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Mehmet Ada Öztekin
Yedinci (7.) Koğuştaki Mucize
Sortie du film le 13 mars sur Netflix
Article mis en ligne le 8 avril 2020

par Julien Brnl

Signe(s) particulier(s) :

  • remake turc du film sud-coréen « Miracle in Cell No. 7 » du réalisateur Hwan-kyung Lee, sorti en 2013 ;
  • film turc ayant fait le plus d’entrées dans son pays en 2019, trustant la première place du box-office pendant plusieurs semaines, et en attirant au final cinq millions de spectateurs.

Résumé : Séparé de sa fille, un père avec un handicap mental doit prouver son innocence lorsqu’il est arrêté pour le meurtre d’une enfant.

La critique de Julien

« Lingo, Lingo, Shisheler » ! Cela fait maintenant quelques semaines que « 7. Koğuştaki Mucize », film turc au titre imprononçable, fait un malheur sur la Netflix. A notre tour, on s’est finalement laissé tenter d’y jeter un coup d’œil, malgré des avis critiques extrêmement opposés, tandis que le public, lui, a bien répondu présent en masse, et en (litres de) larmes. Et on comprend bien pourquoi.

Librement adapté d’un film sud-coréen, il est question ici de Memo (Aras Bulut Lynemli), un berger souffrant d’un handicap mental sans nom, lequel vit avec Ova (Nisa Sofiya Aksongur), sa petite fille adorée, et sa grand-mère, dans un village de la côte Égéenne, pendant la période du coup d’Etat, en 1983. Ainsi, d’après ce que Mémé explique à Ova, son papa aurait le même âge qu’Ova mentalement, lui qui serait « juste différent » des autres hommes de son âge. Memo sera alors témoin d’une chute de falaise, située près du « Géant Borgne », de Seda, la fille d’un haut fonctionnaire et commandant militaire. Ce dernier la trouvera ainsi dans les bras de Memo, ayant sauté à l’eau pour la récupérer. Incapable d’articuler, Memo sera alors blâmé pour la mort de Seda, contraint de signer des aveux forcés, et envoyé en prison, où il sera jugé, lui qui risquera ainsi la peine de mort, et servira d’exemple.

« 7. Koğuştaki Mucize » serait un mélodrame par excellence s’il n’avait pas pu bénéficier de ses formidables acteurs, et dès lors personnages, loin d’être manichéens, ainsi que d’une force émotive pleine d’humanité, et de thèmes universels, lesquels mettront ainsi tout le monde d’accord, avec en prime une relation paternelle entre un père et sa fille qui vous touchera. En effet, le lien qui lie ce papa à sa petite fille est le moteur sentimental du film, et d’autant plus dans le sens où c’est justement Ova qui va tout faire ici pour innocenter son papa, incapable quant à lui de faire quoi que ce soit dans ce sens, si ce n’est d’être fidèle à lui-même, et de purger sa peine avec résilience et sourire, tout en éprouvant une grande tristesse de ne pas voir sa fille. Ses compagnons de cellule comprendront alors vite qu’il n’est pas capable de tuer une mouche, et soupçonneront le Commandant de lui faire injustement porter le chapeau, d’où le renversement d’autorité des condamnés, comprenant qu’ils peuvent encore agir en bien, pour Memo, et Ova. Ensuite, c’est justement cette situation de condamnation, où le faible n’a pas l’opportunité de se défendre, qui parlera instantanément au spectateur, elle qui a, certes, déjà été vue dans d’innombrables films (et encore très récemment dans « La Voix de la Justice » de Destin Daniel Cretton), mais qui reste toujours aussi efficace quand elle est bien amenée, et lorsque l’on y croit, ce qui est le cas ici.

Le film nous parle ensuite de la vie dans les prisons turques, et la condition de ses détenus. Or, on a justement l’impression ici que le réalisateur a voulu réhabiliter l’image du modèle pénitentiaire du pays. En effet, si l’on prend exemple de l’endroit où est enfermé Memo, on n’irait certainement pas jusqu’à le comparer à la prison de Guantánamo. En effet, on semble bien vivre dans cette prison, à plusieurs par cellule, et avec de quoi y vivre, et s’y divertir. De plus, si la majorité des acteurs des lieux vont au départ à l’encontre de Mémo (on rappelle qu’il arrive là car il aurait tué une petite fille), l’ensemble deviendra un peu trop gentil envers lui, forcément touché par son histoire. Mais tout cela s’avère alors un peu trop beau, tandis que chacun d’eux y ouvrira les yeux vis-à-vis de son cas, et ce qu’il soulève d’amour à revendre, et de détermination collective. Car l’une des forces du film, c’est celle aussi de ressortir (physiquement ou non) plus grand de cette expérience qu’on y est entré, la foi aidant. Car bien entendu, il est aussi question de religion, centrale pour ces hommes, enfermés, qui se reposent fidèlement sur cette dernière. Les questions du bien, du sacrifice, du suicide, et bien entendu du pardon y sont alors abordées. Dommage que les dialogues abusent de punchlines à leurs décharges.

Inconnu dans nos contrées, le réalisateur Mehmet Ada Öztekin nous offre ainsi un film bien filmé et cadré, avec une jolie photographie de « cartes postales », lui qui émeut, et qui relance les cartes à plusieurs reprises dans son intrigue, tout en restant prévisible, et peu crédible dans son dénouement. Son film se regarde alors d’un bout à l’autre sans aucun souci d’adhérence du spectateur, étant donné la capacité d’empathie qu’il soulève, et les interprétations absolument irrésistibles de son tandem de choc. Aras Bulut Lynemli, qui ne souffre d’aucun handicap dans la vie réelle, est bluffant, tandis que la petite Nisa Sofiya Aksongur est totalement craquante, et dévouée. Beaucoup d’entre vous verseront ainsi toutes les larmes de leur corps, même si le curseur dramatique est ici (trop) appuyé (il va sans dire de l’utilisation intempestive d’une bande-originale débordante de violons et de chantonnements). À vrai dire, il n’aurait plus manqué aux malheurs de Memo que la mort de ses moutons pour que nous mourions aussi à notre tour, devant ce trop-plein de tristesse. Mais à contrario, « 7. Koğuştaki Mucize » fait toujours vivre l’espoir et, à mesure, la bonté de l’être humain.

Grand huit émotionnel au cours duquel on a bien du mal à reprendre notre respiration (faute d’y avoir la possibilité d’essayer), « 7. Koğuştaki Mucize » embarque le spectateur dans une histoire qui lui retournera le cœur, et le rapprochera encore un peu plus son enfant, même si ce n’est que pour un câlin.

Ps. Vous vous demandez sans doute d’où vient le jeu de mots que répète plusieurs fois Ova et Memo, « Lingo, lingo, shisheler »... Cela fait référence à une chanson traditionnelle turque, souvent utilisée par les danseuses du ventre. Tandis que l’expression « lingo lingo » ne signifie rien en turc ou en anglais (comme le « la la la » chez nous ou ailleurs), le mot « shisheler » est une faute d’orthographe de « şişeler », qui se traduit par « bouteilles ».

https://www.youtube.com/embed/bDAkHkR6fwA
7 Koğuştaki Mucize Fragmanı (English Subtitles) - YouTube