Bandeau
CINECURE
L’actualité du cinéma

Cinécure est historiquement lié aux émissions radio consacrées au cinéma par Charles De Clercq sur RCF. Depuis l’automne 2017, Julien apporte sa collaboration au site qui publie ses critiques.

logo article ou rubrique
Rohena Gera
Sir
Sortie le 16 janvier 2019
Article mis en ligne le 23 janvier 2019

par Julien Brnl

Signe(s) particulier(s) :

  • premier long métrage de Rohena Gera, scénariste, productrice et réalisatrice indienne à qui l’on doit le documentaire « What’s Love Got to Do with It ? » (2013) ;
  • film présenté lors de la Semaine de la Critique au dernier Festival de Cannes ;
  • Prix du Public au 32ème Festival du Film de Cabourg 2018.

Résumé : Ratna est domestique chez Ashwin, le fils d’une riche famille de Mumbai. En apparence, la vie du jeune homme semble parfaite, mais il est pourtant perdu. Alors qu’il vient de rompre ses fiançailles et qu’il est voué à reprendre les rênes de l’entreprise de son père, Ratna sent qu’il a renoncé à ses rêves. Elle, elle n’a rien, mais ses espoirs et sa détermination la guident obstinément.
Deux mondes que tout oppose vont alors cohabiter, se découvrir, s’effleurer...

La critique de Julien

Le premier long métrage de Rohena Gera fait partie de ces films qui en disent bien plus que ne laisse le suggérer leur résumé. Avec « Sir », la cinéaste indienne nous offre une perle de délicatesse et de subtilité autour d’une relation amoureuse proscrite au sein d’une communauté de caste. Loin de tout manichéisme et de toute mièvrerie, on ne peut s’empêcher de savourer ce film chaleureux, et même avec les doigts !

N’a-t-on déjà pas vu au moins une centaine de fois au cinéma des histoires d’amour impossible ? Très certainement, oui. Et pourtant, « Monsieur » (titre en version française) tire son épingle du jeu. Tout d’abord, le long métrage permet de nous faire découvrir les privilèges des classes sociales aisées d’Inde, vivant dans les villes (ici à Mumbai), et de nous faire prendre conscience de leurs regards injustement péjoratifs sur ceux qui vivent dans les villages, mais dont ils engagent les femmes comme servantes. Tandis que ces riches dressent instantanément des barrières avec les habitants de la classe moyenne, eux rêvent de partir vivre dans les villes. Via quelques situations de la vie quotidienne de son héroïne et des dialogues épurés et francs, Rohena Gera nous montre un visage méconnu de l’Inde, bien que le problème de la considération entre les différentes classes sociales n’est pas nouvelle. Dans cette optique, la cinéaste développe ici une idylle amoureuse interdite, permettant d’embrasser cet aspect politique et social quelque peu universel, et d’abolir la distance entre ces deux milieux opposés.

Il y a tout d’abord Ratna, qui rêve d’être styliste, tandis qu’elle paie les études de sa sœur afin qu’elle puisse avoir une vie bien meilleure que la sienne. Revenue au village, la voilà pourtant rappelée au travail, à Mumbai. Et pour cause, son employeur vient d’annuler son voyage de noces, et de rompre par la même occasion ses fiançailles. Ratna quittera de nouveau son village pour la ville, laquelle se donnera à la tâche de servante pour le fils d’une richissime famille. Ashwin, le jeune homme en question, trouvera alors du réconfort au quotidien en la personne de Ratna, avant d’en tomber amoureux. Mais c’est sans penser à l’honneur familial, et aux traditions. En effet, une relation entre deux êtres que la classe sociale oppose serait très mal vue, et sujette à des moqueries et rejets de toute part... Mais Ratna et Ashwin vont apprendre à se découvrir, à se porter l’un et l’autre, avec pudeur. Et ce n’est sans doute pas pour rien que ça rime avec peur...

L’une des principales raisons pour lesquelles on croît dur comme fer à ces sentiments naissants, c’est par l’interprétation de ces deux acteurs principaux, Tillotama Shome et Vivek Gomber. La première joue une veuve très forte d’esprit, entrepreneuse, et courageuse. Loin d’être la beauté parfaite, ce personnage gagnera en luminosité et en extériorité par l’attention qu’on lui portera, elle qui n’était alors jamais regardée comme une femme par ses employeurs... Le second insuffle à son personnage une image de gars bien, respectueux et attentif, très certainement éloigné de la personne qu’elle était réellement avant de rencontrer son ex-compagne. C’est d’ailleurs sa rupture qui va lui permettre d’ouvrir les yeux, et de prendre conscience de ce qu’il veut, alors qu’il se doit de reprendre les rênes de l’entreprise de son père, loin de son rêve américain, qu’il avait déjà connu, tout en y abandonnant son livre, en pleine écriture... Ensemble, les acteurs forment un duo d’une beauté ravageante. Et même si ce n’est que du cinéma, être en leur compagnie durant un peu plus de nonante minutes est un plaisir infini, tant leurs personnages sont des personnes charmantes, douces, et authentiques. Mais la réalisatrice y est également pour beaucoup dans cette révélation sentimentale entre ces deux êtres...
Rohena Gera filme quasiment en huit clos son histoire, laquelle chorégraphie les va-et-vient de ses acteurs de sorte à rapprocher ces deux sensibilités, alors élevées dans « deux mondes séparés », elles qui ignoraient d’ailleurs qu’elles pouvaient s’attirer. C’est par l’utilisation d’un plateau, d’un meuble de cuisine ou d’un mur qu’elle allume ainsi en nous ces étincelles. Aussi, l’occupation de l’espace est particulièrement millimétrée, et offre aux caractères des faces à faces tendres et respectueux de leur personne. Sa caméra illumine alors ce rapprochement banal, mais pourtant inconcevable de prime abord. Enfin, la lumière, quant à elle, permet à son actrice de sortir de l’ombre, et à son acteur d’assumer ses émotions au grand jour. Bref, la mise en scène est soignée, et porte ce scénario à bras levés, lequel on accueil à bras ouverts.

« Sir » est incontestablement l’un des premiers rayons de soleil de l’année. D’ailleurs, on n’échappe pas à la musique traditionnelle indienne ! C’est un film aussi fin dans ses intentions qu’il en dit beaucoup sur l’Inde et ses castes d’aujourd’hui. S’il est prévisible et n’invente pas la potion magique, le film de Rohena Gera sublime la naissance d’un amour suspendu, jouant intelligemment des mots, des silences et de l’espace pour se prononcer, avec respect et espoir.

https://www.youtube.com/embed/YAyVF4nk6lg
Sir / Monsieur (2018) - Trailer (French Subs) - YouTube


Au hasard...

0 | 10 | 20 | 30

I Feel Good
le 16 octobre 2018
Escape Game / Escape Room
le 18 février 2019
Guy
le 12 septembre 2018
As Boas Maneiras (Les Bonnes Manières)
le 22 juillet 2018
L’Empereur de Paris
le 22 décembre 2018
Victoria and Abdul / Confident Royal
le 10 novembre 2017
Mug / Twarz
le 19 décembre 2018
Taxi 5
le 26 avril 2018
Black Panther
le 26 avril 2018
La Forme de l’Eau / The Shape of Water
le 25 avril 2018
RSS

2014-2019 © CINECURE - Tous droits réservés
Haut de page
Réalisé sous SPIP
Habillage ESCAL 4.2.93