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Cinécure est historiquement lié aux émissions radio consacrées au cinéma par Charles De Clercq sur RCF. Depuis l’automne 2017, Julien apporte sa collaboration au site qui publie ses critiques.

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Peter Farrelly
Green Book : Sur les Routes du Sud
Sortie le 30 janvier 2019
Article mis en ligne le 8 février 2019
dernière modification le 10 mars 2019

par Julien Brnl

Signe(s) particulier(s) :

  • le titre du film emprunte son nom au guide du voyage intitulé « The Negro Motorist Green-Book », publié chaque année entre 1936 et 1966 (deux ans après l’abolition des lois ségrégationnistes Jim Crow), et qui recensait les commerces et autres établissements qui acceptaient les gens de couleurs pendant la ségrégation raciale américaine, et qui leur permettait ainsi de planifier leurs trajets afin d’éviter toute arrestation, harcèlement ou violence ;
  • film coécrit par Nick Vallelonga, qui n’est autre que le fils aîné de Tony Lip (incarné à l’écran par Viggo Mortensen), un videur italo-américain blanc, à la fois brutal et tendre, et raciste ordinaire des années soixante, ayant travaillé pendant douze ans au Copacabana (une boîte de nuit fréquentée par les gros bonnets de la mafia et par de grandes célébrités), et connu une carrière partielle d’acteur, lui qu’on a pu voir dans « Le Parrain » (1972), « Les Affranchis » (1990) ou encore dans la série « Les Soprano » (2001-2007) ;
  • peu d’informations subsistent sur le musicien Don Shirley (campé ici par l’acteur oscarisé Mahershala Ali), lui qui était un célèbre pianiste de jazz ayant notamment enregistré de nombreux albums et écrit des symphonies ;
  • premier long métrage en solo de Peter Farrelly sans son frère Bobby, lesquels n’ont réalisé que des comédies, telles que « Mary à Tout Prix » (1998), « Fous d’Irène » (2000) ou encore « Dumb et Dumber » (1995) ;
  • c’est le pianiste Kris Bower qui a composé ici la musique du film, lui qui double d’ailleurs Mahershala Ali, et ne joue exclusivement, à l’instar de Don Shirley, que sur des pianos Steinway.

Résumé : En 1962, alors que règne la ségrégation, Tony Lip, un videur italo-américain du Bronx, est engagé pour conduire et protéger le Dr Don Shirley, un pianiste noir de renommée mondiale, lors d’une tournée de concerts. Durant leur périple de Manhattan jusqu’au Sud profond, ils s’appuient sur le Green Book pour dénicher les établissements accueillant les personnes de couleur, où l’on ne refusera pas de servir Shirley et où il ne sera ni humilié ni maltraité.
Dans un pays où le mouvement des droits civiques commence à se faire entendre, les deux hommes vont être confrontés au pire de l’âme humaine, dont ils se guérissent grâce à leur générosité et leur humour. Ensemble, ils vont devoir dépasser leurs préjugés, oublier ce qu’ils considéraient comme des différences insurmontables, pour découvrir leur humanité commune.

La critique de Julien

Alors qu’il tombe à pic pour la cérémonie des Oscar du cinéma après avoir remporté le Prix du public au Festival international du film de Toronto et trois Golden Globes (dont celui du Meilleur film musical ou comédie), « Green Book » résonne particulièrement bien dans l’actualité américaine actuelle, étant donné qu’il traite du racisme, à petite comme à grande échelle. À la fois road movie et buddy movie, ce film autobiographique met en scène un duo de personnages attachants, et forcément en contradiction chacun à leur façon avec le monde qui les entoure. Le film nous invite à partir sur les routes du sud-américain, où le garde du corps Tony Lip accepte, à contribution d’une belle somme d’argent, de devenir le chauffeur du musicien noir Don Shirley, lequel souhaite entreprendre une tournée de deux mois en terres ségrégationnistes. Sauf que cette tournée est un pari risqué, que seul le Green Book pourra en partie contrer, lui qui recensait tous les commerces, bars et autres hôtels où les gens de couleurs avaient la permission de s’arrêter, de séjourner. Au détour de leur parcours, les deux hommes vont alors évidemment apprendre à se connaître, à aider l’autre à évoluer dans sa mentalité, à casser les barrières du racisme et les stéréotypes autour de la couleur de la peau.

Si on nous avait dit un jour que l’un des frères Farrelly se retrouverait derrière un film à virages dramatiques, alors on ne l’aurait pas cru, d’autant plus que ne peut s’empêcher de repenser à l’anthologique « Mary à Tout Prix », et notamment à la scène où Mary (Cameron Diaz) trouve du gel... Comme quoi, la vie peut réserver bien des surprises, à l’image de la belle rencontre entre ces deux hommes, humainement complémentaires.

