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CINECURE
L’actualité du cinéma sur RCF

CINECURE pas un blog mais le complément sur le web des émissions radio du même nom produites par Charles De Clercq pour la radio RCF en Belgique. Celui-ci est sensible aux émotions dont il se nourrit et aime analyser les rapport entre films et romans lorsque ceux-ci sont adaptés au cinéma.

Benedict Andrews
Una
Sortie le 12 juillet 2017
Article mis en ligne le 17 juin 2017
dernière modification le 31 juillet 2017

par Charles De Clercq
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Entre une jeune fille de douze ans et un homme de quarante, on ne peut parler d’amour !
Une situation trouble et sulfureuse. Un premier film, des acteurs au top. 89/100

Synopsis : Ray est un homme qui se trouve soudain confronté à son passé quand la jeune et belle Una se présente à son bureau à l’improviste. Quinze ans plus tôt, ils ont eu une liaison illicite, qui a valu à Ray d’être arrêté et mis en prison. Depuis, il s’est refait une vie, mais elle cherche des réponses.

Acteurs : Rooney Mara, Riz Ahmed, Ben Mendelsohn, Tobias Menzies, Tara Fitzgerald, Natasha Little.

 Un sujet difficile

UNA sort sur les écrans belges durant le mois de juillet et nous n’aurons donc pas à en parler sur les antennes de RCF. Bien que nous ayons beaucoup apprécié le film, son thème traite d’un sujet si brûlant, douloureux, celui de l’abus sexuel sur mineurs est tellement sensible, notamment parce que l’institution dont je fais partie n’est pas indemne de la dérive intolérable de certains de ses clercs. Et pourtant, c’est un long métrage qui est remarquable, tant sur le fond que sur la forme. L’une et l’autre interpellent.

 Avant, il y avait Blackbird…

UNA n’est pas une création ex nihilo ! Avant, mais pas au départ, il y a une pièce de théâtre anglaise, Blackbird, créée en 2005 par David Harrower. Les théâtreux français ont pu la découvrir cinq ans plus tard, dans l’adaptation de Claudia Stavisky. Une pièce avec deux personnages qui, plus que jouer sur les mots, s’exprimait dans les mouvements, les déplacements, les jeux de scène. Une pièce qui nous touche comme fan de théâtre, même si le temps manque pour profiter pleinement de cette passion alors même que celle du cinéma est éminemment chronophage (mais ceci ne concerne que nous). C’est que le dramaturge ne voulait pas choisir à la place du spectateur et la metteur en scène en France [1] a décidé de respecter cette ambiguïté – de même que le réalisateur de UNA !

 Et avant, il y avait Toby et Shevaun !

Cependant, et hélas, tout cela n’est pas que du théâtre ou du cinéma. En effet, le dramaturge anglais Harrower se basait sur des faits réels qui dataient en de 2003. Certains se souviendront probablement de Toby Studebaker, cet ancien Marine américain, né en 1971, qui avait séduit en 2003, par l’Internet (via le réseau Neopets), une jeune fille britannique âgée de 12 ans. Shevaun Pennington lui disait en avoir 17 lorsqu’il a fait sa connaissance en juillet 2002 (elle avait alors 11 ans !). Elle s’est enfuie avec lui vers Paris, et ils ont résidé deux jours à l’hôtel. Ils y ont eu des relations sexuelles, se sont rendus à Strasbourg et y sont restés cinq jours. Arrêté à Francfort, il sera extradé au Royaume-Uni en août 2003. Il est condamné à quatre ans et demi de prison au Royaume-Uni. Expulsé aux USA il est condamné en avril 2008, pour la même infraction, à un peu plus de onze ans d’emprisonnement.

 Différence d’âge, mais pas que !

Si l’actualité met des couples avec une grande différence d’âge sous les feux des projecteurs (Donald Trump, aux USA et Emmanuel Macron, en France pour prendre les deux derniers exemples célèbres) cela ne pose pas de problème, hormis certains ricanements plus importants dans un cas que dans l’autre. En revanche, toute l’horreur vient du fait qu’un mineur est en cause, ici une jeune fille, encore une enfant, même si son corps paraît plus âgé. Cela avait été traité dans deux films français, Un moment d’égarement, par Claude Berri, en 1977 et par Jean-François Richet en 2015. Nous écrivions alors, que celui de 1977 « traitait sur le mode de la « comédie » un sujet moins risqué et tabou à l’époque qu’il ne l’est aujourd’hui. », précisant, pour le remake : « Qu’en est-il aujourd’hui alors que le thème de la pédophilie, dramatique en lui-même, est surchargé d’« affaires » tragiques qui hantent nos mémoires ? On se dira qu’il ne s’agit pas de pédophilie ici puisque nous sommes aux « frontières » de l’âge adulte et qu’il ne s’agit pas d’enfants. » Le registre de la comédie, dramatique donc, pouvait encore fonctionner (et peu importe ici la valeur cinématographique du film de Richet). Pour Una, avec cette affaire réelle, reprise au théâtre et ensuite pièce transposée à l’écran, l’affaire était « casse-gueule ».

 Une réalisation aux frontières !

