logo article ou rubrique
Christopher Nolan
Tenet
Sortie du film le 26 août 2020
Article mis en ligne le 31 août 2020

par Julien Brnl

Signe(s) particulier(s) :

  • dixième long métrage de Christopher Nolan, tandis qu’il dirige son acteur fétiche Michael Caine pour la huitième fois, alors que « Tenet » est le premier de ses films depuis « Le Prestige » (2006) sur lequel Hans Zimmer n’a pas composé la bande originale, lui qui était en effet pris par « Dune », le prochain film événement de Denis Villeneuve adapté du roman de Frank Herbert (1965) ;
  • le titre du film est un palindrome, c’est-à-dire un mot qui peut se lire de gauche à droite et de droite à gauche ;
  • initialement prévu pour le 17 juillet 2020, la sortie du film s’est vue être repoussée au 31 juillet en raison de la pandémie de Covid-19, puis de nouveau décalée au 12 août, avant de voir finalement sa date de sortie fixée dans septante pays au 26 août 2020 ;
  • les éléments du carré Sator (carré magique contenant le palindrome latin SATOR AREPO TENET OPERA ROTAS) sont ici utilisés par le réalisateur.

Résumé : Muni d’un seul mot – Tenet – et décidé à se battre pour sauver le monde, notre protagoniste sillonne l’univers crépusculaire de l’espionnage international. Sa mission le projettera dans une dimension qui dépasse le temps. Pourtant, il ne s’agit pas d’un voyage dans le temps, mais d’un renversement temporel…

La critique de Julien

« Tenet » est-il donc le fameux film qui va « sauver » les salles de cinéma ? Si une chose est certaine, c’est qu’il s’agit-là du premier blockbuster à oser braver une certaine pandémie, alors que les salles obscures de cinéma mondiales en sont toujours à des capacités d’accueil limitées, tandis que d’autres sont tout simplement encore fermées (et certaines encore pour un bon bout de temps). D’ailleurs, le film ne sortira aux États-Unis que le 03 septembre prochain, et en différé selon la situation sanitaire dans les différentes villes, suivi par la Russie et la Chine. Quoi qu’il en soit, les chiffres enregistrés durant son premier week-end d’exploitation, dans une quarantaine de territoires, prouve que le public est prêt à retourner dans les salles de cinéma, pour autant que les gros distributeurs cessent de reporter leurs atouts. Ainsi, si Warner Bros. Pictures n’a, semble-t-il, pas trop de souci à se faire pour ses économies, le spectateur, lui, devra sans doute s’y reprendre à deux fois avec les siennes. Car « Tenet » porte bien la marque de son auteur, Christopher Nolan, toujours autant fasciné par la question du temps qui s’écoule, mais portée ici à son paroxysme, certes pour le plus grand plaisir des amateurs purs de son cinéma, mais aux détriments des plus communs des spectateurs.

S’il y a bien une marque de fabrique chez Nolan qui est indéniable, ce sont les moyens mis en œuvre. Ainsi, une fois n’est pas coutume, son nouveau film est une expérience de cinéma à laquelle le spectateur ne sera jamais vraiment préparé, tournée sur 70 mm et IMAX, que cette histoire d’inversion du temps et d’objets à l’entropie altérée et inversée va, d’un point de vue cinématographique, surélever. En effet, (attention, spoilers éventuels) il est question ici d’un « protagoniste » (John David Washington, charismatique et à la punchline bien placée), soit un agent de la CIA recruté par une mystérieuse organisation du nom de « Tenet », et cela afin d’empêcher une troisième guerre mondiale, disons temporelle, des mains d’un oligarque russe prénommé Andre Sator (Kenneth Branagh, quelque peu ridicule), soi-disant capable de communiquer avec l’avenir. Aidée dans sa quête par Kat (Elizabeth Debicki, sacrifiée sur l’autel de la victime), l’ex-femme malmenée de ce dernier, et de l’informateur Neil (Robert Pattinson, inattendu), le « protagoniste » sera alors confronté à une mission où se déroulera en parallèle deux lignes temporelles, mais opposées, où la cause ne précède pas la conséquence, mais bien l’inverse ! Vous ne comprenez pas ? Et bien ce n’est pas grave, étant donné que le cinéaste invite le spectateur à ne pas essayer pas de comprendre, mais bien de ressentir... Quoi qu’il en soit, Christopher Nolan donne à voir des scènes d’action totalement inédites et intrigantes, lui qui privatise toujours autant les vraies séquences filmées aux effets spéciaux. Ainsi, ni plus ni moins qu’un Boeing 747 explose ici, en taille réelle ! Et puis, la qualité d’image est absolument fluide et limpide, et reconnaissable parmi mille, en témoigne la scène d’ouverture hallucinante, portée par la musique de Ludwig Göransson, ayant notamment œuvré sur celle de « Black Panther » (2018), laquelle accompagne efficacement l’action (à défaut de la transcender). Bref, « Tenet », c’est visuellement du Christopher Nolan pur jus, bien que plus porté ici sur le contenu, pourtant terriblement abstrait, et que seul lui semble totalement comprendre, sans forcément bien le maîtriser...

