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Cinécure est historiquement lié aux émissions radio consacrées au cinéma par Charles De Clercq sur RCF. Depuis l’automne 2017, Julien apporte sa collaboration au site qui publie ses critiques.

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Canine collectif
Régis
Du 9 au 25 octobre 2019 aux Riches Claires à Bruxelles
Article mis en ligne le 22 octobre 2019

par Charles De Clercq


Synopsis : Un soir, une expérience a lieu dans un appartement bruxellois. Tout est filmé, enregistré. Un jeune homme reçoit une étrange visite : un groupe de 11 inconnus débarque chez lui pour le sortir de sa solitude. Ils veulent devenir ses amis à tout prix. Difficile de les faire partir…

Présentation : Entre la scène et l’écran, le documentaire et la fiction, vivez la reconstitution de cette soirée de tous les possibles. Sous ses airs de comédie, toujours à deux doigts de basculer dans l’horreur, Régis vous pousse à questionner les limites de votre intimité…


Cinécure est un site consacré essentiellement au cinéma. Exceptionnellement, le critique cinéphile laissera la place au « je » de son rédacteur, témoin d’une expérience théâtrale dont il souhaite faire part de ses affects et réflexions. Si Régis se déroule ou se déploie en un seul acte sur scène, durant une heure, sa relecture se fera en quatre actes... enchâssés entre un prologue et un épilogue !

 Régis : Prologue

« Je », c’est donc moi, Charles, qui me rend à un spectacle aux Riches Claires à Bruxelles, sur le simple conseil de Delphine, une amie et collègue de la radio RCF. Je n’avais d’autres informations que celles ci-dessus. C’est donc vierge de tout a priori que je me suis rendu au théâtre ce soir du 17 octobre. Avant la représentation, je rencontre fortuitement un comédien qui parle de la création d’une pièce l’an prochain. Je me dis que cela pourrait intéresser ma collègue mais celui-ci me dit que le metteur en scène, David Nobrega, joue, justement, dans la pièce de ce soir et qu’il me mettra en contact avec lui après le spectacle.

 Régis : acte 1

Dès le début de la pièce, des informations sont données au public. En gros, le rappel d’une expérience initiale qui s’est réalisée réellement, le 17 octobre 2017 (tiens, il y a juste deux ans !). C’est un groupe d’amis, sortant tous de l’IAD, qui a eu le projet de mettre en scène, une autre pièce, « Les amis » de Kōbō Abe. Un des comédiens explique au public qu’ils nous proposent ce soir une reconstitution de cette soirée qui avait été intégralement filmée.

Aucun ne connaissait Régis et c’est par l’ami de l’un d’entre eux qu’un rendez-vous a été pris avec Régis pour jouer à la console un soir. Celui où ils débarquent chez lui. C’est ainsi que les onze comédiens entrent en scène. Se concertent pour savoir comment se présenter pour pouvoir entrer chez Régis. Mais aussi se donner un signal d’arrêt si les choses vont trop loin (ici se gratter le nez). Nous entrons donc chez Régis, dont l’appartement est symbolisé par un cube délimité par un fond et une armature métallique pour les côtés et l’avant (la pièce ! aura été meublée auparavant par des acteurs du groupe).

La situation ira crescendo, même si une scène me parait manquer totalement de vraisemblance (celle avec l’arrivée du policier, jouée par un des onze). C’est que d’avoir été officier de police judiciaire dans un corps d’élite, je connais un peu le milieu policier, même de « base », pour constater combien la reconstitution de la réaction de ce policier manque totalement de crédibilité. Je remarque aussi que l’un des « envahisseurs » ne veut pas se déchausser comme le font les autres. Dans le public : beaucoup de rires. Ce n’est pas mon cas. Non pas qu’il n’y ait pas matière à rire mais que je découvre déjà que cela va aller loin et je ne suis pas sans songer à des références cinématographiques, telles Funny Games ou Harry un ami qui vous veut du bien. Ce que confortera une des scènes finales (Spoiler : [1]) où Régis devient furieux et veut fuir ou chasser les intrus de son appartement. A ce moment-là les membres du groupe font le signe convenu pour tout arrêter.

