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Frédéric Martel
SODOMA, enquête au coeur du Vatican
Quand la sexualité se cache et se fait schizophrène !
Article mis en ligne le 2 mars 2019
dernière modification le 6 juin 2019

par Charles De Clercq

En 2011, le sociologue Mathieu Trachman défendait une thèse intitulée « Des hétérosexuels professionnels : genre, sexualité et division du travail dans la pornographie française (1975-2010)  ». Il vulgarise celle-ci en 2013, dans l’ouvrage « Le travail pornographique. Enquête sur la production de fantasmes. », publié en 2013 aux édition La Découverte. Il s’agissait d’un regard sur un certain cinéma, loin d’être minoritaire, mais qui échappe au champ culturel de la bienséance et donc au regard d’un critique cinéma d’une radio chrétienne. Celui-ci écrit donc cet article dans les marges, si pas aux marges, parce qu’un ouvrage récent de Frédéric Martel « SODOMA. Enquête au cœur du Vatican » lui donne à penser, comme chrétien, comme clerc, mais aussi comme humain, éveillé aux questions LGBT, auxquelles il a été sensibilisé par un travail pastoral au sein d’une communauté de chrétiens gays, mais questions cependant vouées à être reléguées aux marges de l’institution ecclésiale.

Quels liens (le pluriel est de mise) entre la thèse de Trachman et le travail de Martel ? Le premier lien est paradoxal puisque Trachman s’attache à la pornographie hétérosexuelle et Martel à l’homosexualité des clercs et particulièrement dans l’enceinte du Vatican. Pour Trachman, l’homosexualité est un tabou dans le milieu pornographique fondamentalement hétéronormé et où il ne peut être question d’avoir le moindre soupçon de tendances homosexuelles alors même que l’auteur décèle, en background, que les choses sont bien moins claires et qu’il y a à tout le moins une homosocialisation des relations entre mâles disposant de femmes à volonté, alors qu’ils sont relégués au rang d’hommes (voire de sexes) objets.

Le deuxième tient au fait que les deux auteurs revendiquent être gays et que cela les a aidés dans leurs recherches et travaux respectifs. Mathieu Trachman parce que sa condition homosexuelle lui a ouvert les portes d’un milieu fermé du fait qu’il n’était pas un danger, pas concurrentiel et pas voyeur (en tout cas des actrices alors que le fait même pour les acteurs d’êtres « vus » par un homo passait dans le champ de l’impensé). Frédéric Martel, parce que le fait d’être gay lui a ouvert d’autres portes, celles, notamment, de clercs, prêtres, évêques et cardinaux homosexuels (l’auteur introduit aussi le concept d’homophilie, on y reviendra). Le fait « d’en être » - comme l’on dit parfois - ouvrait à des confidences de ceux qui se disaient « de la paroisse ». Parce qu’il semblait être des leurs, la parole se libérait pour exprimer des secrets d’alcôve que l’on croyait secrets et qu’en tout cas l’on pensait pouvoir confier le temps, littéralement d’un « entre soi ».

Venons-en à Sodoma, dont le nom est inspiré de la ville mythique de Sodome dans le premier testament et dont la punition est ou plutôt était classiquement considérée comme punition divine à cause du comportement homosexuel de ses habitants. Une lecture contemporaine y voit plutôt un manque d’hospitalité [1]. S’agissant de l’homosexualité prédominante chez les clercs (et en tout cas, statistiquement plus importante que dans la « population civile ») rien de neuf.

Comme l’écrit l’auteur, c’est un secret de polichinelle et nous gardons souvenir d’un livre traduit en français et publié en 2002 sous le titre Le nouveau visage des prêtres. Réflexions sur la crise intérieure du prêtre aux Etats-Unis d’Amérique dont l’auteur, Donald Cozzens (EN), révélait le grand nombre d’homosexuels dans les séminaires américains. Dans certains cas, jusqu’à 80% (l’on retrouve un pourcentage proche dans un chapitre du livre consacré aux séminaristes), à tel point que des séminaristes hétérosexuels se sentaient mal à l’aise. Pour cet auteur c’était une situation proprement scandaleuse contre laquelle il se révoltait.

Ce n’est pas le cas de Frédéric Martel qui ne veut pas condamner le fait que nombre de clercs soient gays, il ne veut pas non plus les « outer » (à savoir rendre publique leur homosexualité). SODOMA a été bien accueilli par certains, critiqué par d’autres, essentiellement par des courants de droite et des milieux cléricaux réactionnaires. Nous n’allons pas relever ici quelques approximations ou suppositions (il y en a et d’autres médias les ont relevées) dues, probablement, à la fragilité de certains témoignages où la supposition peut devenir une assertion, ou le fantasme une réalité. C’est qu’il ne faut voir quelques arbres, mais la forêt de témoignages concordants, venant de nombreuses personnes, aux quatre coins du monde et de l’Eglise universelle et tout particulièrement au Vatican. Car l’auteur ne s’attache pas tellement à dresser la carte d’une sociologie homosexuelle de l’Eglise catholique, mais plutôt, celle de son lieu de pouvoir et de décision « politique », éthique et moral. Si plusieurs thèses sont présentées tout au long de son ouvrage, Nous en mettons deux en exergue. La première est que la « réserve de recrutement » des clercs catholiques est essentiellement constituée de personnes homosexuelles. La deuxième est que lorsqu’un homme d’Eglise, surtout à un haut niveau de l’institution, a un discours homophobe, il y a de fortes probabilités que celui-ci soit un homosexuel refoulé, qu’il soit pratiquant (gay) ou homophile (pour l’auteur, une personne homosexuelle qui ne « pratique » pas sa sexualité).

