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CINECURE
L’actualité du cinéma sur RCF

CINECURE pas un blog mais le complément sur le web des émissions radio du même nom produites par Charles De Clercq pour la radio RCF en Belgique. Celui-ci est sensible aux émotions dont il se nourrit et aime analyser les rapport entre films et romans lorsque ceux-ci sont adaptés au cinéma.

Mourad Boucif
Les hommes d’argile
Sortie le 18 novembre 2015 et fin mai 2017 en France
Article mis en ligne le 30 septembre 2015

par Charles De Clercq
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Coup de cœur pour une fable, belle, émouvante, très humaine et une œuvre de mémoire. 89/100

Synopsis : Le Jeune Sulayman vit au Maroc dans « la roche d’argile », en parfaite harmonie avec la faune, la flore. Orphelin, il a été élevé par un vieil ermite que l’on surnomme l’homme « aux veines turbulentes ». Sulayman fait la rencontre de Kadija, la fille du Caïd, le chef d’une immense région. Ce dernier, assoiffé de pouvoir, accepte mal le mariage de sa fille avec un berger.

Au moment où éclate la Deuxième Guerre mondiale, le jeune berger est enrôlé de force dans l’armée française. Il se retrouve à sillonner ces terres inconnues pour lui, aussi intrigantes que dangereuses. Plongé dans les atrocités de la guerre, il décide de chercher à tout prix une forme d’humanité dans la destinée de ce contingent de soldats marocains embarqués malgré eux dans un conflit qui, ne les concernait guère...

Plus qu’un film de guerre, « Les hommes d’argile » est avant tout une fable sur la condition humaine.
(photo, le réalisateur)

Acteurs : Miloud Nasiri, Magalie Solier, Tibo Vandenborre, Mourad Wagli, Mohamed Zahir, Christian Crahay, Abdelkrim Oissi, Jean- Baptiste Iera, Mahjoub Benmoussa, Rafik Boubkoeur, Rachida Chbani, Jawad Elbe.

Mise à jour : le podcast de l’interview de Mourad Boucif et Jawad Elbe sur RCF Bruxelles le 14 novembre.

Nouveau : Lien vers le dossier pédagogique consacré au film

Que voilà un très beau film - dont le processus de création du film provient essentiellement de la commune de Molenbeek-Saint-Jean - qui m’a touché aux plans cinématographique et humain. Ce film n’est pas, comme l’on dit « une histoire vraie » mais c’est une œuvre de fiction qui puise dans la mémoire, dans le terreau, et j’ose, dans la glaise, l’argile, d’événements réels qui sont tus et/ou oubliés. Cela se passe dans le cadre de la Seconde Guerre mondiale. Beaucoup de (jeunes) hommes sont enrôlés de force dans les colonies pour aider les troupes françaises contre l’envahisseur allemand.

 Malick et Kubrick !

Les hommes d’argile - qui dure une heure trente environ - a convoqué ma mémoire de cinéphile et m’a remué les entrailles, les tripes [1]. C’est ainsi que le film me rappelait Terence Malick dans The Thin Red Line (La ligne rouge), par le thème, la façon de le traiter, le rapport constant à la « nature », la voix off du « héros » Suleyman mais également Kubrick, dans Path of Glory (Les sentiers de la gloire). Certes, ce dernier traite de la Première Guerre mondiale, mais la façon de faire la guerre, de la diriger, le sens obvié de l’honneur et l’absence de considération pour les hommes se retrouvent ici dans le film de Mourad Boucif. Au plan humain, le travail de mémoire auquel nous convie le réalisateur tout en éclairant l’horreur par la poésie est absolument remarquable.

Dès le début du film, ce sont des visages et même des yeux, en gros plans, qui nous sont donnés à voir. Ceux-ci se retrouveront à la fin du film, avant les derniers plans. Ces visages ne sont pas sans faire penser à ceux qui apparaissent au début et à la fin de son documentaire de 2006 intitulé : La couleur du sacrifice [2]. Je ne vais pas trahir l’histoire, « spoiler » comme on dit et, de toute façon, tout est quasiment dit dans le synopsis ci-dessus. On remarquera tout spécialement la beauté lumineuse du visage de Sulayman qui reflète tant d’émotions, joyeuses, poétiques, tristes, tragiques, mortelles ! Mais c’est aussi sa voix off. Je ne suis pas arabophone mais cet arabe, prononcé par le jeune acteur marocain Miloud Nasiri est de toute beauté à mes oreilles d’occidental. Le traitement de l’image est surprenant et le rendu splendide : les couleurs sont quasiment désaturées, pastels, presque sépia et parfois même proches du noir et blanc [3].

 Trois hommes, trois destins !

