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CINECURE
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Cinécure est historiquement lié aux émissions radio consacrées au cinéma par Charles De Clercq sur RCF. Depuis l’automne 2017, Julien apporte sa collaboration au site qui publie ses critiques.

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Yórgos Lánthimos
The Lobster
Sortie le 28 octobre 2015
Article mis en ligne le 30 septembre 2015
dernière modification le 7 août 2019

par Charles De Clercq

Synopsis : Dans un futur proche, en vertu des lois de la Ville, toute personne célibataire est arrêtée et transférée à l’Hôtel. Là, il a 45 jours pour trouver un partenaire. Faute de quoi il sera transformé dans l’animal de son choix, puis relâché dans les Bois. N’ayant plus rien à perdre, un homme s’échappe de l’Hôtel et gagne les Bois où vivent les Solitaires et où il va tomber amoureux. Mais l’amour n’est pas autorisé chez les Solitaires…

Acteurs : Colin Farrell, Rachel Weisz, Léa Seydoux, Ben Whishaw, John C. Reilly, Roger Ashton-Griffiths

Origines : Irlande, Royaume-Uni, Grèce, France, Pays-Bas

 Un réalisateur qui joue avec l’absurde

Qui a vu Kynodontas (Dogtooth / Canines, 2009) et (éventuellement) Alpeis (Alps, 2011) ne sera pas surpris par le cinquième long-métrage de Yórgos Lánthimos [1]. Canines traitait de l’histoire d’une famille condamnée par le père (seul autorisé à sortir) à vivre dans l’isolement total dans une villa campagnarde [2]. Alps, peut-être plus difficile et/ou moins abouti traite du thème de la marchandisation et en particulier celle de la mort. The Lobster aborde le thème de la vie obligatoire en couples mimétiques.

Parabole dystopique, le film invite à voir au-delà du réel, à jeter un regard sur notre monde pour y découvrir les absurdités et, particulièrement, sur le plan de la vie affective et relationnelle. On conviendra à la lecture du synopsis que le récit qui nous est proposé est absurde ou surréaliste, mais l’important n’est pas là. Certes, l’histoire est intéressante, loufoque parfois, cruelle aussi, mais inutile de chercher une logique et une cohérence totales. Celles-ci auraient ainsi des analogies avec nos rêves qui n’ont de réels que le temps d’un transit dans nos neurones et qui apparaissent insensés au réveil.

 La vie rêvée d’un couple

Le film nous contera une histoire en deux volets, de longueurs inégales, l’un consacré à la vie (rêvée) en couple et l’autre (environ trois cinquièmes du film) sur la vie des solitaires (célibataires. Ici single conviendrait bien car s’ils vivent en bande, les relations de couple sont interdites). Une première scène surprendra puisque l’on y découvre une femme s’arrêter au bord de la route, face à une prairie dans laquelle il y a des chevaux et abattre l’un d’eux. Ensuite, nous découvrons notre héros arrivant à l’Hôtel, accompagné de son chien. Il n’est pas andalou [3], mais son frère ! Bizarre n’est-il pas, mais c’est que ceux qui ne sont pas ou plus en couple sont condamnés à retrouver un(e) partenaire dans les quarante-cinq jours, faute de quoi on est condamné à l’animalité, puisque l’on sera transformé en un animal de son choix. David choisi d’être un homard (Lobster, en anglais, le titre du film). Certain(e)s ne veulent pas de cette situation et fuient dans la Forêt où ils deviennent des Solitaires. Ceux-ci peuvent être chassés la nuit par les résidents de l’Hôtel. Toute « prise » (à l’aide d’une flèche contenant un anesthésique) donne droit à un jour de bonus supplémentaire avant d’être transformé(e) en animal ou de trouver son/sa partenaire.

 ... ou la liberté d’un solitaire ?

S’enfuir serait-il une alternative ? Il suffirait de le faire d’abord et ensuite de se maintenir à l’abri des Chasseurs ! Mais les règles de la Forêt sont aussi strictes que celle de l’Hôtel. Toute relation est interdite et punie. Ainsi les lèvres de feu pour ceux qui s’embrassent [4] [5]. Les contraintes sont aussi rigides, psychorigides même que celles de l’Hôtel. Dans celui-ci des saynètes nous donnent à voir et à comprendre l’importance ou plutôt l’intérêt mutuel de la vie en couple. Pas de place dans cet établissement pour l’indécision. Ainsi, il est obligatoire de se déclarer hétérosexuel ou homosexuel. Occasion d’une scène assez cocasse avec David (Colin Farrel, qui s’est « engraissé » d’une dizaine de kilos pour ce rôle !). Il sort d’une rupture d’avec son épouse, qui demande si la relation bisexuelle est permise, se la voit refuser (parce que cela pose des problèmes) et qui, après une longue hésitation, choisira le camp des hétérosexuels [6]. Et, pour être plus terre à terre, pas question de demi-pointure, il lui faudra choisir entre 44 ou 45 et pas entre les deux ! Occasion de découvrir plusieurs portraits de femmes qui sont autant d’offres de vie en couple, chacune ayant une particularité ou un défaut. Il faudra donc saigner du nez pour s’apparier à la femme qui en souffre, quitte à se taper la tête contre les murs ! Mais qui sera le compagnon de la femme insensible et sans sentiments, chasseresse impitoyable ? Qui sera la compagne du boiteux interprété par Ben Whishaw ou encore de John C. Reilly qui zozote. Les actrices ne sont pas en reste : Rachel Weisz, Olivia Colman ou encore Léa Seydoux qui tout en ayant de troublantes relations mène à la baguette et plus encore tout le petit monde des Solitaires ainsi que de très très étonnantes expéditions « punitives » et de mise à mal et à mort de couples dans l’Hôtel.

 Ouvrir les yeux sur le même !

On aura compris qu’il y a un humour bizarre, grinçant dans cette société qui nous donne à voir des couples obligés de fonctionner « du pareil au même » ! Pas de place pour la différence, la divergence, pas question non plus de circuler en ville sans permis de mariage qui sera réclamé si chacun n’a pas sa chacune à portée de mains. Et que faire quand les paires sont dissociées, quand les mêmes ne sont plus identiques, quand il y a distorsion des points de vue, quand une situation aveugle un des membres de la paire ? Peut-on encore regarder l’autre et le voir ? Peut-on se voir soi-même ? Quelle image le miroir renverra-t-elle de vous et vous obligera à serrer les dents pour ne pas hurler de désespoir ou d’amour, car n’est-il pas, c’est du pareil au même, n’est-ce pas !

Que voilà donc un excellent film mais qui aurait gagné à être plus court dans sa dernière partie, trop longue d’une vingtaine de minutes, ce qui explique ma note. N’empêche, même si le film aura bien du mal à trouver son grand public, il devrait plaire aux cinéphiles (surtout s’ils ont eu la chance de voir et d’apprécier Canines) et leur ouvrir les yeux, quitte à les clore en fin de séance pour, au moins, réfléchir à cette dystopie d’un grand réalisateur grec qui nous offre un regard cruel et acéré sur nos sociétés !



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