Genre : Comédie
Durée : 95’
Acteurs : Laurent Lafitte, Elodie Bouchez, Ramzy Bedia, Laure Calamy, Sami Outalbali, Noée Abita, Mahia Zrouki.
Synopsis :
Mehdi a prévu de passer un été tranquille dans la somptueuse demeure de ses beaux-parents. Mais dès son arrivée, un conflit éclate entre la famille de sa fiancée et le couple de gardiens de la villa. Comme Mehdi est issu d’un milieu modeste, il pense pouvoir mener les négociations entre les deux parties et ramener tout le monde à la raison. Pourtant, tout s’envenime...
La critique de Julien
Après la série "OVNI(S)" (Canal+, 2020), Antony Cordier revient au cinéma avec "Classe Moyenne", présenté en avant-première à la Quinzaine des cinéastes, vingt ans après y avoir dévoilé "Douches froides" (2005). Or, le cinéaste revient ici à ses premiers amours : la confrontation des classes sociales. Dans son nouveau film, il confronte en effet une famille de riches propriétaires (Laurent Lafitte et Élodie Bouchez) aux gardiens de leur villa d’été, qui sont employés illégalement à l’année (Ramzy Bedia et Laure Calamy). Emboîtant le pas à une tradition bien française de la satire sociale, quelque part entre Chabrol et la comédie italienne, Cordier et sa co-scénariste Julie Peyr livrent un réjouissant jeu de massacre où bourgeois arrogants et prolos en quête de reconnaissance s’affrontent. Le ridicule, l’hypocrisie et la monstruosité surgissent alors ici à chaque plan, sous une tension palpable et une élégance de façade qui ne demandent qu’à craquer, pour le meilleur et pour le pire. Une comédie qui se révèle dans la moyenne... haute de la comédie française.
Portrait d’une famille bourgeoise en pleine décadence
D’entrée de jeu, Antony Cordier plante son décor : une villa très circulaire, inspirée de la forme de l’escargot, où tout déborde - piscine, évier, tuyaux d’évacuation des eaux usées, larmes... C’est dans cette imposante maison d’été que la famille Trousselard passe ses vacances. Il y a d’une part Philippe (Laurent Lafitte), un célèbre avocat bourgeois brutal, hypocrite et frustré, obsédé par l’idée d’être reconnu comme "méritant", et qui parsème ses discours d’allocutions latines sans même s’en rendre compte. D’autre part, son épouse, Laurence (Élodie Bouchez), est une actrice au creux de la vague, masquant sa condescendance derrière son raffinement, laquelle cherche un second souffle en se lançant au théâtre. Sans oublier leur fille - sur laquelle s’ouvre le film -, Garance (Noée Abita), dont la fragilité juvénile masque une cruauté inattendue, elle qui rêve de changer de nom et de devenir une actrice avec sa "propre personnalité", mais qui est incapable de pleurer… À moins que les événements à venir ne s’en chargent ?
Les Azizi et leur beau-fils : miroirs d’ambition et de rivalités
De l’autre côté d’une barrière qui couine, filmée comme une frontière symbolique entre les classes, il y a - en contrebas (de la pyramide sociale) - les Azizi. Tony (Ramzy Bedia), tout d’abord, un prolo maladroit et burlesque souvent ivre, incapable de mener à bien la moindre tâche. C’est d’ailleurs lui qui déclenchera l’incident. Puis sa femme, Nadine (Laure Calamy), une femme énergique, aux méthodes de nettoyage qui lui appartiennent, et qui, derrière son sang-froid, cache une volonté féroce de gravir l’échelle sociale. Enfin, il y a leur fille, Marylou (Mahia Zrouki), une adolescente métisse aussi vive que féroce. Et autant dire que les Azizi ne vont pas se laisser faire, quand bien même l’un d’eux ait allumé le feu ! Cordier et son équipe dressent alors une galerie de personnages excellemment dessinés, lesquels sont aussi ambitieux que vaniteux, et prêts à se renier pour l’argent. Pourtant, ce n’est fondamentalement pas autour de ceux-ci que tourne la caméra de Cordier. Car au centre du récit, il y a Mehdi (Sami Outalbali, vu dans "Une histoire d’amour et de désir" de Leyla Bouzid, 2021), compagnon de Garance et transfuge de classe, et futur avocat en quête d’un stage. Issu d’un milieu modeste, Mehdi comprend instinctivement les Azizi. Mais avide de pouvoir, il tentera, en médiateur intéressé, de retourner le conflit entre les deux familles. Un rôle sur-mesure pour le jeune acteur, sans cesse ballotté d’une condition à l’autre, au gré des avantages des uns et des autres, mais aussi des siens... À travers cet engrenage de rapports de force et de domination surgissant sans prévenir, et porté par des personnages monstrueux et obsédés par l’argent, "Classe Moyenne" met également en lumière la jalousie réciproque et le troublant effet miroir que les classes se renvoient l’une à l’autre. À titre d’exemple, Mehdi jalouse ici Philippe, qui l’envie en retour (sa femme le refuse sexuellement tandis qu’il retrouvera la culotte de sa fille dans leur piscine). Preuve éclatante que l’argent et le pouvoir ne suffisent pas toujours...
Comédie satirique aux petits oignons sur la lutte des classes
Film choral tourné en 25 jours et pratiquement en huis clos, "Classe Moyenne" est une réussite rare dans le paysage de la comédie française (la Comédie-Française en prend d’ailleurs pour son grade, Laurent Lafitte n’en étant plus pensionnaire depuis l’année dernière). Il s’agit ici d’un véritable combat de coqs entre classes sociales, animées par un désir de changement, et d’ego. Insultes, négociations explosives et coups bas grotesques nourrissent alors ce face-à-face irrésistible, porté par des acteurs en pleine forme et des dialogues ciselés, et donc toujours percutants. Jusqu’au burlesque de situation, les personnages, tous motivés par un désir de changement, révèlent ainsi leur vrai visage. La lutte des classes, sous acide, devient dès lors un terrain de jeu où l’argent permet l’épouvantable corruption de chacun. Mais outre l’humour vache et la cruauté avec laquelle les acteurs s’en donnent à cœur joie, ce qui fait également le sel du film est l’attention portée par Cordier au détail : une barrière, un couteau, une pièce… Parce qu’il maîtrise parfaitement son sujet, le réalisateur utilise ici chaque élément de façon symbolique pour souligner l’hypocrisie et le mépris entre les classes. Et puis, force est de constater que ça fuse à tout-va, en plus d’une mise en scène sans temps mort et rythmée par une bande originale électro-berlinoise qui claque. "Classe Moyenne" s’impose donc comme une cruelle satire sociale dont on se délecte avec plaisir. On en redemande !
