Genre : Comédie dramatique
Durée : 132’
Acteurs : Renate Reinsve, Inga Ibsdotter Lilleaas, Stellan Skarsgård, Elle Fanning, Anders Danielsen Lie, Cory Michael Smith, Lena Endre, Jesper Christensen, Pia Borgli...
Synopsis :
Le film suit Nora, actrice et sa sœur Agnes, qui viennent de perdre leur mère. Lorsque leur père Gustav, cinéaste à succès, reprend contact avec elles par le biais d’un nouveau scénario, il propose le rôle principal à Nora. C’est une première tentative pour reconstruire le lien entre père et filles.
La critique de Julien
Présenté en Sélection officielle en compétition au Festival de Cannes 2021, le précédent film du Norvégien Joachim Trier, "Julie (en 12 chapitres) - The Worst Person in the World", avait su toucher les cœurs à travers le monde et marquer la rétine des cinéphiles. La preuve : il était reparti de la Croisette avec le prix d’interprétation féminine pour son actrice principale, Renate Reinsve, tandis qu’il avait également offert à son réalisateur une nomination à l’Oscar du meilleur film en langue étrangère, ainsi qu’une autre pour son scénario original, coécrit avec son fidèle collaborateur Eskil Vogt. Sublime et fougueuse comédie dramatique auréolée du Grand Prix 2022 de l’UCC-UFK, celle-ci racontait alors l’histoire d’une jeune femme déjà en quête d’identité face au temps qui passe. Quatre ans après cette déferlante, le cinéaste était de retour au Festival de Cannes 2024 avec "Valeur Sentimentale", dans lequel il redirige son actrice désormais fétiche, Renate Reinsve. Vainqueur incontesté du Grand Prix (l’équivalent de la médaille d’argent), cette comédie dramatique met alors en scène deux sœurs, Nora (Reinsve) et Agnes (Inga Ibsdotter Lilleaas), obligées de renouer avec leur père Gustav (Stellan Skarsgård) – ancien cinéaste prestigieux tombé dans l’oubli – après la mort de leur mère. Derrière ce point de départ se dessinent ainsi blessures familiales, ambitions contrariées et mémoire douloureuse, au sein d’un récit hanté par la réconciliation impossible.
Les cicatrices de l’abandon
"Valeur Sentimentale" n’est pas de ces films qui parlent pour ne rien dire. Justement très pudique, l’écriture du talentueux duo nous immisce dans les traumas d’une famille détruite par l’ambition professionnelle, au détriment des liens du sang. On y rencontre alors Nora (Reinsve), une écorchée vive subissant encore aujourd’hui les revers de l’absence d’un père. Celui-ci avait, en effet, quitté le foyer pour son métier de cinéaste, alors qu’elle n’était qu’une gamine. Ainsi, si sa petite sœur avait pu compter sur sa grande sœur comme modèle réconfortant, Nora, elle, a toujours souffert de l’abandon paternel. Ce n’est finalement pas pour rien si Nora a choisi de mettre sa vie personnelle et sentimentale de côté pour se consacrer au théâtre, ce qui la distingue radicalement de sa sœur Agnes, plus stable et installée dans une vie familiale. La réapparition soudaine de leur père aura alors le même effet qu’un électrochoc, d’autant plus que ce dernier lui proposera le premier rôle – écrit pour elle – d’un film autobiographique, lequel cherche à exploiter leur histoire familiale pour retrouver une gloire perdue. Prise en étau à la fois entre le besoin de se protéger et de se confronter à son père pour, qui sait, tenter de réparer ce qui a été brisé, la demoiselle ne cessera dès lors de jongler entre son passé familial fracturé et sa volonté de se (re)construire à travers sa carrière d’actrice – mais en dehors de l’ombre paternelle.
Quand l’écriture sublime les blessures
"Valeur Sentimentale" fait donc de Nora le cœur battant d’un récit où l’intime se mêle à l’artistique, révélant un douloureux tiraillement émotionnel et identitaire, mais nécessaire : celui de se réinventer sans renier ses blessures. Pourtant, celles-ci ne sont visibles qu’au travers de rares flash-back, ou sous-entendues lors du générique d’ouverture, alors qu’une voix-off, témoin du passé, du présent et du futur, nous raconte l’histoire de la maison familiale ; un personnage à part entière du film, elle-même fissurée, mais sublimée par la réconfortante photographie aux teintes bleutées de Kasper Tuxen. C’est véritablement dans l’écriture de leurs personnages que Joachim Trier et Eskil Vogt parviennent à tisser une toile où chaque personnage est piégé par les conséquences de ses choix, prisonnier d’un manque de communication existentiel. Renate Reinsve, Inga Ibsdotter Lilleaas et Stellan Skarsgård portent alors merveilleusement bien sur leurs épaules le poids qui habite leurs protagonistes, dont, au travers de leurs regards et échanges, simultanément pleins de respect, de fébrilité et de ressentiment. Le jeu des acteurs représente ainsi un tour de force dont il serait dommage de se priver, offrant toute la profondeur à ce récit plein de retenue, d’empathie, et qui n’a de cesse de vouloir redonner une place à la valeur sentimentale de cette famille brisée...
L’art comme héritage, et thérapie...
S’il prend certainement trop de temps de dessiner la psychologie et les liens faillibles de ses personnages, Joachim Trier rend également ici hommage au monde du cinéma, à la création du cinéma, et encore plus à la réconciliation possible par le cinéma. En témoigne le rôle de Stellan Skarsgård (au sommet de son art), soit un réalisateur n’ayant plus tourné depuis quinze ans, et qui, dans une démarche opportuniste et teintée de nostalgie, va tenter de se racheter. Sauf qu’il essuiera évidemment un refus catégorique de la principale intéressée, avant de proposer le rôle à une figure de substitution, soit une starlette hollywoodienne, gracieusement jouée par Elle Fanning. Pourtant, Rachel Kemp - de son nom d’actrice - n’est pas Nora, et ce malgré son intégrité, son dévouement et sa troublante ressemblance physique avec elle. Ainsi, le cinéma devient le lieu d’un affrontement générationnel, intime mais universel, où s’expriment douleur, désir de réparation et impossibilité du pardon. Pourtant, le film nous invite à reconnaître que, malgré les fractures et les rancunes, il existe toujours une place pour l’apaisement, aussi fragile soit-il. Et c’est sans doute là toute la beauté du film : non pas vouloir à tout prix effacer les blessures, mais les regarder en face, les accueillir comme une part indélébile de ce que nous sommes, et ainsi laisser ainsi entrevoir la possibilité d’un horizon plus lumineux, une relation plus apaisée.
