Genre : Thriller historique
Durée : 129’
Acteurs : Jude Law, Ana de Armas, Vanessa Kirby, Daniel Brühl, Sydney Sweeney, Toby Wallace...
Synopsis :
Huit personnes se rendent sur une île déserte à la recherche du bonheur ultime. Leur rêve utopique s’effondre rapidement lorsqu’ils découvrent que la plus grande menace n’est ni le climat rigoureux ni les animaux sauvages, mais les habitants eux-mêmes. Les tensions montent, le désespoir prend le dessus. Commence une lutte de pouvoir déchaînée qui mène à la trahison et à la violence. Et le rêve se transforme en cauchemar.
Eden est basé sur une histoire vraie, qui s’est déroulée dans les îles Galapagos dans les années 1930. Un mystère fascinant qui n’a toujours pas été résolu à ce jour.
La critique de Julien
"Eden", c’est la nouvelle réalisation du cinéaste de renom Ron Howard. Or, malgré son titre paradisiaque, le film a connu un véritable enfer de distribution : présenté en septembre 2024 au Festival International du Film de Toronto, il n’a trouvé de distributeur américain qu’en avril 2025, pour finalement sortir discrètement dans 664 salles par Vertical Entertainment, le 22 août dernier. Mais produit pour plus de 35 millions de dollars, il n’en a rapporté que 1,5 million, soit un naufrage commercial total. Fidèle à son intérêt pour les histoires vraies où des individus sont confrontés à des épreuves hors du commun ("Apollo 13", "Un Homme d’exception", "Rush", "13 Vies"), Howard adapte pourtant ici une incroyable affaire (bien que méconnue), qui plus est portée par un casting cinq étoiles : Jude Law, Ana de Armas, Vanessa Kirby, Daniel Brühl et Sydney Sweeney.
L’intrigue nous plonge dans les années 1930. Trois groupes venus d’Allemagne s’installent sur l’île déserte de Floreana, aux Galápagos, rêvant d’utopie. Mais entre ambitions contradictoires, rivalités et drames, leur aventure tourna au cauchemar, laissant derrière elle des disparitions mystérieuses encore non élucidées. Inspiré des récits des survivants, Howard tisse alors une aventure humaine où l’idéal se heurte aux ténèbres de la condition humaine. Isolés en pleine nature, les colons, mus par l’instinct, l’orgueil et la soif de domination, rappellent combien l’homme, dans sa quête de pouvoir, peut redevenir un animal...
Une sordide histoire vraie...
Revenons tout d’abord sur l’origine des faits, dès 1929. Le dentiste allemand Friedrich Ritter (Jude Law) et sa maîtresse Dora Strauch (Vanessa Kirby) quittèrent l’Europe pour s’installer sur l’île déserte de Floreana, aux Galápagos, fuyant la société moderne et rêvant d’une vie idéale en harmonie avec la nature. Admirateur de Nietzsche et de Schopenhauer, Ritter entreprit d’écrire un manifeste destiné à bouleverser l’humanité, tandis que Dora espérait soulager sa sclérose en plaques par la méditation. Leur fragile équilibre sera pourtant troublé par l’arrivée de nouveaux colons : d’abord Heinz (Daniel Brühl) et Margret Wittmer (Sydney Sweeney), qui cherchèrent à soigner la santé fragile de leur fils malade, puis une aristocrate autoproclamée, soi-disant "l’incarnation de la perfection". La provocante et fantasque baronne Eloise von Wagner-Bosquet (Ana de Armas) fut alors entourée de ses amants, et portée par un projet extravagant d’hôtel de luxe. Preuve de son charme, celle-ci fut la vedette du court-métrage muet et fictif "The Empress of Floreana" (Emery Johnson, 1934), dans la peau d’une pirate, aux côtés de l’un de ses amants, Robert Philippson. Un rôle écrit spécialement pour elle par le capitaine millionnaire George Allan Hancock, dont certaines images du film sont visibles ici. Pourtant, ce dernier était initialement venu en visite sur l’île à des fins zoologiques, avant de se lier d’amitié avec Ritter, au point de revenir à plusieurs reprises avec des cadeaux et des provisions. Ce qui s’en est suivi dépasse alors l’entendement, puisque la cohabitation forcée des trois groupes d’individus a viré au conflit, transformant ce paradis sauvage en... enfer, lequel en a inspiré plus d’un, jusqu’à Ron Howard.
