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CINECURE
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Michel Franco
Sundown
Date de sortie : 07/09/2022
Article mis en ligne le 6 septembre 2022

par Charles De Clercq

Synopsis : Neil et Alice Bennett forment le noyau d’une famille aisée en vacances au Mexique jusqu’à ce qu’une urgence lointaine écourte leur voyage. Lorsqu’un membre de la famille perturbe l’ordre établi, les tensions latentes se font jour.

Avec : Charlotte Gainsbourg, Tim Roth, Iazua Larios , Henry Goodman, Monica del Carmen

Sundown arrive sur nos écrans quasiment neuf mois après Nuevo Orden (Nouvel Ordre), mais il a été réalisé avant celui-ci ! Il est très difficile de présenter Sundown sans en dévoiler les rouages de l’intrigue. Tout au plus, pouvons-nous, sans trop nous tromper, affirmer que le titre convient bien s’agissant de crépuscule, mais que l’on ne pourra vraiment comprendre cela qu’à la fin du film. Un film qui donnera certainement envie de retourner dans une salle pour le revoir après qu’il ait décanté comme un grand cru. Et nous avons affaire à un grand film de Michel Franco et, en réalité, comme chacun de ses films en est un. Ici, celui-ci bonifie grâce à Tim Roth (Neil), un acteur qui a déjà tourné avec lui. Mais il y a aussi Charlotte Gainsbourg (Alice) dont les liens entre les deux ne sont pas explicites dès le début, même si l’on a la réponse sous les yeux, fût-elle ambigüe, dès les premiers mots du synopsis : Neil et Alice Bennett.

En fait ce qui les lie et qui sera finalement révélé assez vite dans le film est moins important, moins essentiel que ce qui les délie ! A savoir pourquoi Neil ne retourne pas au pays avec Alice et les adolescents ! Et il nous semble que dès les premières images du film une clé nous est donnée. Nous sommes dans un bateau et la caméra se focalise sur des poissons, sur le pont, hors de l’eau, qui agonisent. Ce plan dure une bonne dizaine de secondes et ensuite nous montre le visage de Neil qui regarde ces poissons mourir. On ne reviendra pas sur ce plan qui parait simplement anecdotique et donner une couleur locale à l’intrigue. A dire vrai, la « couleur locale » est cependant essentielle puisque la plage d’Acapulco est un personnage essentiel du film.

Il est important de noter que le réalisateur n’a pas fait appel à des figurants, mais a tourné sur les lieux mêmes avec les personnes qui fréquentent habituellement la plage. Il a inséré « ses » scènes dans ce décor « naturel » en veillant à garder le naturel (difficile parfois d’éviter un « regard caméra » de la part de ces « figurants » !).

Mais Acapulco n’est pas le seul personnage du film. Il y a Neil qui passe son temps sur la plage, à ne rien faire, semble-t-il, et qui a choisi de se « déclasser » en choisissant un hôtel bien éloigné du luxe de celui où il séjournait avec Alice. Il y a le pourquoi de ce changement et toutes les questions que le spectateur se pose (ainsi qu’Alice) sur les atermoiements de Neil et ce qui semble son apathie par rapport à ce qui se passe autour de lui (ainsi un acte de violence, coutumier au Mexique, sans cependant atteindre ici la violence de Nouvel Ordre ! mais cependant qui semble faire partie de la banalité du quotidien). Neil apparait ici comme un dilettante que rien n’affecte et qui vit le cours du temps dans une insouciance parfois digne de Diogène. A tel point que nous avons pensé Neil comme un cynique au sens philosophique du terme.

En revanche, Alice est tout sauf cynique, pas plus que les adolescents d’ailleurs, eux qui doivent vivre une épreuve à Londres où ils ont retrouvé leur richissime niveau de vie tout en étant confrontés à l’absence incompréhensible de Neil qui postpose sans cesse la possibilité d’un retour au pays pour porter avec Alice ce qu’elle subit. Car Neil ne subit rien ou ne semble rien subir. Non seulement cynique (cf. supra), c’est l’ataraxie qui semble le caractériser. Et ce n’est que dans la dernière partie du film qu’une clé nous est donnée « en négatif » et que nous découvrons, grâce à une réplique relative à un dossier d’assurance, que Neil « savait ». Et en arrivant aux derniers plans du film, ce savoir de Neil explique son intrigue et l’étrange et lumineuse (mais paradoxale) conclusion du film. Possédant désormais cette clé qui donne sens à la totalité du film et à l’attitude de Neil, l’on ne peut que convier le spectateur à revoir ce crépuscule d’un homme.

