Genre : Drame
Durée : 91’
Acteurs : Kathleen Chalfant, Katelyn Nacon, Carolyn Michelle Smith, H. Jon Benjamin, Andy McQueen...
Synopsis :
Ruth, charmante chef cuisinière à la retraite, prépare le petit-déjeuner dans sa cuisine ensoleillée - un plat qu’elle semble avoir déjà préparé à maintes reprises, bien que de petites erreurs déroutantes viennent perturber sa routine. Lorsque son fils sonne à la porte pour dîner avec elle, elle le prend pour un ‘rendez-vous galant’. Celui-ci l’emmène alors dans une maison de retraite que Ruth ne se souvient pas avoir choisie elle-même. Entourée par d’autres pensionnaires atteints de démence, Ruth se sent perdue et à la dérive, persuadée qu’elle n’est pas à sa place. Alors qu’elle commence progressivement à accepter la chaleur et le soutien des soignants, elle (re)découvre des moyens de se sentir bien dans son corps et son environnement, tandis que son esprit entreprend un voyage qui lui est propre.
La critique de Julien
"Difficile de rester insensible face à ce premier film marquant, qui continue de hanter la mémoire longtemps après sa projection. "Familiar Touch" brosse le portrait attachant et intime d’une octogénaire atteinte de démence, apprenant à s’adapter à la vie parfois cocasse d’une maison de soins. Lauréat de la Mostra de Venise 2024 avec les prix du meilleur premier film, de la meilleure actrice pour Kathleen Chalfant et de la meilleure réalisatrice, ce coming-of-old-age movie explore avec dignité, pudeur, sensibilité et touches d’humour ce qu’il advient de nos vies lorsque l’esprit vacille. Ancienne chorégraphe et cinéaste de danse, Sarah Friedland y filme dès lors la chorégraphie précise et quotidienne de Ruth, confrontée au vertige de l’effacement de sa mémoire. Une femme qui réinvente son rapport au temps et à son identité à travers son propre regard et le langage du corps. Or, malgré le poids de son sujet, "Familiar Touch" n’est jamais misérabiliste. Au contraire, il est un récit qui rappelle que l’on continue de grandir et de nous transformer à tout âge. C’est aussi un rare, sublime et délicat regard porté sur les personnes âgées ; un geste cinématographique encore trop marginal dans notre culture, ce qui renforce l’importance de ce petit bijou.
Sensible et personnel portrait de la vieillesse
Si "Familiar Touch" approche une démarche si réaliste dans le traitement de la démence, c’est parce que Sarah Friedland sait de quoi elle parle. En effet, sa grand-mère avait elle-même développé une démence, tout en ayant perdu l’usage de la parole. Mais alors que sa famille parlait d’elle au passé alors qu’elle était encore bien vivante (et s’exprimait encore corporellement), sa petite-fille a voulu lui rendre hommage, et nous montrer la continuité de la vie et de l’identité, malgré la maladie. Dès lors, le film aborde le point de vue de son personnage, et non (uniquement) celui de ses proches. De plus, la réalisatrice a travaillé comme aide pour des artistes âgés atteints de démence ; une expérience qui a définitivement transformé sa vision du vieillissement.
Tel un documentaire, filmant au plus près sa magnifique protagoniste, sans aucun effet de caméra encombrant ou geste parasite ni musique inutile, "Familiar Touch" accompagne le regard de son personnage dans l’adaptation à sa nouvelle vie, entourée d’une formidable et véritable équipe de soins. Le film a d’ailleurs été filmé en collaboration avec la résidence Villa Gardens de Pasadena, laquelle fonde sa culture sur l’apprentissage et la transmission, alors que ses résidents ont également participé au tournage, excepté ceux de l’aile des soins pour troubles de la mémoire, pour des raisons éthiques concernant leur capacité à donner leur consentement. En collaboration et construction, ces résidents et soignants apportent réalisme et authenticité à la démarche de sa talentueuse cinéaste. Outre ainsi sa volonté de rappeler la dignité des personnes âgées dans une société qui les condamne trop vite dès qu’elles cessent de travailler, Sarah Friedland valorise également le travail des soignants dévoués, lesquels nous font réfléchir à la façon dont nous souhaiterions au mieux être accompagnés lors de notre vieillesse.
Une création collective, authentique, au service d’un apprentissage commun, et universel
On ressent indéniablement à travers ce film le multiple apprentissage formateur acquis par la réalisatrice en filmant son métrage, pour qui il s’agit ici de sa première expérience avec une actrice professionnelle ; l’exceptionnelle Kathleen Chalfant. Celle-ci a joué dans de nombreuses pièces de théâtre, à Broadway et Off-Broadway, et fait des apparitions dans des séries télévisées et films. Mais elle brille, ici, et incarne tellement son rôle avec une intensité si pure et habitée qu’on aurait l’impression qu’elle interprète ici son propre rôle à l’écran. Composite de plusieurs figures ayant marqué Sarah Friedland, elle illustre la force de vivre et de se battre qui demeure en ces femmes ayant grandi avec la révolution féministe, mais qui, en vieillissant, perdent l’autonomie gagnée. Comment dès lors la société prend-elle soin de ces femmes libres et créatives, tout en leur permettant encore de s’exprimer ? Telle est la question. Dès lors, on vit, on ressent, on respire aux côtés de ce personnage, que ce soit à l’heure du souper, de ses exercices, de ses activités avec les autres résidents, lors de ses incompréhensions, de ses acceptations, ou lorsqu’elle a décidé de faire une entorse (dangereuse) aux règles, s’invitant, par exemple, dans les cuisines de l’établissement, afin de cuisiner pour les pensionnaires, elle qui est une ancienne cheffe cuisinière, ayant appris à cuisiner en regardant sa grand-mère. Autant parsemé de vifs moments de vie aussi rayonnants que bouleversants, "Familiar Touch" parviendra à vous toucher en plein cœur, lequel est une œuvre dépouillée, volontairement minimaliste, touchant à la familiarité, à la complexité et à la richesse de la vie, à laquelle le cinéma ne doit pas faire de concession face à l’âge et à ses défis.