Ainsi, le documentaire "The Galapagos Affair : Satan Came To Eden" (Daniel Geller et Dayna Goldfine, 2013) relate les curieuses disparitions non élucidées liées à cette affaire. On peut d’ailleurs y découvrir le film muet d’Emery Johnson dans son intégralité (bien que divisé en deux parties). Les archives de la Smithsonian Institution ont publié quant à elles en 2011 un extrait tiré d’un documentaire sur l’expédition "Hancock-Pacific" (1934), réalisé par W. Charles Swett, et filmé au cours des trois expéditions - parrainées par Allan Hancock - aux Galápagos du scientifique du Smithsonian Waldo Schmitt. Et surtout, Margret Wittmer a écrit en 1959 une biographie documentant son expérience de (sur)vie sur l’île, intitulée "Postlagernd Floreana : Ein außergewöhnliches Frauenleben am Ende der Welt", elle qui y mourut en 2000, à l’âge de 95 ans, alors que sa fille... Floreanita Wittmer y tient toujours un hôtel familial. Dora Strauch, revenue en Allemagne après les faits, publia quant à elle en 1935 son livre "Satan Came to Eden", livrant ainsi sa version des événements survenus à Floreana. Sauf que ceux-ci ne concordent pas avec ceux de Wittmer... Quoi qu’il en soit, ces deux ouvrages ne permirent pas d’éclaircir la nature des terribles événements qui s’y sont produits, et que l’on taira ici afin de ne pas vous gâcher la stupéfiante découverte...
L’enfer, c’est les autres... et soi-même
Ce n’est pas tant la réalisation de Ron Howard qui vaut en soi le déplacement... C’est bien le scénario - fidèle à la présumée réalité - qu’il raconte, écrit par Noah Pink (lequel avait écrit celui du film "Tetris" de Jon S. Baird, 2023). Car "Eden" renferme ce qu’il y a de pire en l’être humain lorsqu’il perd espoir en l’humanité, lorsqu’il s’obstine à jouer - sans scrupule - à la loi du plus fort. Car c’est très probablement ce qu’il s’est passé sur cette île, il y aura bientôt un siècle, où des hommes et des femmes se sont marché dessus et se sont montés les uns contre les autres pour coloniser une terre (relativement) vierge. L’animosité a donc pris le pas sur l’humain, d’autant plus que les caractères étaient opposés entre ces individus. Et c’est le personnage d’Ana de Armas qui tire ici son abominable épingle du jeu dans le rôle d’une manipulatrice annihilant tous ceux et celles qui l’entourent pour arriver à ses fins. L’actrice est explicitement et implicitement formidable sous les traits de la vaniteuse et influençable Eloise von Wagner-Bosquet. Face à elle, Sydney Sweeney semble désormais accoutumée aux douloureux accouchements après celui dans "Immaculée" (Michael Mohan, 2024). Elle y incarne alors une femme déterminée et protectrice du cocon familial, ayant accepté la main du premier venu afin d’échapper à sa condition. Heureusement, ce dernier est un homme sérieux, résilient et aimant, mais que Daniel Brühl joue de manière assez effacée, au même titre que le personnage de Vanessa Kirby, dans l’ombre de celui de son mari, joué par le sex-symbol Jude Law. L’acteur est plutôt convaincant - et littéralement à poil - sous les traits (épais) d’un philosophe défiant ses valeurs dans un excès de violence, lequel reflète alors le désespoir grandissant dans les yeux d’un homme, quitte à perdre la foi en ses propres idéaux.
Thriller de bonne facture
Malgré quelques longueurs et une durée d’exécution qui laisse parfois à désirer, le film de Ron Howard parvient à capter, et surtout à captiver tout le long notre attention. Il faut dire que l’atmosphère oppressante que le cinéaste installe monte crescendo, tandis que sa mise en scène réussit à nous immerger dans la nature hostile de cette île, filmée ici dans le Queensland australien, tandis qu’une petite unité de tournage s’est rendue sur les îles Galápagos pour quelques photographies. Ron Howard met dès lors ici son talent aussi bien au service d’un équilibre entre fond et forme, lui qui sait y faire en matière de tension, tandis que quelques fulgurances d’humour noir s’immiscent face aux pires coups bas (et vols successifs de conserves) auxquels s’adonnent les personnages. Pourtant, ces derniers sont terriblement humains, ce qui rend l’histoire d’autant plus terrifiante. Ainsi, bien qu’il ne soit aucunement un film d’horreur, "Eden" fait partie de ceux qui jettent un froid par ce qu’il montre de la bête qui sommeille en chaque personne, laquelle n’est finalement qu’un animal prisonnier d’illusions et de désirs contradictoires, et doit confronter sa soif d’utopie à la réalité brutale. "Eden" n’est donc pas seulement un récit de survie, mais une parabole peu optimiste sur l’impossibilité de fuir la condition humaine. Ainsi, derrière la beauté des paysages et les - rares et - intenses notes orchestrales d’Hans Zimmer, Howard nous rappelle qu’aucune île, si reculée soit-elle, ne peut préserver l’homme de lui-même. On vous le (re)dit : une histoire digne d’un film, si ce n’est qu’elle est vraie !