Cliquez pour lire APRES avoir vu le film (spoiler alert !)

Vous avez été prévenu, si vous avez cliqué sur ce lien sans avoir vu le film, celui-ci sera sérieusement « spoilé »... toutefois il est possible que vous ne soyez pas... spoliés pour autant, car il peut y avoir un certain intérêt à voir le film (et revoir le cas échéant) avec ce qui semble en être la clé, offerte à la fin de Sundown et dont le thème est présent dès le début du film (le coup des poissons !).

Commençons par la relation entre Neil et Alice Bennett qui ne sont pas des époux comme on peut le penser au début, mais frère et sœur. C’est la mort de leur père qui les oblige à rentrer à Londres, à la fois pour les funérailles, pour faire le deuil, mais surtout pour reprendre les rênes de la richissime affaire familiale - des élevages et une chaine d’abattoirs - du producteur au consommateur en intégrant au passage la nécessaire violence liée à la mise à mort à la fin du trajet de vie. Certes cette lecture-là n’est pas explicite dans le film crépusculaire de Franco, mais il nous semble qu’elle est potentiellement présente, fût-ce inconsciemment. C’est que la mort est essentielle pour comprendre le film et en est son ossature.

Il faut attendre la fin du film où l’on découvre que Neil a des problèmes de santé. Le médecin décode pour lui un examen par IRM et l’informe qu’il a une tumeur et que ses jours sont comptés. A ce moment on comprend que Neil était courant. En effet, le médecin parle du dossier d’assurance qu’il a reçu et qui signale qu’il avait déjà des métastases et que la tumeur au cerveau s’est ajoutée ! En fait, au moment où le spectateur apprend cela, il doit comprendre, tout à la fin du film, que c’était un « savoir » de Neil dès le début, dès l’origine du film (du voyage ?!). Et c’est pourquoi il nous semble que l’image des poissons sortis de leur milieu, agonisant et mourant au début du film, est une allégorie du parcours de Neil ! Il nous est apparu que celui-ci assume et accepte le terme de son existence, qu’il est un être vers la mort, qu’il est mortel. Regardant les poissons s’approchant de la mort inexorable, nous avons posé (en revenant dans le temps à partir de la fin du film donc !) que dès le début, Neil se voyait mourant comme ces poissons !

La question de savoir si Neil est parti en vacances en ayant pour projet de terminer sa vie au Mexique ou bien si ce sont les circonstances locales qui l’ont mené à prendre cette décision est seconde, voire secondaire. Ce qui est essentiel est le fait de vivre le temps présent, sans (se) poser de question, acceptant de ne pas être affecté par ce qui lui arrive et qu’il subit avec une totale ataraxie ! Neil échoue sur cette plage d’Acapulco au double sens du verbe : il échoue de l’échec d’une vie toute tracée dans et vers la puissance et la richesse, mais il échoue comme les débris d’un navire rejetés sur la plage par le ressac de la mer.

Neil n’a plus rien à prouver, plus rien à combattre, sinon vivre l’instant présent. Aimer ce qui lui advient. Aimer celle qu’il rencontre. Ne pas se prévaloir de son héritage. Ne pas être autrement affecté de l’assassinat de sa sœur et de l’inimitié de ses neveu et nièce.

Il n’y aura pas d’acharnement thérapeutique, car Neil quittera subrepticement l’hôpital durant la nuit et traversera la ville de nuit pour un exode hors de sa vie... La nuit fait place subitement au soleil, rien que le soleil, puis la mer.

Enfin, le film se termine sur un plan très lumineux d’une petite vingtaine de secondes sur une terrasse avec un siège vide et sur le dossier la chemise qu’il portait en sortant de l’hôpital, flottant au vent.

Un homme est passé. Un passant sur cette terre qui n’est pas la sienne. Il s’est ouvert un passage pour s’offrir le plus intime de l’humain : quitter ce monde sans propriété, fût-ce celle de sa propre vie !

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