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CINECURE
L’actualité du cinéma sur RCF

CINECURE pas un blog mais le complément sur le web des émissions radio du même nom produites par Charles De Clercq pour la radio RCF en Belgique. Celui-ci est sensible aux émotions dont il se nourrit et aime analyser les rapport entre films et romans lorsque ceux-ci sont adaptés au cinéma.

Pablo Larrain
El Club
Sortie le 16 décembre 2015
Article mis en ligne le 16 octobre 2015
dernière modification le 23 décembre 2015

par Charles De Clercq
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Ni la terre, ni le ciel ! Enfers et enfermement...
Cacher et taire ! Silence, on tourne... la page ! 91/100

Synopsis : Dans une ville côtière du Chili, des prêtres marginalisés par l’Eglise vivent ensemble dans une maison. L’arrivée d’un nouveau pensionnaire va perturber le semblant d’équilibre qui y règne.

Acteurs : Roberto Farias, Antonia Zegers, Alfredo Castro, Alejandro Goic, Alejandro Sieveking, Jaime Vadell, Marcelo Alonso.

 La petite maison perdue dans la prairie !

Vous qui entrez dans ce film, abandonnez tout espoir de rédemption. Le film est noir, sale, aussi sale que son image. Nous sommes à l’opposé du film horrifique Crimson Peak que je présentais comme un œuf de Fabergé, magnifique à l’extérieur et creux à l’intérieur. C’est que le nouveau drame chilien de Pablo Larrain nous propose une image grise, terne, sale qui, pour ceux qui ont quelques références bibliques, fera penser au serviteur souffrant dans le livre d’Isaïe. Il n’a rien pour lui qui attire le regard. C’est à l’intérieur d’une maison « horrifique » et de ses occupants qu’il faut plonger pour découvrir l’innommable, ce qui est caché et tu. Ici aussi une véritable maison de l’horreur comme chez Guillermo Del Toro... mais nous sommes aux antipodes. La petite maison est perdue à l’extérieur d’une petite bourgade chilienne, bien éloignée de la capitale et des grandes villes. Dans la maison, quelques messieurs bien trop tranquilles et une femme cachent de bien lourds secrets. C’est que nous avons là un concentré de l’horreur sacerdotale : y ont été relégués par leurs évêques des prêtres qui ont abusé d’enfants et/ou qui ont fait du trafic avec ceux-ci.

Le réalisateur qui se dit « non pratiquant » [1] a reçu une éducation catholique et affirme qu’il aime le Christ, mais pas les chrétiens. Il se base pour ce film sur un point de départ « réel » : un prêtre chilien, accusé de pédophilie, se reposait dans une belle villa en Allemagne, à l’abri de la justice et des poursuites. Je ne sais si le réalisateur puise dans sa propre histoire tant la démarche semble faire œuvre de catharsis. En revanche, il s’est renseigné au préalable, non sans mal : « Pour les besoins de son histoire, Pablo Larrain est allé à la rencontre de prêtres tenus à l’écart en raison de suspicions d’abus et est parvenu, après de multiples refus, à tirer quelques témoignages. Il mêla à cela le témoignage qu’il reçut de personnes abusées sexuellement et tira de ce mélange le personnage de Sandokan. Il faut noter que le cinéaste et Roberto Farias, l’acteur qui incarne le prêtre violé dans son enfance, ont porté il y a quelques années une pièce de théâtre dans laquelle un homme confessait face au public les abus qu’il avait subis enfant. [2] ».

 Et le verbe s’est fait mortel !

Le film est d’une impudeur totale dans ses dialogues ou monologues. Différents protagonistes diront et répéteront avec des détails crus et techniques, jusqu’à la mention des fluides corporels, ce qu’ils ont fait à des enfants, mais aussi, pour certain, ce qui leur a été fait lorsqu’eux aussi étaient « enfants », littéralement, je le répète « in-fans, le sans parole ». Or c’est justement la parole, le « verbe » qui ici devient instrument de « séduction » (au sens étymologique le plus malsain de l’expression) pour abuser de ceux qui n’ont pas droit de parler (L’enfant n’est-il pas celui auquel les adultes disent « tais-toi, laisse les grandes personnes s’exprimer ! » ?). Ici, le verbe ne s’est pas fait chair, source de vie, mais mort, destruction, anéantissement de l’innocence. Plus grave encore, à leurs mots dénués d’innocence ces prêtres ajoutent encore Dieu ou le Christ. Pollution de la relation par les « mots-dits » au nom de la splendeur du divin par ceux qui sont censés y conduire. S’ajoute à cela que la parole sera aussi justificatrice. Ceux-là qui ont fait le mal, n’y voient pas « malice », ne comprennent pas l’ostracisme à leur égard ni le sens de la « pénitence » qui leur est imposée par les autorités religieuses. Bien plus ils rêvent de s’enrichir en pariant sur des courses de lévriers. Occasion de découvrir l’humanisation de l’animal et l’animalisation de l’humain comme le dira un « visiteur ».

 Théorème du Visiteur !