On ne peut continuer sans vous parler des deux acteurs en question, tellement ils sont justes et grandioses dans leur partition. Viggo Mortensen, tout d’abord, interprète Tony Lip (Lip étant un surnom donné suite à sa force de persuasion envers autrui), un sorteur italo-américain, souffrant d’une frustration compulsive, lui qui affiche une gouaille et un style de vie pas très raffiné, ainsi qu’un racisme, qu’on qualifiera de « ordinaire » pour un blanc de l’époque. Or, Tony apprendra bien plus de ce co-voiturage étalé sur deux mois qu’il n’en aura jamais appris en douze ans de service dans la boîte de nuit le « Copacabana », occupé à mettre dehors des crapules sans noms. Et il faut bien dire que l’acteur est mémorable dans son rôle, pour lequel il a notamment pris vingt kilos, et travaillé un accent italien à tomber. Mais c’est encore plus son écriture qui touche ici à l’écran, notamment dans sa façon d’observer la manière dont Don Shirley subit en silence les humiliations répétitives suite à sa couleur de peau. Tandis que lui ne peut alors les supporter, et riposte par les coups, le musicien lui fera notamment comprendre (lors de scènes très fortes) que l’on ne gagne pas par la violence, mais bien en gardant sa dignité, tout comme en essayant de changer le cœur des gens. En l’occurrence, c’est cette différence de culture, d’éducation et d’épisodes de la vie les ayant forgés qui régissent ici leurs émotions et réactions, dès lors mises à rude épreuve. Et c’est beau de voir qu’un homme, aussi sensible soit-il à l’intérieur, peut ressortir grandi de ce périple, malgré sa carapace et ses idées préconçues. Viggo Mortensen a tout pour lui dans ce film, lequel se fait remonter les bretelles par son compagnon de route, qui n’est autre que l’acteur oscarisé Mahershala Ali, quant à lui troublant et totalement habité par son personnage. Rejeté par ses compatriotes afro-américains, car ayant un style de vie différent, l’artiste ressortira aussi gagnant de cette aventure, lequel lâchera désormais un peu du lest, pour alors mieux se concentrer sur les choses importantes de la vie. Avec son regard profond, sa posture artistique, enlevée, et son discours profond, l’acteur illumine et porte avec raffinement les costumes successifs de Don Shirley. Bref, « Green Book » vaut au moins le détour pour son duo d’acteurs, dont la cohésion est immédiate, et l’apprentissage fédérateur. Une récompense suprême pour tous les deux ne serait donc pas volée...

D’un hôtel uniquement réservé aux personnes de couleur, à une prise bec dans un café avec des blancs prêts à « casser du nègre », jusqu’au refus de laisser le musicien manger dans le restaurant de l’établissement dans lequel il doit se produire en live le soir même, « Green Book » illustre parfaitement le fléau du racisme qui jadis gangrenait les Etats-Unis, mais qui est pourtant bien encore ancré dans la société (si pas plus que jamais), à l’exception qu’un noir ne peut plus être puni aujourd’hui par la loi suite à sa couleur de peau. Qu’importe, la discrimination reste majoritaire, et l’actualité ne cesse de nous le montrer, tout comme le cinéma. Cette histoire, elle, nous montre aussi comment un homme cherche à gagner son pain, en n’ayant d’autre choix que de travailler pour des êtres qui se sentent supérieurs à lui, lesquels entretiennent dès lors leur culture (ici artistique), sans considération pour le(s) talent(s) quelconque(s) de cet homme. Par cette parabole, « Green Book » exhume des années d’esclavage moral, et même physique si l’on remonte à plus loin.

Mais à ne pas s’y méprendre, « Green Book » reste bien une comédie, un feel good movie, tant le métrage ne maudit pas ses propos, mais leur offre une issue positive et bienveillante, et desquels naîtra une amitié qui durera cinquante années. En effet, Don Shirley et Tony Lip sont toujours restés amis, tandis qu’ils se sont tous les deux éteints en 2013, à trois mois d’intervalle. Nick, le fils aîné de Tony, qui participe d’ailleurs à l’écriture du film, a rencontré le musicien pour la première fois lorsqu’il avait cinq ans, lequel il a toujours considéré comme un ami de la famille. Maintenant, il faut bien avouer que le scénario est ici romancé pour les besoins du cinéma, tandis que certains points sont abordés sans être développés. On repense, tous azimuts, à l’homosexualité supposée de Shirley, que le film nous présente, mais sans jamais rebondir dessus, ou encore à cet appel téléphonique passé au Président des États-Unis, lequel a permis aux compères de se sortir d’un sacré pétrin... Parfois, le film, à vouloir trop bien faire, en fait ainsi un peu trop, mais heureusement sans gravité.



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