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Todd Field
Tár
Sortie du film le 25 janvier 2023
Article mis en ligne le 31 janvier 2023

par Julien Brnl

Genre : Drame

Durée : 157’

Acteurs : Cate Blanchett, Noémie Merlant, Nina Hoss, Julian Glover, Mark Strong, Allan Corduner, Sydney Lemmon...

Synopsis :
Lydia Tár, cheffe avant-gardiste d’un grand orchestre symphonique allemand, est au sommet de son art et de sa carrière. Le lancement de son livre approche et elle prépare un concerto très attendu de la célèbre Symphonie n° 5 de Gustav Mahler. Mais, en l’espace de quelques semaines, sa vie va se désagréger d’une façon singulièrement actuelle. En émerge un examen virulent des mécanismes du pouvoir, de leur impact et de leur persistance dans notre société.

La critique de Julien

Écrit spécialement pour Cate Blanchett, « Tár » est un film aussi énigmatique qu’inquiétant. L’actrice australienne s’est particulièrement investie dans la peau d’une pianiste, ethnomusicologue, compositrice et première femme chef d’orchestre fictive de l’Orchestre philharmonique de Berlin, à la tête donc d’une importante institution, sans en respecter cependant elle-même les lois, certes par abus de pouvoir, mais surtout suite à un manque de conscience de soi, lequel se révélera à elle à mesure que sa vie se désagrégera à la suite de révélations. Loué par Martin Scorsese, soulignant la mise en scène du réalisateur américain Todd Field, dont il s’agit du troisième film, « Tár » a permis à l’actrice - ici de tous les plans - de remporter la Coupe Volpi de la meilleure interprétation féminine à la Mostra de Venise, ainsi que le Golden Globe 2023 de la meilleure actrice dans un film dramatique, ici on ne peut plus déstabilisant...

« Tár », c’est un film ensorcelant, dans lequel on plonge de prime abord difficilement, sans véritablement savoir où il va nous emmener, à l’image de la longue scène d’introduction, où le personnage de Blanchett est interviewé en public au New Yorker Festival au sujet de la promotion de plusieurs nouveaux projets, dont l’enregistrement prochain de la Cinquième Symphonie de Mahler, ou encore son nouveau livre autobiographique, « Tár on Tár ». Par ce biais, Todd Field jette le spectateur dans la toile de son araignée, le présentateur résumant sa vie et sa carrière dans les grandes lignes, face dès lors au public. Dès l’ouverture, donc, le cinéaste fait le choix de nous noyer sous une tonne d’informations (que nous ne retiendrons pas) au sujet de cette femme, elle dont la carrière est mondialement reconnue. Mais c’est surtout une femme très professionnelle, puissante, bien qu’humainement froide, tout en étant mariée et maman d’une petite fille, avec qui la relation est assez spéciale. Entourée de son assistante Francesca (Noémie Merlant) et de son épouse Sharon (Nina Hoss), qui est d’ailleurs premier violon solo de son orchestre, Lydia Tár mène ainsi une vie sous les applaudissements, à Berlin. On comprendra alors très vite que cela s’est fait au prix de choix difficiles, mais délibérés, au détriment et au mépris envers autrui, et surtout de la femme... Car la cheffe semble bien avoir des soucis avec celle-ci, elle qui sera d’ailleurs confrontée au suicide de Krista Taylor, jeune cheffe d’orchestre qui était une de ses anciennes étudiantes (...), après que celle-ci ait envoyé des mails alarmants à son assistance Francesca. Hantée par des cris féminins, par des cauchemars qui nous en révéleront sur l’étendue de ses relations passées, la carrière de l’artiste battra rapidement de l’aile, sans qu’elle n’ait plus le temps de les déployer...

Parsemé de longues scènes dialoguées, comme celle d’une masterclass très intellectuelle (et donc peu accessible) donnée à la Juilliard School, défiant un étudiant cisgenre de l’importance de dissocier l’œuvre de l’artiste, et de se concentrer sur la musique elle-même plutôt que sur l’individu qui l’a créée, « Tár » est un film qui s’avère aussi insidieux que nous l’est suggéré son personnage principal, avant que l’on s’en rende vraiment compte, notamment via ses propensions, ses manipulations, sa volonté de tout contrôler, et les horreurs qu’elle a fait subir au quotidien aux femmes qu’elle entoure (et pas que). La misogynie n’est donc pas que masculine, et le film de Todd Field met le doigt dessus, sans jamais pourtant la citer. On assiste alors aux amorces et ensuite à la descente aux enfers de cette femme tombant brusquement de son piédestal, sans comprendre finalement ce pour quoi on l’accuse, comme si le pouvoir et la manière dont elle l’exerçait l’avaient rendu aveugle...

Cate Blanchett est une fois de plus phénoménale dans son rôle, confondue avec son personnage, de là à ne pas pouvoir la reconnaître, elle qui n’a reculé devant rien pour s’y préparer, comme suivre des masterclass avec le chef d’orchestre Ilya Musin, travailler la direction d’orchestre avec la répétitrice Natalie Murray Beale, apprendre à parler allemand, à jouer du piano, ou encore entreprendre un travail de recherches colossal. Impénétrable, l’actrice est encore une fois au sommet de son art, même si l’on n’a aucune empathie pour son personnage, filmé notamment ici - et en direct - en train de répéter avec son orchestre la célèbre Symphonie n° 5 de Gustav Mahler. Effet garanti ! Mais alors que le film de Todd Field affiche une femme forte, laquelle est arrivée sur des hauteurs à force de travail, mais aussi d’abus, celui-ci a été critiqué par de nombreuses voix, dont celle de l’Américaine Marin Alsop, devenue en 2007 la première femme à avoir dirigé un orchestre symphonique majeur aux Etats-Unis, catégorisant le film comme « anti-femme », alors que, pour Cate Blanchett, l’abus de pouvoir n’a pas de sexe. L’une ou l’autre vision se défend, la première faisant état d’un retour en arrière alors que la femme est en train de se battre pour se faire entendre (#MeToo) et exister à hauteur d’homme, alors que la seconde souligne que le mal est partout, et qu’il ne faut pas stigmatiser un genre pour un autre, tandis qu’il s’agit-là d’une pure fiction, laquelle évolue au sein d’un univers dont le metteur en scène parvient à restituer avec soin et précision les coulisses peu glorieuses.

« Tár » n’est ainsi pas un film dans lequel on prend part avec facilité, étant donné la mise en scène sans véritable fil conducteur, et contemplative de Todd Field, en plus d’être très affable en émotions. C’est une lente et glaçante méditation sur le pouvoir, d’ailleurs portée par la musique classique et hypnotisante d’Hildur Guðnadóttir, à laquelle viennent s’ajouter les performances de l’orchestre Philharmonique de Dresde (avec lequel le film a tourné), ou encore une chanson chamanique. C’est pour dire ! C’est une œuvre unique et tourmentée de cinéma, un regard perturbant comme on n’a pas l’habitude d’en voir, et que seul finalement une immense actrice telle que Cate Blanchett pouvait réussir à porter sur ses épaules, qui ne font qu’un avec ceux de son personnage, terriblement complexe, et isolé dans un monde où le pouvoir gangrène celui qui l’utilise, et étouffe celui qui le subit...



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