Genre : Comédie, romance
Durée : 109’
Acteurs : Dakota Johnson, Pedro Pascal, Chris Evans, Marin Ireland, Lindsey Broad...
Synopsis :
Une jeune et ambitieuse entremetteuse new-yorkaise se retrouve dans un triangle amoureux complexe, tiraillée entre le "match" parfait et son ex, tout sauf idéal.
La critique de Julien
Il y a deux ans sortait discrètement chez nous le premier film de Celine Song, "Past Lives - Nos vies d’avant", ce qui ne l’a pas empêchée de marquer durablement les esprits - et notre cœur (de cinéphile). Nous étions en effet tombés profondément amoureux de cette romance d’une délicatesse bouleversante, mêlant amour, destin et regrets, avec une justesse rare. Une œuvre maîtrisée et profondément émouvante, qui force l’admiration, elle qui lui a offert une rampe de lancement vers Hollywood, qui lui a aussitôt ouvert grand ses portes. La preuve en est avec la sortie de "Materialists", son second film, toujours distribué aux États-Unis par A24, mais chez nous par la major Sony Pictures, et porté par un casting trois étoiles : Dakota Johnson, Chris Evans et Pedro Pascal. Rien que ça ! Celine Song y poursuit alors son exploration des relations amoureuses modernes, avec la même attention portée à l’intime et à l’identité. On y suit les tribulations de Lucy (Johnson), entremetteuse new-yorkaise cynique en amour et éternelle célibataire, persuadée qu’elle mourra seule ou qu’elle épousera un homme riche. Lors du neuvième mariage qu’elle a arrangé, elle sera alors abordée par Harry (Pascal), le frère du marié. Riche financier, ce dernier coche toutes ses cases, et correspond à son idéal amoureux. Elle recroisera aussi son ex, John (Evans), aspirant acteur fauché, enchaînant les petits boulots - ce soir-là celui de traiteur - et qu’elle n’a, au fond, jamais vraiment cessé de l’aimer, malgré leurs différends. Avec ce triangle amoureux aux accents de comédie romantique en apparence convenue, Celine Song signe-t-elle la confirmation tant attendue ?
Le prix ne fait pas forcément la valeur
Dans son fond, "Materialists" tente en effet de contourner les clichés bien ancrés de la comédie romantique. Mais sur la forme, Celine Song connaît la chanson, et reste fidèle aux attentes du genre. Écrit par la réalisatrice elle-même, le scénario interroge les mécanismes contemporains de la rencontre amoureuse, à l’ère des applications de dating. C’est un monde où les apparences prennent le pas sur le reste, où l’amour se consomme comme un produit dérivé, marchandisé, dans une quête presque programmée du partenaire "idéal". Mais pour qui, pourquoi ? Le cinéaste livre alors ses éléments de réponse, laissant les faux-semblants d’un bonheur fabriqué pour ramener ses personnages à l’essentiel. Sa sublime héroïne, jouée par la trop lisse Dakota Johnson, se verra d’ailleurs ici doublement bouleversée, à la fois par l’agression d’une de ses clientes, et par ses propres contradictions. Fini donc "les petits calculs" pour Lucy, y compris ceux liés à l’argent. Elle réapprendra à donner sens à chaque élément, aussi précieux qu’inquantifiable de la vie de couple - et à leur singularité. Car ce n’est pas leur somme, mais la richesse de chacun de ceux-ci qui révèle la véritable valeur d’une relation. Autrement dit, Celine Song souligne l’importance de se donner les vrais moyens d’aimer. Car l’amour ne s’achète pas, ne se compare pas. Il exige d’abandonner les critères auxquels on accorde trop d’importance (beauté, réussite, confort, statut social) et qui, en fin de compte, sont superflus. Bref, laisser de côté le matérialisme pour la simplicité d’un lien, sans condition, si ce n’est celles des sentiments réciproques et du respect mutuel. Sur ce point, Celine Song touche un point justement sensible, qui rappelle - bien évidemment - son précédent film. Sa démarche est dès lors audacieuse, car mariée de prime abord à celle de la comédie romantique convenue, et d’autant plus portée par un casting très glamour. Pour autant, son discours ne sonne pas toujours authentique à l’écran...
Trop beau pour être vrai
Dans "Materialists", tout est millimétré : de la photographie new-yorkaise signée Shabier Kirchner (déjà à l’œuvre sur "Past Lives - Nos vies d’avant") aux décors cossus et bling-bling des lieux filmés, en passant par la lumière du 35 mm, jusqu’aux dialogues - sans oublier, bien sûr, le jeu des acteurs, plein de charme et riche en regards appuyés. Or, malgré la finesse de celui de Celine Song, et la profondeur apparente de son propos, on peine tout de même à croire à la remise en question de ses protagonistes, prisonniers de leur matérialisme. Même le personnage incarné par Chris Evans, pourtant présenté comme une figure opposée - un homme sans-le-sou -, peine à convaincre, tant son physique lisse et irréprochable contredit ce que le film tente de suggérer. Aussi, le film se veut beaucoup trop bavard et souffre d’un rythme en demi-teinte, ce qui n’aide aucunement le spectateur à s’attacher aux questionnements de son personnage principal. Comme dans son premier film, le cinéaste choisit de se passer de musique pour accompagner les longues lignes de dialogue. Cela renforce dès lors l’attention portée aux mots, aux silences, aux regards, tout comme cela assomme également. À l’inverse, le montage s’appuie sur une bande originale commerciale à la fois raffinée, pop et métropolitaine, ainsi que sur une musique originale nuancée, signée Daniel Pemberton. Celles-ci participent à l’aspect mélancolique du métrage, et servent dès lors à contrebalancer entre l’esthétique visuelle luxuriante de l’ensemble et la richesse du discours affectif que Celine Song y développe. Autrement dit, la conteuse qu’elle est des relations amoureuses modernes a une nouvelle fois frappé. Dommage que son film ne joue pas d’un aussi bon équilibre que son prédécesseur, lequel ne sonne pas aussi naturellement suspendu, la faute notamment à des prises de risques qui ne paient pas totalement. Mais si le film nous apprend bien quelque chose, c’est qu’il ne faut pas chercher à comparer. Alors disons que "Materialists" permet à sa cinéaste de marquer une nouvelle pierre à l’édifice d’un cinéma actuel et délicat dans ses intentions, porté par une sensibilité relationnelle rare, à la fois rafraîchissante et douce-amère.
