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Alan Yang
Tigertail
Sortie du film le 10 avril 2020 sur Netflix
Article mis en ligne le 11 avril 2020

par Julien Brnl

Signe(s) particulier(s) :

  • premier film de l’américain Alan Yang, notamment l’un des scénaristes et producteurs de la série NBC « Parks and Recreation » (2009-2015) ;
  • inspirée par l’histoire de son père, originaire d’Huwei, à Taïwan ;
  • le titre du film viendrait de l’expression « have a tiger by the tail », qui signifierait de faire face à une obsession ; poursuivre une idée, un talent ou même un vice de façon obsessionnelle ; faire face à un problème éprouvant ou une situation dangereuse.

Résumé : L’histoire d’une famille taïwanaise, depuis les années 1950 jusqu’à nos jours, à travers le parcours de Pin-Jui. N’ayant pas d’avenir, il quitte son pays natal - et la femme qu’il aime - pour les Etats-Unis. Après un mariage arrangé, une relation compliquée avec sa fille et des années d’un travail monotone, arrivé à l’âge de la retraite, Pin-Jui risque de passer la fin de sa vie dans une solitude extrême. Il décide alors de renouer avec son passé pour enfin construire la vie dont il rêvait autrefois.

La critique de Julien

Avec « Tigertail », Alan Yang réussit son passage au long métrage, sur Netflix, lui qui avait jusque-là travaillé en tant que scénariste, producteur et réalisateur sur des épisodes de séries telles que « Parks and Recreation », « Master of None » ou encore « Forever ». Né américain de parents immigrés taïwanais, le cinéaste s’inspire librement ici de l’histoire de ses parents, et plus précisément de celle de son père. En effet, son film suit un certain Pin-Jui, tout au long de sa vie, d’un garçon et jeune homme idéaliste à Taiwan, jusqu’à un vieil homme à New York, mais blasé par la vie, et les conséquences de ses choix. Père très strict de deux enfants devenus adultes, et nés d’un mariage arrangé lui ayant alors à l’époque ouvert les portes de son rêve américain, Pin-Jui sera alors forcé de regarder dans le rétroviseur, afin de lui permettre de retrouver une lueur d’espoir dans sa vie actuelle, et ainsi créer le dialogue avec sa fille, en souffrance, aussi têtue que lui, et l’aider à avancer, à son tour...

Avec son film, Alan Yang mélange la grande expérience des immigrants avec l’histoire profondément personnelle d’une famille. Tandis que le film commence dans les rizières taïwanaises alors que Pin-Jui était logé par sa grand-mère en attendant que sa mère trouve les moyens de subvenir à ses besoins, le cinéaste traverse le temps l’instant d’après, alors que Pin-Jui (Tzi Ma) est de retour des funérailles de sa mère, au pays natal, tandis que sa fille Angela (Christine Ko) est venue le récupérer à l’aéroport. Et ainsi de suite, Yang nous permet alors de construire un récit fluide entre passé et présent, nous présentant alors la personnalité autrefois si lumineuse de cet homme, lequel a alors saisi l’opportunité qui lui a été présentée, faisant ainsi de grands sacrifices, mais dans l’optique d’offrir une vie meilleure à ses proches, et surtout à lui-même...

Avec une certaine pudeur culturelle, et d’une justesse absolue dans ses émotions, « Tigertail » se vit et se ressent comme un hommage vibrant à tous ces immigrants et leur parcours, mais sans jouer de pathos superflu. Car Alan Yang, qui a entièrement écrit cette histoire, pèse ici ses mots, les dialogues reflétant le lourd poids sentimental et psychologique qui repose sur cet homme, dur avec lui-même, et indirectement avec ses proches, dont son épouse Zhenzhen (Fiona Fu). Incapable d’extérioriser ce qu’il ressent, et dès lors de s’intéresser à autrui, on sent que Pin-Jui garde son passé en lui, lequel pourrait justement l’aider à construire le futur, ainsi que celui de sa fille, qui lui ressemble beaucoup (comme on dit, « telle père, telle fille »). Certes, il n’y a plus de retour possible en arrière selon lui, mais il lui reste toujours la possibilité de faire la paix avec son passé, et ses choix.

« Tigertail » doit beaucoup à ses interprètes, et sans à Tzi Ma (Pin-Jui adulte), dont aussi à la place de la femme, prépondérante dans la vie de son personnage, laquelle amènera à la libération de la parole. Traumatisant de retenue, l’acteur touche le spectateur. Mais c’est certainement encore plus le cas de l’actrice Fiona Fu (Fiona Fu), d’une finesse de jeu absolue dans le rôle de cette jeune demoiselle en manque de repères, de soutien paternel, et dépassée par le train-train quotidien. Cette dernière nous a totalement bluffée. Ces derniers apportent alors en vécu narratif ce qu’il manque au film, à savoir un contexte socio-politique globalement absent (à la fois à Taiwan et lors de l’arrivée du personnage principal aux Etats-Unis, et même vis-à-vis de l’image des immigrants asiatiques par les autochtones américains - nombreux d’entre eux étant pourtant immigrés par leur histoire et celle de leur famille), ainsi que finalement d’innombrables moments de la vie de Pin-Jui. En effet, à peine nonante minutes pour raconter une vie, c’est assez court. Mais qu’on se le dise, « Tigertail » construit un futur tout le long de son récit, pour aboutir en effet à un final où tout restera à (re)commencer pour ses personnages. Et en l’occurrence, Alan Yang choisit l’espoir, et délie les langues au profit de la remise en question, du partage, mais aussi du souvenir, pour alors mieux appréhender la suite, et surtout remettre ses personnages sur le droit chemin.

D’une touchante sobriété, « Tigertail » marque profondément le spectateur dans sa démarche sensible, intime, et personnelle, mais de laquelle résonne pourtant des échos plus qu’universels. Bref, pour un premier film, Alan Yang étonne sur tout la ligne, entre rêves, désillusions et acceptations, et nous livre une très belle surprise.

https://www.youtube.com/embed/0R1f632jCVg
Tigertail - Un film de Alan Yang | Bande-annonce officielle VOSTFR | Netflix France - YouTube