SODOMA est divisé en quatre parties, focalisées sur chacun des derniers papes (dont certains seraient homosexuels/homophiles) et les cercles de leurs entourages. Fruit de nombreuses confidences, vérifiées par le croisement des sources (mais aussi via les réseaux sociaux, la magie d’internet et certaines applications de rencontres homosexuelles), l’ouvrage se lit comme un roman. Si donc SODOMA se lit comme un roman, ce n’en est pas un et, ouvrant les coulisses du Vatican, des palais épiscopaux, et même des séminaires, l’auteur, en sociologue, nous plonge au plus profond d’une réalité cachée par l’institution ecclésiale.

Ce n’est pas tant la double vie de ses/ces clercs que dénonce l’auteur (renvoyant ceux-ci à leur conscience), mais l’hypocrisie institutionnelle érigée en système et doctrine, fondamentalement et paradoxalement homophobes. Il ne s’agit pas de « choses cachées depuis la fondation du monde », mais qui s’originent probablement depuis l’officialisation du célibat parmi les clercs séculiers (ce qui ne veut pas dire qu’il n’est pas question d’homosexualité à l’intérieur de la clôture des abbayes et monastères). Célibat que l’on considérera alors comme voie légitime ou de salut pour le fils de famille qui n’a pas « le goût des femmes » et plus généralement pour tout jeune homme homosexuel, souvent sans le savoir. Aujourd’hui nous pensons que le jeune en question est dans une culture qui lui permet de (se) dire et d’exprimer son homosexualité, car il dispose de concepts opératoires. Sa voie ne sera donc pas d’entrer dans un corps de clercs où il pourrait (se) cacher ou sublimer ce qu’il est profondément. Comme écrit plus haut, la « réserve de recrutement » se tarit. Bien plus, comme si elle voulait se tirer une balle dans le pied, depuis quelques années, l’Eglise catholique établit des normes visant à interdire l’accès au ministère presbytéral aux candidats ayant une pratique ou des tendances homosexuelles profondes. Un certain Tony Anatrella, « psychanalyste » a joué un grand rôle dans la genèse et la rédaction de tels documents alors même que l’intéressé est plus que probablement homosexuel lui-même et aujourd’hui sanctionné pour avoir abusé de jeunes (notamment séminaristes) qu’il avait en accompagnement spirituel.

A moins que vous ne soyez catho-crispé, nous ne pouvons que conseiller la lecture de SODOMA. Il est impossible de résumer ici toute la richesse de l’ouvrage. Celui-ci sort juste au moment où se termine la rencontre voulue par le pape François avec les représentants des conférences épiscopales dans le monde. Il faut donc être attentif à ne pas confondre homosexualité et pédophilie, même si la grande proportion d’homosexuels chez les clercs entraîne dès facto le fait que les abus ont concerné plus des garçons que des filles, d’une part, et que ceux-ci étaient plus des adolescents que des enfants, ce qui n’excuse en rien bien sûr et encore moins les véritables pervers qui ont profité d’une institution qui se focalise beaucoup sur les enfants et leur endoctrinement.

Enfin, et c’est toujours nous qui commentons, lorsque l’on emploie l’expression « homosexuel », s’agissant de dire que tel clerc est gay, le public entend, ou pense qu’il est « pratiquant », alors même que certains, peut-être nombreux sont chastes. En revanche, l’on n’entend pas souvent quelqu’un qualifier un clerc en disant « il est hétérosexuel ».

A propos de chasteté, reste à formuler une remarque de vocabulaire, qui relève plus de la théologie que de la sociologie. C’est qu’il est question dans SODOMA du vœu de chasteté des prêtres. Si c’est bien le cas pour les religieux, ce ne l’est pas pour les prêtres « séculiers » qui ne font pas de tels vœux lors de l’ordination presbytérale. Tout au plus, font-ils une promesse de célibat, et encore, c’est au moment de leur ordination diaconale. L’on se dira que le célibat induit la chasteté même si certains disent qu’ils respectent intégralement leur promesse diaconale. Certes, pour l’Eglise, le célibat comprend la chasteté… tout comme pour le couple hétérosexuel… qui a cependant une activité sexuelle !



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