Trois protagonistes tissent une voie dans le film. Le jeune berger Sulayman qui passera de la joie à la déconcertante réalité d’une guerre qui ne le concerne pas, dans laquelle il a été enrôlé de force avec beaucoup d’autres. C’est d’autant plus tragique que leur présence a été un des éléments qui a joué dans la victoire. Il y a ensuite le Lieutenant Laurent (Tibo Vandenborre) qui passera par tout un itinéraire d’une profonde humanité vers une certaine rédemption. Depuis la simple application des ordres (même absurdes et immoraux) jusqu’à prendre conscience de la valeur de l’humanité de ses hommes qui sont là à leur corps défendant et qui découvre peu à peu l’absurdité de la guerre et des ordres qu’il doit (faire) exécuter. Enfin, le commandant Blanchard (Christian Crahay) qui excelle dans le rôle d’un militaire de carrière pour qui la victoire et la gloire transcendent toutes les considérations de respect de l’humanité. Autant se dire que c’est le personnage que l’on se plairait à détester dans un film où il faut prendre parti. Mais le peut-on ici car sans cet acharnement le sort de « l’Histoire » aurait pu être bouleversé ?
Enfin, c’est la bande-son (outre la voix off donc) qui est absolument remarquable : musique et chants sont au service d’un film et suscitent une émotion contenue et assumée (sans compter une utilisation judicieuse du « Chœur des esclaves » de l’opéra Nabuco de Verdi). Si le « pathos » n’est pas loin, le film ne verse pas dans ce piège et invite à faire d’urgence un travail de mémoire dans nos médias, nos écoles.

 Notes historiques

(source : dossier presse)

Lors de la Seconde Guerre mondiale, 330 000 soldats marocains ont pris part au conflit dès le 3 septembre 1939. La consigne des autorités de l’époque était « Jusqu’à ce que l’étendard de la France et de ses alliés soit couronné de gloire, nous lui devons un concours sans réserve ». Les Marocains se sont donc enrôlés, certains ont même été réquisitionnés, dans les rangs de l’armée française.

En 1940, la Belgique a conclu un accord avec la France et l’Angleterre : en cas d’invasion allemande, les armées française et britannique viendront s’établir sur une ligne de résistance allant de Kooningshoikt à Wavre (ligne KW), puis se prolongeant vers Namur, la Meuse et la ligne Maginot en France. En automne, plusieurs contingents franco-africains sont en alerte dans différentes régions de la France.
Le 10 mai, Hitler donne l’ordre d’attaquer la Hollande, la Belgique et le Luxembourg. Le 14 mai au matin, entre Ernage et Gembloux les deux armées, française et allemande, vont se rencontrer. Des reconnaissances aériennes et des bombardements par stukas en piqué et en rase-motte font pressentir l’imminence de l’attaque. La zone de combat est pourtant encore encombrée de nombreux réfugiés belges fuyant l’envahisseur. A 10h, trente-cinq chars allemands pénètrent dans Enrage où ils se heurtent aux tirailleurs marocains, qui les repoussent (1re Division marocaine du Général Mellier). Vers 18h, les Allemands cessent leurs efforts. Les pertes sont lourdes des deux côtés. Le front allié leur paraissant moins solide à hauteur d’Ernage qu’à Gembloux, c’est là, que le 15 mai, les Allemands vont diriger l’essentiel de leurs troupes et de leurs chars (25 000 hommes et 750 chars). C’est encore la division marocaine qui va subir le choc. Des vagues de stukas déferlent à nouveau sur toute la position. Sous cette protection, les Allemands parviennent à rompre le front à plusieurs endroits. Le général Mellier engage alors ses réserves pour colmater les brèches.
Cette contre-attaque est couronnée de succès, c’est la première victoire des Alliés de la Seconde Guerre mondiale. La ligne principale de résistance est rétablie mais au prix de très lourdes pertes en vies humaines. Les Allemands se replient sur leurs propres lignes.

Dans la nuit du 15 au 16 mai, la 1re armée française recevra l’ordre elle aussi de se replier.
La première division marocaine (1DM) du IVe corps est l’unité comportant le plus de militaires marocains (65%) répartis essentiellement en trois régiments d’infanterie (les 1,2 et 7 RTM) et deux régiments d’artillerie (les 64 RAA et le 264 RA) ainsi que des unités d’armes et services.

A plusieurs reprises ces hommes issus des colonies ont joué un rôle crucial durant la Seconde Guerre mondiale. Sans leur participation ; les données seraient complètement différentes aujourd’hui.

Nous Européens, nous citoyens, leur devons beaucoup à tous ces hommes qui se sont sacrifiés et qui ont malheureusement sombrés dans l’oubli…

Lien vers le site consacré au film

 Diaporama

Source des photos

 Bande-annonce :

https://www.youtube.com/embed/Me5H4s_i_Ug
LES HOMMES D'ARGILE [bande annonce officielle] - YouTube
Notes :

[1(pour faire référence à la signification littérale du « il fut saisi de pitié » en grec dans les récits évangéliques)

[2N’hésitez pas à vous procurer le DVD de ce film, à le visionner - de mon expérience, je conseille de le faire après avoir vu Les hommes d’argile - ainsi que l’interview de Mourad Boucif, interpellante, dans le bonus du DVD.

[3Je suppose aussi qu’il doit y avoir une utilisation particulière des optiques !


flèche Sur le web : Lien vers la fiche IMDB

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