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Marco Kreuzpaintner
Der Fall Collini (L’affaire Collini)
Date de sortie : 12/08/2020
Article mis en ligne le 19 juillet 2020
dernière modification le 12 août 2020

par Charles De Clercq

Synopsis : Pourquoi Fabrizio Collini a-t-il assassiné Hans Meyer, un industriel de la haute société allemande ? Comment défendre un accusé qui refuse de parler ? En enquêtant sur ce dossier, son avocat découvrira le plus gros scandale juridique de l’histoire allemande, et une vérité à laquelle personne ne veut se confronter.

Acteurs : Elyas M’Barek, Alexandra Maria Lara, Heiner Lauterbach, Jannis Niewöhner, Manfred Zapatka, Rainer Bock, Catrin Striebeck, Peter Prager.

Au départ un roman allemand à succès

Parmi les deux affiches du film avec le titre allemand, l’une a été mise en vignette (ci-contre), car elle en dit trop (en langue anglaise sur un des enjeux du film). Mais, avant le film, il y a un roman de Ferdinand von Schirach, Der Fall Collini, publié en 2011. L’auteur est romancier et criminaliste. Il est né à Munich en 1964 et est avocat de la défense au barreau de Berlin depuis 1994. Parmi les clients qu’il a défendus, on trouve des personnalités politiques et industrielles, des espions, des célébrités et des anonymes. Son ouvrage a été un succès de librairie et obtenu la deuxième place du classement de Der Spiegel. Il se présente comme la relation d’une affaire criminelle et judiciaire « réelle ». Il y a toutes les apparences d’une histoire vraie, mais il n’en est rien. Est-ce à dire que ce qui n’est pas la réalité n’est pas la vérité ou la quête d’une Vérité ? Non ! Et, à ce titre d’ailleurs, il est toujours bon de rappeler que nombre de récits bibliques, dont les Evangiles ne sont pas des récits « historiques » ce qui ne les empêche pas de véhiculer ce qui est « la Vérité » pour ceux qui y adhèrent. Ce n’est pas parce que « cela ne s’est pas passé comme ce qui est écrit » que ce n’est pas du domaine du « vrai ». Et si le lien avec l’Evangile est ici fait, c’est parce qu’un des protagonistes principaux fait songer à un autre, principal lui aussi, Jésus de Nazareth ! Les écrits insistent sur le fait qu’Il se tait lorsqu’il est interrogé. Comme Collini, dans le roman et dans le film. Non pas tant par rapport au fameux : « Vous avez droit au silence, tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous », mais, simplement, le silence de l’innocent, ou de l’innocence. En tout cas pour Jésus, car pour Collini, c’est une autre affaire ! Le film n’aura pas le même succès que le roman (environ huit cent mille entrées). C’est beaucoup, mais relativement au pays l’on pouvait espérer plus (surtout face au succès du roman). Et cela d’autant plus que les interprètes sont très connus au pays. Et, à ce titre le cinéma allemand partage ceci avec notre cinéma flamand, que les acteurs passent sans problème de la télévision au cinéma et vice-versa. En l’occurrence, le personnage principal, celui du jeune avocat néophyte d’origine turque est interprété par Elyas M’Barek, d’origine tunisienne par son père et autrichienne par sa mère. Un acteur qui joue pour le cinéma, la télévision et les séries et est plutôt du style beau gosse dans des films légers, tels Un prof. pas comme les autres et les suites 2 et 3 (mais pas que ; il a notamment joué dans La Vague de Dennis Gansel (2008)... Ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’il figure en gros plan sur une des affiches allemandes du film !

