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CINECURE
L’actualité du cinéma sur RCF

CINECURE pas un blog mais le complément sur le web des émissions radio du même nom produites par Charles De Clercq pour la radio RCF en Belgique. Celui-ci est sensible aux émotions dont il se nourrit et aime analyser les rapport entre films et romans lorsque ceux-ci sont adaptés au cinéma.

François Troukens et Jean-François Hensgens
Tueurs
Sortie le 6 décembre 2017
Article mis en ligne le 18 novembre 2017
dernière modification le 11 décembre 2017

par Charles De Clercq
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La critique d’un film réalisé par un ex-braqueur, écrite par un ex-policier ! 82/100

Synopsis : Alors que Frank Valken réalise un casse fabuleux, un commando de tueurs entre en action et exécute tous les témoins. On relève parmi les cadavres celui de la magistrate qui enquête sur l’affaire des Tireurs fous. Trente ans plus tard, ils semblent être de retour. Arrêté en flagrant délit et face à la pression médiatique, Frank n’a d’autre choix que de s’évader pour tenter de prouver son innocence.

Acteurs : Olivier Gourmet, Kevin Janssens, Lubna Azabal, Bouli Lanners, Natacha Régnier, Tibo Vandenborre.

Lien vers le podcast de l’interview de François Troukens, co-réalisateur du film :
François Troukens, un « Forban »... « Armé de résilience » !

 Analogies de parcours !

Voilà un film que nous attendions et pour lequel nous ne serons probablement pas neutre. En effet, celui-ci nous touche à un double titre. Tout d’abord, le réalisateur est François Troukens, un ancien braqueur de fourgons, alors que nous sommes ancien officier de police judiciaire dans un corps d’élite du Royaume belge. Ensuite, le réalisateur s’est converti en quelque sorte, puisqu’il a emprunté un chemin de « conversion » qui l’a fait quitter sa vie antérieure pour un tout autre parcours, celui, notamment, de scénariste et réalisateur. Nous-même avons fait une expérience de conversion, passant du statut d’athée anticlérical à celui de prêtre catholique. François Troukens est devenu homme de média, pour nos confrères de RTL où il anime plusieurs émissions consacrées aux affaires judiciaires alors que nous sommes devenu le « monsieur cinéma » des radios RCF en Belgique, de l’hebdomadaire catholique Dimanche, du site Cathobel et de celui-ci ! Sans avoir la célébrité de François Troukens, nous vibrons, comme en miroir, à son parcours. S’agissant de son premier long métrage, nous pouvons le regarder avec plusieurs lunettes : celles du critique cinéma, celles de l’homme qui a eu un parcours de conversion et, enfin, celle de l’ancien policier ! Ces multiples regards seront donc à la fois « professionnels », mais également entachés de subjectivité.

 Un livre et une BD pour commencer !

Et pour commencer, on ne peut détacher le film de l’homme et de son histoire, ni même de celle de la Belgique des trente dernières années. C’est dire aussi que Tueurs aura une résonance particulière en Belgique par rapport à d’autres pays, d’autant plus que le hasard a fait remonter à la surface des événements dont il est question dans le film, à savoir le retour à l’actualité des affaires dites des « tueurs du Brabant ». Mais l’actualité est également littéraire puisque le mois de novembre, quelques semaines donc avant la sortie officielle du film en Belgique, a vu la parution d’une bande dessinée Forban (scénarisée par François Troukens et dessinée par Alain Bardet), présentée par l’éditeur avec un bandeau « BRAQUEUR, FUGITIF, ECRIVAIN. Le grand banditisme raconté de l’intérieur par l’ex-ennemi public n°1 de Belgique ». Une BD, mais aussi un livre, « annoncé » dans les dernières pages de celle-ci, un « récit » écrit par Troukens lui-même, à la sueur de son front, avec ses tripes et sans l’aide d’un « nègre » littéraire, intitulé « Armé de résilience » (avec un bandeau : « L’ancien braqueur devenu cinéaste »). Certes, cette BD et ce livre n’ont rien à voir avec le film. Celui-ci n’en est d’ailleurs ni une adaptation ni celle de la vie de François Troukens !

 Tueurs, un film d’actualité ?

