encore que l’enquête sur « l’enfant 44 », le film va aborder l’ambiance très trouble d’une époque. La paranoïa est présente partout. Le système éducatif est également mis en cause (l’héroïne elle est institutrice) et surtout les méthodes très particulières de la police secrète, ancêtre du KGB, tout particulièrement les méthodes d’interrogatoire sous Penthotal et les exécutions sommaires. On notera également la traque des homosexuels. Un leitmotiv traverse le discours officiel : « Il n’y a pas de meurtres au paradis ». Entendons que le meurtre et plus encore le tueur en série sont considérés comme une maladie occidentale et capitaliste. Impossible donc que cela puisse exister sous le régime paradisiaque que constitue le communisme. Comme il y a des dénis de grossesse, il y a un déni que la société idyllique communiste puisse enfanter de tels monstres !

Plus que la reconstitution d’une affaire judiciaire qui n’est finalement pas l’objet ni le centre du film, c’est la place de l’homme, de l’individu au centre d’un système totalitaire que le film aborde. Les critères sont donc « occidentaux », mais ce serait une erreur de croire que l’Occident est indemne de ce genre de fonctionnement. Child 44 nous oblige à regarder autrement nos sociétés.

Child 44 vaut vraiment la peine d’être vu. Il faut bien sûr s’accommoder des limites inhérentes aux conventions et au genre cinématographiques, et accepter aussi quelques incohérences du scénario et une surprenante gestion des accents russes alors que l’anglais est la langue « neutre » du film.

À noter que plusieurs confrères ont regretté les cinq dernières minutes du film qu’ils estimaient trop sentimentales. Il semble pourtant, jusqu’à plus ample informé (j’attends de lire la trilogie romanesque) que les derniers éléments du film sont tirés du roman et sont d’ailleurs intégrés dans ses suites. Enfin, je signale que plusieurs critiques sont loin d’être aussi positifs que moi dans la lecture de ce film.

 Photos :

Lien vers des photos du film (sous copyright S.N.D)

 Vidéos :

Bande-annonce :


Le film Mikhail Volokhov (en VO russe) :

Вышка Чикатило (Tchikatilo Calvary, Le calvaire de Tchikatilo)


flèche Sur le web : Lien vers la fiche IMDB


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