Le silence de Collini

Dès le départ, nous sommes dans un roman/film policier… du moins tout en donne l’impression. Rien en effet ne permet de douter de la culpabilité de Fabrizio Collini, un homme âgé, sans histoire apparemment, oserait-on, pour se frotter à Robert Musil : un homme sans qualités. Cet homme mutique est interprété de façon remarquable par Franco Nero ! Fabrizio a tué Hans Meyer un homme connu, un notable qui a pignon sur rue dans la belle et haute société allemande, dans le monde industriel et financier. L’action se déroule en 2000/2001. Les faits sont évidents, mais ce qui est évident l’est-il vraiment ? Car trop près de l’oeil, ils risquent de rester dans le flou, faute de pouvoir accommoder la vision. Et c’est bien ce dont il est question ici dans l’intrigue. Si les faits sont incontestables, c’est le mobile qui pose question. Face au silence de Collini (d’origine italienne, mais résidant depuis longtemps en Allemagne) le Parquet se perd en conjectures ! Est-ce que Collini a agi seul ou bien s’agit-il d’un acte commandité par la Mafia... ou une entreprise concurrente ? Oserait-on : l’inculpé Collini se tait dans toutes les langues ! L’affaire semble prête à être jugée rapidement, sans vagues, sauf une, celle qui pose la question du « pourquoi » !

L’avocat, l’homme de la parole !

C’est ici qu’interviendra un tiers, en quelque sorte de porte-parole de l’accusé ! Mais quelle parole peut-on faire entendre si vous devez être le porte-voix du silence ? Comment peut-il rendre public ce qui est tu et cependant intrigue. Et c’est ici tout l’enjeu du film, en tout cas l’enjeu premier de celui-ci. Premier probablement moins dans son sens essentiel, primordial, que simplement dans l’ordre qui laisse entendre un second, ou un deuxième, troisième... C’est que cet avocat, Caspar Leinen, est un jeune agneau tout juste sorti des écoles de droit depuis quelques dizaines de jours. C’est sa première affaire. Et il est confronté à un de ses maîtres dans le rôle de l’avocat général. Un homme de métier qui, face à une affaire aussi limpide, croquera rapidement le jeune homme de « parole ». Ce sera ici un des premiers noeuds narratifs. Le cadet novice face à son ainé bourré d’expérience. Un schéma très classique, trop classique et cela d’autant plus que le résultat tout aussi classique est que le jeune va avoir raison de son ainé. Classique peut-être... mais si c’est une piste, elle est fausse ; si c’est une clé de lecture, elle ouvre sur une mauvaise porte. En effet, l’enjeu du film va se déplacer, obliger le spectateur à se mouvoir sur un autre terrain.

Le passé de Caspar Leinen

Il apparaitra bien vite une source de conflit. Il apparait que le jeune Caspar connait bien l’accusé qui l’a recueilli lorsqu’il était enfant. Il était pour lui comme un grand-père et la seule personne qui reste est la petite fille qui est donc partie civile au procès et, bien sûr, ne peut comprendre que son « frère » défende l’assassin de son grand-père. Le tournant du film semblerait être là, condensé dans un banal conflit de conscience. C’est ici que le film prend une tournure qui sera l’essence même du long-métrage : la question du droit. Alors qu’il veut se désister et fait valoir ses arguments à son professeur, ce denier lui rappellera le devoir de l’avocat, à savoir assurer la défense de toute personne, quelle qu’elle soit, même un assassin. Pour majeur que soit cet élément le réalisateur nous obligera à un autre déplacement qui apparaitra suite à l’énergie que mettra Caspar à défendre son client malgré lui, en cherchant son mobile. Car les choses sont claires pour l’accusation, il ne s’agit pas d’un meurtre, mais d’un assassinat. Si Caspar pouvait en savoir plus sur le mobile, il pourrait peut-être revendiquer des circonstances atténuantes.

Alors que l’on arrive à la moitié du film, celui-ci va basculer. Cette critique va également basculer en mode caché, car ce qui suit va « spoiler » gravement le film. Précision : des confrères et consoeurs ont estimé avec plus ou moins de nuances que le film était « putassier » et qu’en tout cas, après quelques instants ils avaient conclu qu’il n’y avait que deux pistes possibles. Si vous désirez garder la surprise de l’intrigue principale, ne cliquez pas sur le titre qui suit (sauf si les « spoilers » ne vous dérangent pas ou si vous avez vu le film et/ou lu le roman).

Le passé de Collini...


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Le passé de Collini e(s)t celui d’un Peuple !

