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Ruben Östlund
Triangle of Sadness (Sans Filtre)
Sortie du film le 28 septembre 2022
Article mis en ligne le 9 octobre 2022

par Julien Brnl

Genre : Comédie

Durée : 149’

Acteurs : Harris Dickinson, Charlbi Dean, Woody Harrelson, Zlatko Burić, Oliver Ford Davies, Iris Berben, Sunnyi Melles...

Synopsis :
Après la Fashion Week, Carl et Yaya, couple de mannequins et influenceurs, sont invités sur un yacht pour une croisière de luxe. Tandis que l’équipage est aux petits soins avec les vacanciers, le capitaine refuse de sortir de sa cabine alors que le fameux dîner de gala approche. Les événements prennent une tournure inattendue et les rapports de force s’inversent lorsqu’une tempête se lève et met en danger le confort des passagers...

La critique de Julien

Une Palme d’Or, ça ne s’improvise pas ! Et deux d’affilée, encore moins ! Après « The Square », le réalisateur, scénariste, monteur, producteur et directeur de la photographie suédois Ruben Östlund nous dévoile enfin sa nouvelle comédie grinçante, laquelle marque sa première réalisation tournée entièrement en anglais, et précédée d’une excellente réputation. Et autant dire que l’attente en valait la chandelle, étant donné que « Triangle of Sadness » est une féroce comédie subversive qui n’a pas peur de dénigrer la société de capitalisme et les riches qui en découlent, avant de les faire littéralement couler ! Un film jubilatoire et osé qui vomit - pour notre plus grand plaisir - au visage de l’ordre établi !

Tel que nous le dévoilent son synopsis et sa bande-annonce, ce film suit un couple de mannequins et d’influenceurs (Harris Dickinson, vu récemment dans « The King’s Man » et Charlbi Dean, tristement décédée en août dernier à la suite d’une infection pulmonaire) embarqués sur un navire de croisière pour l’élite de la classe sociale. Ne règne alors sur ce yacht que l’argent et le luxe, bien que derrière ce monde de prestige se cachent évidemment des inégalités, le personnel de cuisine, d’entretien des machines, ou encore de nettoyage étant à l’œuvre non-stop pour ramasser toute la crasse laissée par cette richesse bourgeoise nauséabonde. Mais alors que le capitaine communiste du bateau (Woody Harrelson) - citant Marx - refuse de quitter sa cabine, une tempête éclatera en mer, elle dont les conséquences renverseront - de force ! - les rapports sociaux et la hiérarchie, remettant un peu d’ordre dans cette société (ici navale), et cela après avoir vidé les estomacs...

Divisé en trois parties, « Triangle of Sadness » pointe d’abord du doigt le monde du mannequina par le biais d’un couple obnubilé par l’image et l’argent, lequel se déchire par manipulation cupide et sentimentale autour d’une note non réglée au restaurant, sous prétexte des rôles préétablis, où l’homme est censé, naturellement, inviter la femme, tandis qu’Östlund écorche aussi ces marques de mode glaciales et très chères (ici « Balenciaga »), au contraire d’autres plus « funs » (ici H&M). Il y égratigne aussi le monde de la haute couture et leurs défilés où la superficialité n’a d’égal que la froideur de ces lieux et des gens qui les fréquentent. Mais autant dire que le metteur en scène s’y prendra par l’offense tout le long de son film, lui qui n’y passera pas ici par quatre-chemins, et agira sans aucun filtre (à l’image de son titre chez nos voisins français).

Une fois ces amoureux jaloux et possessifs sur ledit bateau, Östlund entend bien faire tomber tout ce beau monde de son piédestal, après l’avoir introduit par des dialogues extrêmement amers et piquants, voire des situations totalement absurdes, mais qui sonnent pourtant bien vraies dans leur caricature. Car le personnel de bord a pour mission ici de ne rien refuser aux passagers, et encore moins de répondre à leurs caprices par la négative... D’un couple de vieillards ayant fait fortune dans le trafic d’armes à feu, d’une femme se plaignant du fait que les voiles du navire doivent être nettoyées (alors qu’il n’en possède pas !), sans oublier un oligarque russe infâme ou encore une riche femme hollandaise qui, après avoir été victime d’un accident vasculaire cérébral, n’est plus capable que de prononcer que les mots « In den wolken », Ruben Östlund laisse de la place à ses personnages nauséabonds, en croisière, lesquels semblent vivre dans une réalité différente de la nôtre, voire dans les nuages. Il n’est d’ailleurs pas anodin que les mots que répètent le personnage d’Iris Berben signifient « dans les nuages »... Puis, par une longue scène d’anthologie, le réalisateur s’amuse alors à laver ces gens de tout ce que leur position sociale et avoirs ont fait d’eux, et cela par un généreux et incontrôlable festival de fluides corporels, résultant du mal de mer créé par une tempête, qu’un repas à base de poissons (mollusques, huîtres, caviarde, etc.) viendra d’autant plus engendrer. Autant avoir donc l’estomac bien accroché, et ne pas avoir mangé avant d’aller voir le film ! Cette séquence, cathartique et résolument exubérante, est sans aucun doute le point d’orgue de ce film, elle qui détruit fondamentalement l’image et la pyramide sociale, mettant dès lors en place l’acte final...

Bien que « Triangle of Sadness » s’avère extrêmement efficace et féroce, ce dernier affiche quelques longueurs narratives qui viennent cependant affaiblir la force des propos (Östlund a monté son film), dont notamment au sein d’une troisième partie plus inégale, elle qui laisse d’ailleurs le spectateur libre d’imaginer sa conclusion. Mais c’est pourtant bien à l’issue de ce naufrage - dont les conséquences (jubilatoires) ne sont pas celles qu’on pense - que Ruben Östlund entend bien asseoir sa domination impertinente sur sa déconstruction des rapports entre classes sociales, renversant l’ordre par le chaos, et révélant les pantins qui se cachent derrière le luxe et les paillettes, prêts alors à tout pour survivre, et à demeurer, quitte à agir par pur égoïsme... Et dans ce jeu de massacre, l’actrice Dolly de Leon tire son épingle du jeu, bien que ce film ne soit pas un film « d’acteurs », dans le sens où aucun personnage ne se voit ici écrit dans une démarche d’empathie, ni ne se voit agrémenté d’une profondeur d’écriture.

Alors que le titre du film fait référence au terme utilisé par les chirurgiens plasticiens pour décrire la ride d’inquiétude qui se produit entre les sourcils, et qui peut être facilement corrigée avec du Botox, « Triangle of Sadness » est une comédie noire qui fustige les conséquences du privilège, et au travers de laquelle son réalisateur Ruben Östlund ne laisse rien au hasard, quitte à tirer un peu trop la peau de son nouveau-né, pour lequel il aurait, d’après les dires de ses acteurs, réalisé une vingtaine de prise par séquence. Pourtant, son film n’en est que plus inattendu, et imprévisible... Au contraire donc de la croisière, qui ne s’amuse plus, « Triangle of Sadness » s’avère être du cinéma cynique, orchestré sans cœur mais avec les tripes, et savoureusement indigeste. Le politiquement correct n’a donc qu’à bien se tenir !



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