Il était important d’exposer les antécédents de ce dossier pour que l’on comprenne bien que, outre le coté délicat, voire scabreux du thème mis en scène par le réalisateur, il y a aussi et surtout du concret, de l’humain qui est en deçà de ce qui est mis en images. En cela, au sens le plus propre et le plus littéral du terme, il montre ce qui est « obscène », c’est-à-dire que ce ne doit pas être montré mais doit rester sous la scène. Non pas parce que cela doit être caché pour continuer à bénéficier de l’impunité et du secret mais parce que c’est indigne de l’humain. Et justement, tout l’intérêt du film, en mettant « en jeu » « cela », innommable, est de ne pas faciliter la tâche du spectateur. Son exposition des faits, son dévoilement progressif d’une intrigue (doublement) qui se déroule aujourd’hui et quinze ans auparavant ne permet pas de prendre clairement position. Ray est-il un vrai prédateur sexuel ? L’enfant abusée n’était-elle pas demanderesse, aussi horrible soit le fait de poser ainsi la question. Ainsi, une scène d’interrogatoire (que l’on comprendra ainsi au fil du déroulement du film) nous montre Una poser la question « Quand est-ce que je vais voir Ray ? » alors qu’hors champ on lui répond qu’il n’en est pas question. C’est que, au fil du récit, passé et présent, ne permettent pas ou plus d’être clairement certain de l’une et de l’autre. Certes l’adulte est responsable, coupable, a franchi une limite, une frontière absolue… mais est-il, était-il un véritable prédateur, pervers ? La quête d’Una est une tentative de réponse à la question de savoir pourquoi Ray l’a abandonnée. Une interrogation qui s’est faite au fil des jours, des mois jusqu’à se retourner en une relecture terrifiante des faits : elle est certaine qu’elle a été abusée. Des échanges, des affects, de l’intime, souvent hors champs d’Una qui a maintenant 27 ans et de Ray (55 ans) qui a désormais une autre identité après avoir été emprisonné plus de quatre ans, nous permettent de comprendre ce qui s’est passé (et l’on renverra au travail de mémoire évoqué par cette question dans et grâce au film The Sens of an Ending de Ritesh Batra). Dès lors ce qui a été perçu douloureusement comme abandon ne l’était (peut-être) pas ; ils se seraient alors enfuis – à l’image du « couple », bien réel, lui, qui est à la base de cette adaptation.

 Les certitudes ébranlées…

Plus le film se déroule, plus le temps se déploie entre présent et passé, entre champ et hors champ, plus le récit se donne à entendre lorsque les corps sont rapprochés entre les armoires-vestiaires ou dans les toilettes, plus les corps se rapprochent ou prennent distance, plus le malaise du spectateur grandi car Benedict Andrew – dont c’est ici le premier film ! – ne lui donne aucune certitude propre à lever l’ambiguïté. A tel point que nous pouvons presque ressentir de l’empathie pour Ray et nous interroger sur le rôle exact d’Una.

UNA prend même à un certain moment l’aspect d’un thriller. C’est que Una a rejoint sur son lieu de travail celui qui s’appelait Ray (et qu’elle a découvert par hasard sur une photo publicitaire) alors qu’il doit annoncer la mise à pied d’une douzaine de membres du personnel. Que fera Una ? Que se passera-t-il ? Une tension dramatique s’ajoute donc après celle provoquée par un sac à main (que vous verrez à l’écran et connue par ceux qui ont vu la pièce de théâtre). Une tension qui se poursuivra dans un autre lieu lorsque la nuit sera tombée. Une soirée que le réalisateur fait durer (au risque de l’incohérence du scénario) entre la fermeture de l’entrepôt, une relation sexuelle avec et chez un copain de Ray et, ensuite, une grande réception amicale ou Ray est présent. Una y rencontrera sa belle-fille qui a l’âge qu’elle avait au moment où elle a rencontré Ray (et est/serait tombée amoureuse de lui). A ce moment le doute s’installe chez elle, chez le spectateur aussi et surtout et il faut peu de mots, simplement des regards pour que se pose l’indicible question, l’implacable constat qu’il s’agirait bien d’un véritable prédateur ! Le film se conclut sur une absolue incertitude, balançant le spectateur d’une hypothèse à l’autre, aidé en cela par le jeu des actrices principales Rooney Mara (que l’on a vraiment découverte dans Carol) et Ruby Stokes (dans son premier rôle au cinéma) et de son vis-à-vis (antagoniste ou protagoniste) interprété par le remarquable Ben Mendelsohn... et qui l’était déjà dans Starred Up (Les poings contre les murs).

 Diaporama

 Bande-annonce :

https://www.youtube.com/embed/O4iO538BNBc
UNA by Benedict Andrews - CLIP - YouTube
Notes :

[1« Je crée un langage différent pour chaque pièce. Dans Blackbird, les deux personnages se tournent autour, explorent, essayent de fabriquer un souvenir. Il y a beaucoup d’arrêts et de départs. Le langage est venu de là. La pièce comporte aussi peu de ponctuation. J’ai pensé que je ne pouvais pas mettre de point à la fin des phrases parce que c’était un élément trop inflexible, trop définitif pour ces deux êtres d’incertitude. La forme est une sorte de miroir de ce qui est incertain chez les gens. Je ne pouvais utiliser le matériau habituel, aussi si vous regardez bien, c’est très sculpté, cela à l’air beau, même si je le dis moi-même. » Source


flèche Sur le web : Lien vers la fiche IMDB

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