Tout l’enjeu du film (comme celui du roman), est de faire découvrir au spectateur les raisons pour lesquelles Collini a tué et pourquoi il se tait. Ce silence fait pendant au silence d’un peuple sur son passé, l’horreur nazie et ses conséquences. L’enquête de l’avocat va le mener en Italie, aux origines, à la fois de Collini, mais de son acte. Enfant il a vécu un traumatisme en 1944 du fait de représailles nazies sur des civils suite à un acte de Résistants. Le jeune avocat, novice, néophyte, d’origine turque, né après la Guerre va enquêter et découvrir « La » Vérité. Ce qui est, d’une certaine manière, connu et su des autres protagonistes et sera amené peu à peu à la barre grâce à l’oralité des débats. Ce qui est tu par Collini, ce que l’accusation voudrait cacher ou exclure du débat, ce que la partie civile ne veut pas entendre, ce sera à la fois le passé plus que douteux de Hans Meyer, mais également celui de tout un Peuple qui veut oublier, qui veut cacher, qui veut taire ! L’on découvrira ainsi un des éléments essentiels de l’affaire Collini et qui est la clé de voute du film (comme d’autres d’ailleurs qui abordent des thèmes analogues !), à savoir les lois qui ont été votées pour prescrire ces actes horribles de l’époque nazie. Dans le présent récit, le procureur est de ceux qui ont élaboré ou voté cette loi à l’époque.

La loi Drehler/Tröndle

Le thème principal porte sur les jugements prononcés dans l’après-guerre par une justice indulgente à l’endroit des coupables nazis de même que sur la problématique de la prescription concernant la complicité dans les cas de meurtre, telle qu’elle se dégage de la Loi d’introduction (Einführungsgesetz) à la Loi sur les infractions punissables sur déclaration de culpabilité par procédure sommaire (Gesetz über Ordnungswidrigkeiten [EGOWiG]), dont l’un des principaux contributeurs avait été le juriste Eduard Dreher. (Wikipedia - le lien, en allemand donne quelques détails législatifs). Une loi de mai 1968 qui établit la prescription des faits à 1960 (ce qui aura également une incidence dans le procès de Collini !).

Bien que l’histoire de Collini soit créée pour les besoins de la fiction (le roman et ensuite le film), celle-ci a des racines dans la propre famille de l’auteur. Celui-ci est le petit-fils de Baldur von Schirach, dirigeant des Jeunesses hitlériennes !

A la fin de la réédition du roman, il est précisé qu’en janvier 2012, quelques mois après la sortie du livre, une commission fut créée en Allemagne qui enquêta sur la façon dont avait été traité le passé nazi au Ministère fédéral de la Justice. En annexe du livre, on trouvera d’ailleurs les versions de l’article 50 du Code pénal, avant et après la loi Drehler/Tröndle.

Ferdinand von Schirach a voulu dépasser l’histoire de son grand-père pour traiter «  de la justice d’après-guerre, des tribunaux dans la République fédérale, des jugements éhontés, des juges qui n’ordonnaient que cinq minutes de prison pour chaque assassinat commis par un criminel nazi. C’est un livre qui porte sur les crimes dans notre État, sur la vengeance, sur la faute et toutes ces choses pour lesquelles, aujourd’hui encore, nous trainons le poids de l’échec ».


Pour certains peut-être, ce film n’apporterait rien de neuf : il serait prévisible, voire « putassier » car revenant sans cesse sur des thèmes connus et prenant le spectateur en otage.

En revanche, nous avons apprécié la façon dont le récit plonge dans la vie familiale qui a inspiré le personnage de Collini pour faire mémoire d’un passé plus vaste, plus collectif. Il ne s’agit pas ici de régler ses comptes avec le passé, mais d’en rendre compte. Sans cesse et sans relâche, car la tentation est grande de cacher et d’oublier. Il invitera le spectateur à aller au-delà d’une « histoire allemande » pour s’ouvrir à quelque chose de plus universel. Bien au-delà de l’intrigue du « film de procès » en forme de thriller, le spectateur sera amené à se poser les questions de Justice (qui ne seront pas résolues suite à l’événement proprement conclusif de l’affaire Collini !). Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que la Commission Justice et Paix a consacré un de ses « Cafés littéraires » au roman en fin 2015 (le compte-rendu au format pdf).

https://www.youtube.com/embed/4buWqDrWMBo
L'AFFAIRE COLLINI I Bande-annonce - YouTube