Pas un film biographique donc ! Quoique, il nous semble qu’il y a une sorte d’image fantôme. Celle-ci surcharge le personnage de Frank Valkens. Frank Valkens n’est pas François Troukens, mais il nous est apparu qu’il y a un peu de lui qui le colore, l’enveloppe et lui donne une certaine densité. Tueurs, ce n’est pas non plus une film historique ou un docu-fiction sur les tueurs du Brabant. La contemporanéité de la sortie du film avec le retour médiatique d’une affaire vieille de trente ans est purement fortuite. Mais en même temps Tueurs n’est pas indemne de François Troukens. Il est gros (comme d’une grossesse) de la vie de François, de ses braquages, de ses emprisonnements, de ses évasions, de sa petite enfance, de sa vie enrichie par le fruit de ses braquages, de ses questions sur la prison, sur la police, et aussi sur une affaire qui empoisonne la Belgique depuis trente ans, faute d’avoir été résolue et d’ouvrir le passage à de nombreuses interprétations.

 Des tueurs fous !

Il est question de « tueurs » fous dans le film, même si la première mention fera état des « tueurs du Brabant » et que le sous-titrage flamand fait état de « la bande de Nivelles ». Certains confrères se sont posé la question de cette distinction « tueurs fous » « tueurs du Brabant », il estimaient que le réalisateur n’assumait pas son propos ou message. A supposer qu’il y ait message, il ne nous parait pas que cette distinction sémantique, soit dirimante. C’est que l’expression a évolué au cours du temps et qu’au départ on parlait de « tueurs fous ». Bien plus, le scénario du film se pense et s’écrit il y a déjà de longues années. En revanche, il nous parait que dans sa fiction le réalisateur opte pour une des lectures de ces tueries (à savoir le choix délibéré d’acteurs du monde policier et/ou politique de créer un climat de terreur dans le Royaume). Mais nous n’en dirons pas plus pour ne pas « spoiler » comme on dit. Nous laissons donc au spectateur le « plaisir » de découvrir l’intrigue de ce film relativement court (il dure 86 minutes).

 Un bon policier !

Ce titre pour dire, ou plutôt écrire que c’est un bon film policier, même si le spectateur comprendra toute l’ironie ou le double sens de ce titre au cours de la vision du film ! Un bon film parce que le réalisateur sait de quoi il parle et que les situations décrites sont majoritairement crédibles et vraisemblables (à part une scène de barrage policier qui pose question, mais ni plus ni moins que dans Angle mort (Dode Hoek) le dernier film de Nabil Ben Yadir). Et, en tout cas, plus que dans De Premier d’Erik Van Looy ! L’on peut donc raisonnablement supposer que le réalisateur sait de quoi il parle lorsqu’il montre la préparation d’un braquage, la prison, les interrogatoires. Nous pouvons confirmer de notre côté, même si côté braquage, ce n’était pas notre spécialité et donc notre domaine de compétence. Un « bon film policier » donc tenant compte de certaines contraintes : Troukens n’a pas les moyens des réalisateurs américains, mais s’en sort passablement bien face à ces derniers. Il est intéressant de lire son livre, ce que nous avons fait entre deux visions du film et découvrir ainsi que certaines scènes ne donnaient pas droit à l’erreur (ainsi, s’en rien dévoiler, mais une séquence « câblée » est importante et onéreuse, mais ne donnait droit à aucune deuxième chance). Un « bon policier » car il puise dans le terreau du réel, mais est en même temps efficace, car l’on est capté par l’intrigue et que l’on découvre des acteurs connus dans des rôles inhabituels, pour ne pas dire à contre-emploi ! La fin pourra paraître (trop) rapide pour certains. Il est vrai que l’on aurait pu allègrement ajouter dix à quinze minutes au film. S’agit-il de moyens, de temps disponible ou, simplement, du désir de ne pas diluer le récit ? C’est que la fin du film tranche avec ce qui précède, et, si elle permet de faire en sorte que toutes proportions gardées, la « morale est sauve » (ou l’honneur ?), le changement de cap et de rythme a déjà été exploité au cinéma. Songeons ainsi (dans un genre « policier », mais très différent) à Compartiment tueurs, le premier film de Costa-Gavras (1965) où la fin donne l’impression d’avoir affaire à un autre film. Là aussi, le tueur était à l’intérieur, si nous pouvons nous permettre.

Nous ne pouvons donc que recommander ce film, foi de policier repenti ou plutôt reconverti en critique cinéma. Le film est efficace, maintient le suspens, et est paradoxalement d’actualité. Il peut s’exporter comme thriller à l’étranger sans problème et parlera, en plus, aux Belges, en s’inscrivant dans la relecture d’une affaire jamais résolue avec une clé qui a le mérite d’être envisagée sérieusement par certains qui ont été confrontés à cette douloureuse affaire. Ceux qui voudraient en savoir plus peuvent déplier le chapitre suivant pour découvrir...

les notes d’intention du réalisateur

Il existe des univers qui restent résolument dans l’ombre. Des histoires qui ne remontent jamais à la surface. Le monde du Grand banditisme appartient à ceux-là.