Si l’on découvre des hommes pervers à l’intérieur de la maison, il ne faut pas oublier un tiers, une femme, religieuse (ou qui l’a été) qui codifie, régente les relations entre ces hommes « religieux ». Elle est ici le « pontife » de la maison qui relie ses habitants entre eux. Je me réfère ici à une étymologie très ancienne du terme religion (faire des noeuds de paille) que j’emprunte à Guy Ménard [3] [4]. Mais ce qu’elle relie ici, c’est le silence, la complicité, la persistance dans la faute et le péché non reconnu et non assumé. Pour faire advenir à la lumière, à la raison il faudra comme dans Théorème, réalisé par Pasolini en 1968, un Visiteur, le Père Garcia (excellent Marcelo Alonso). Celui-ci fera éclater le cercle fermé des enfers en y ouvrant une brèche. En réalité, il ne sera pas le premier. C’est qu’arrivent d’autres personnes dans cette maison. Ainsi, un autre prêtre déchu, conduit par son évêque en ce lieu de relégation loin des médias et qui donne bonne conscience aux autorités religieuses, va rejoindre ces confrères et cette femme. Après le départ de l’autorité, une voix se fera entendre et criant que « celui-ci est mon père mal-aimé ! ». Je joue ici sur les mots bibliques bien sûr. Toujours est-il que cette voix, dira et criera sans aucune pudeur ce que son auteur, le père Sandokan a dû subir. Cela se conclura par une mort « à main armée » (on comprendra à l’écran). Sandokan, de l’extérieur va être le grain de sable qui va déséquilibrer cette maisonnée repliée sur elle-même, aidé en cela, sans le savoir, par le « Visiteur ». Toute la dynamique du film conduit à faire de Sandokan le « samaritain », la « victime émissaire » que le père Garcia va révéler [5] alors que lui-même prendra la figure du « pasteur qui prend sa brebis sur les épaules », mais également, plus christique encore si l’on n’a pas été attentif, celle de Jésus, qui, s’identifie dans la parabole à celui qui prend soin du samaritain, ce que ne font ni le lévite, ni le prêtre ! On vous laisse découvrir à l’écran comment le rapport bourreau/victime va se concrétiser à la fin du film, comment le « visiteur » laissera l’homme blessé à l’hôtellerie. A noter que le Père Garcia est défini comme « n’étant pas homosexuel ». Cette identité par négation laisse supposer que les autres prêtres (pédophiles) le sont. Le réalisateur ne fait pas l’amalgame entre homosexualité et pédophilie et il sera important d’être attentif à ne pas ajouter au film une dimension qui ne s’y trouve pas.

 Le film s’est fait « lumière » !

Pour conclure, le film est tout sauf lumineux. Il n’a rien pour lui et cependant il mérite amplement son Ours d’argent obtenu au festival de Berlin en 2015. Cela a déjà été exprimé ci-devant : l’image est sale et l’on a envie de prendre un linge pour nettoyer la toile de l’écran. C’est que le réalisateur a opté pour une lumière naturelle, ici très glauque, « optimisée » par l’utilisation de caméras des années 80 et d’optiques et filtres utilisés par le réalisateur russe Andreï Tarkovski au début des années 60 !

Cette lumière met aussi en valeur le jeu extraordinaire des acteurs dans des rôles difficiles et exigeants de « sales types ». Ils ne recevaient d’ailleurs le scénario qu’au début de la journée et ne connaissaient pas l’évolution du personnage qu’ils interprètent (ils ne la découvrirent que lors du montage final du film) au prix de très nombreuses répétitions.

Enfin, c’est aussi un film qui fait la lumière sur une politique du secret de l’Eglise en matière d’abus sexuels (et dont on peut se réjouir aujourd’hui que cette culture-là semble vouée à la disparition). En ce sens le film est un véritable réquisitoire contre l’institution ecclésiale, mais pas seulement. En effet, c’est aussi le procès d’un certain Chili, de ses pouvoirs occultes, de ses exactions, de tant de choses que le pays voudrait aussi taire et cacher jusqu’à la fin du monde !

 Bande-annonce en VO :

https://www.youtube.com/embed/6YS_f0b2wAQ
EL CLUB Bande Annonce (Chili - 2015) - YouTube
Notes :

[1La pratique devient aujourd’hui une identificationpar défaut : je ne suis pas pratiquant… mais.

[2Source Allociné

[3Professeur au département des sciences religieuses de l’Université du Québec à Montréal.

[4Cette première étymologie, quasiment tombée aux oubliettes, évoque un sens très ancien et très matériel du mot : celui d’un noeud de paille. Elle évoque plus précisément ces noeuds de paille qui servaient, à l’époque romaine archaïque, à fixer les poutrelles des ponts, et dont on confiait l’exécution au chef des prêtres — qui deviendra de ce fait pontifex, pontife, faiseur de ponts. Ce chef des prêtres, du fait de sa plus grande familiarité avec les puissances surnaturelles, était en somme considéré comme le seul à pouvoir ériger impunément cette transgression dans le paysage : relier entre elles deux rives que les dieux eux-mêmes avaient pourtant pris la peine de séparer d’un infranchissable fossé — qu’il était donc extrêmement périlleux de vouloir franchir, en même temps qu’il était aussi drôlement commode, et peut-être même nécessaire, de pouvoir le faire...

[5(pour reprendre les thématiques de René Girard)


flèche Sur le web : Lien vers la fiche IMDB


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