Si l’on sait le cinéaste obnubilé par la méta-physique et autre changement temporel, c’est la première fois que ce dernier se lance sur le terrain du film d’espionnage grandeur-nature, sans pourtant autant mettre de côté ses thèmes chers. Malheureusement pour nous, Nolan ne trouve jamais ici le bon équilibre pour réussir à éclaircir ses idées - encore faut-il qu’il le veuille (!), lequel préfère notamment filmer de longues scènes desquelles on aurait pu se passer, plutôt que de prendre le temps de déposer ses armes. Pourtant, il le fait, à plusieurs reprises, mais en vain, prétendant sans doute que ses dialogues méta-philo-allégoriques pesant vont finir par nous mettre sur la voie. Sauf que non, en témoigne la scène finale, censée créer le frisson, mais au travers de laquelle il nous largue sa marchandise sur le visage, avec une sensation de méchante prétention. Et puis, l’autre gros problème, c’est que l’on se rend compte, au fur et à mesure de l’intrigue, marchant à reculons, que toute cette histoire labyrinthique de boucles qui s’entrechoquent et qui nous dépassent ne sert ici que des enjeux formellement peu porteur de sens, lui qui n’est finalement qu’un nouvel épisode déguisé de la franchise « James Bond », auquel Nolan a alors injecté ses obsessions, lui qui se fait ici ses propres théories. Autrement dit, on en espérait beaucoup plus venant de sa part, les finalités de son histoire ne révolutionnant aucunement le cinéma, malgré les pirouettes temporelles misent en place. Et c’est à la fois excitant et triste à dire, mais « Tenet » fait partie de ces films peu accessibles, qui nécessitent plus d’une vision pour en comprendre toutes les subtilités. Mais faut-il encore le vouloir, à notre tour. Mais quand dans l’absolu, son long métrage est sans doute son plus froid, confus, et le moins empathique, on en doute. Pourtant, et c’est tout aussi paradoxal que les fondements de la mission du « protagoniste », et en amont de celle de l’antagoniste de l’histoire, mais « Tenet » mérite qu’on s’y intéresse, plus d’une fois, ne fût-ce que pour son ambition première, soit celle de nous immerger dans une intrigue complexe, à tiroirs, faisant durablement travailler notre cerveau, avant que les déclics (ne) se fassent. C’est d’ailleurs en cela que les fans crieront au génie. Et en l’occurrence, on est persuadé qu’il est possible de se faire une lecture linéaire de « Tenet », mais sans qu’on y soit parvenu, au bout de deux visions, et même en s’y mettant à plusieurs ! Pire encore : on en est ressorti avec plus de questions qu’on y est entré, et dès lors de confusion ! C’est pour dire...

Vendu comme le messie des salles obscures, et comme celui qui redonnera foi aux gros distributeurs, « Tenet » est le nouveau casse-tête tant attendu et redouté de Christopher Nolan, lequel s’amuse une fois de plus à manipuler le temps pour nous servir son propre film d’espionnage, que les uns qualifieront d’indigeste, et les autres de grandiose. À vous de tenter l’expérience, qui en vaut forcément la chandelle. Au risque aussi de la regretter ? Ça, c’est l’avenir qui vous le dira, avec on l’espère pour vous l’envie de ne pas revenir dans le passé...!

https://www.youtube.com/embed/oscLrUZG7CA
TENET – Bande Annonce Finale (VOST) – Christopher Nolan, Robert Pattinson - YouTube