J’avais très envie d’écrire une fiction encrée dans la réalité. La mienne. Réaliser un film de gangsters avec des personnages qui ont l’honnêteté de leur engagement. Des hommes fascinants, révoltés par leur propre condition, qui ont l’audace folle de vouloir la dépasser, au mépris des risques. Un milieu restreint où le panache et le courage forgent la reconnaissance.

Ces personnages ont une part de romantisme. Ils poursuivent un rêve, une sorte de Graal ; le coup fabuleux qui leur permettra de disparaître sur une île, avec femme et enfants, pour le restant de leurs jours. C’est souvent la prison qui les attend, entraînant avec eux leur entourage dans un avenir sombre et sinistre.

En regardant à travers les barreaux de ma cellule, je me suis décidé à raconter ce qui m’avait emmené dans ce triste décor. J’allais m’inspirer librement de mon itinéraire et le porter à la lumière d’une fiction. Pas question d’en faire l’apologie, mon jugement serait sans appel. Mais au-delà d’une simple histoire de voyous, je voulais faire un thriller là aussi, en puisant dans une affaire qui m’avait touché. Une affaire effroyable : les tueurs du Brabant.

Enfant, j’habitais à une centaine de mètres d’un supermarché dans la périphérie de Bruxelles, devant lequel mon frère et moi aimions jouer de la musique déguisés en mendiants.

Ce jour de septembre 1985, trois tueurs masqués firent feu sur tout ceux qu’ils croisèrent. Femmes, enfants, vieillards… Une dizaine de victimes furent exécutées sur ce parking. Sauvagement. Sans raison apparente. Par miracle, nous venions, mon frère et moi, d’échapper à ce massacre.

Durant cinq ans, ces tueurs terrorisèrent la Belgique. Ils s’en prenaient aux gens, pas à l’argent. Ils ne furent jamais identifiés et l’on n’a jamais pu déterminer leur mobile. Ils semblaient tuer pour tuer. Certains pensaient qu’ils agissaient pour le compte du Stay Behind, une cellule secrète de l’OTAN, en pleine guerre froide. Ils auraient pratiqué la « Stratégie de la tension » comme ils le firent en Italie. 80 morts dans un attentat à la gare de Bologne.

Tout indiquait que la piste était politique, pourtant le responsable de l’enquête préféra orienter celle-ci vers le milieu du banditisme. Années de plomb. Celles-ci ont commencé par la disparition de Patrice Lumumba, l’homme politique congolais assassiné par les services secrets belges. Quelques années après, c’était les tueurs du Brabant qui sévissaient. Ils firent 28 morts et des dizaines de blessés graves. Ensuite, ce fût les C.C.C. ( Cellules Communistes Combattantes) et leurs attentats, pour se terminer par l’exécution du Ministre André Cools en 1992.

Afin de mener certaines missions compromettantes, les services secrets manipulent et utilisent le grand banditisme. Lorsqu’ils sont pris, ces gangsters ne peuvent se défendre. Tous les éléments se retournent contre eux. Ils n’auront aucune crédibilité.

En prison, ils vivent dans les pires conditions. Mesures sécuritaires drastiques. Régime particulier, isolement total, privations sensorielles. Tout les pousse à s’évader, s’enfonçant encore plus dans les méandres de la justice.

Le destin m’a fait croiser la route d’une série de personnes ayant été mêlées de près ou de loin à toutes ces affaires. Hormis des truands, en prison, j’ai rencontré d’anciens flics, un magistrat et même un Ministre. Des personnages dont il suffisait de m’inspirer pour qu’ils prennent vie dans cette fiction contemporaine.

À travers ce genre résolument populaire, la thématique en filigrane, c’est la surmédiatisation de certains prévenus que je dénonce. Les parquets les instrumentalisent et les façonnent. Ils deviennent des ennemis publics n°1. Des personnages qu’on agite comme des marionnettes. Jeux de dupe. Manipulation. Lutte de pouvoir. Manœuvres politiciennes.

L’histoire de Frank Valken est une pure fiction. Trente ans plus tard, les tueurs reviennent effacer leurs traces à la suite de nouvelles révélations. Afin de brouiller les pistes, une cellule secrète manipulera les indices afin qu’ils désignent les braqueurs comme les parfaits coupables. La presse n’a plus qu’à boire le jus acide qu’on leur aura servi…

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