C’est alors qu’une colère monte en moi, contre le groupe, là devant sur scène, non pas tellement pour ce qu’ils ont montré mais pour ce qu’ils ont fait à Régis ! Je me dis alors, que s’ils m’avaient fait cela, comme ils l’ont fait à Régis, j’aurais été chercher un grand couteau dans la cuisine pour en découdre avec eux, au risque de la prison !

 Régis : acte 2

Sortant de la pièce avec une telle haine en moi, je commence à me dire que j’avais assisté à une mise en abime inversée. Comme si ce qui se jouait là dans la pièce, reflet de ce qui s’était passé chez Régis deux ans auparavant, n’était pas inclus, intégré dans la représentation théâtrale mais sortait de celle-ci, quittait la scène pour s’intégrer dans le public.

Je demande quelques informations au comédien rencontré avant la pièce : comment sont-ils allés aussi loin, combien de temps l’expérience « réelle » avait-elle duré puisque la pièce fait état, semble-t-il d’une durée qui s’écoule sur le rythme : un soir, une nuit, le matin ! Il me dit qu’il ne peut rien en dire mais simplement préciser que certaines scènes ont été amplifiées (disons donc une amplification épique !) mais que je peux en parler avec David Nobrega. Moi : « le metteur en scène » ? Lui : « non, c’est un collectif, le collectif Canine » ! Canine ? Oui, d’après le film de Lanthimos ! Cela parle donc au cinéphile et ouvre d’autres perspectives. C’est donc libéré de la haine initiale (par rapport à la scène qui m’avait heurté) que je rentre chez moi après la rencontre avec David. Mais c’est avec une autre grille de lecture. Il ne s’agissait pas d’une « reconstitution » mais d’une construction. J’aurais aimé que cela soit dit à l’entame de la pièce, car d’avoir dit à haute voix : « reconstitution » devenait pour moi trompeur et mensonger. La haine revenait à nouveau, mais ici d’avoir été dupé, de m’avoir fait croire que ce que l’on me donnait à voir était véridique, d’autant que quelques rares extraits filmés, projetés durant le spectacle en confirmaient la véracité.

 Régis : acte 3

De retour dans mon appartement, Régis (l’homme) et Régis (la pièce) continuent à me hanter, jusqu’à conduire à une nuit blanche ! Une nuit de cogitation. Pour me souvenir qu’il y avait un absent dans la pièce : Régis ! Certes il était présent par la médiation du corps de l’une des comédiennes du groupe. Mais absent quand même, car le soir de l’événement réel, ils étaient douze : onze plus un ! Ils étaient les douze. Ce soir, ils étaient onze, comme les « Onze » après la mort de Jésus. Il y avait donc un absent dans cette reconstitution ! Onze hôtes chez un hôte qui n’est pas là pour rendre compte. C’est ici que me revient à l’esprit l’ambiguïté du mot hôte qui peut jouer ici (hôte étant celui/celle qui reçoit // qui est reçu·e). Et la racine très ancienne de ce terme, HOS, est celle de deux mots antagonistes : HOSpitalité et HOStilité. Cela me semble être important aussi. Surtout. D’autant qu’une bascule vient de se faire. Le collectif nous dit quelque chose de Régis, mais aussi de ce groupe d’amis. Ce groupe d’amis qui, ensemble, devient bourreau ! Ensemble donc, même si l’un s’est désolidarisé à un moment. J’en viens à faire des lien à ce moment avec L’Expérience (titre original : Das Experiment) un film allemand réalisé par Oliver Hirschbiegel, en 2001 et de l’ambiguïté des rôles bourreau/victime ! La nuit blanche se termine. Les questions soulevées par la pièce, mais aussi par son interprétation par le collectif demeurent.

 Régis : acte 4

Le dernier acte va se déployer du vendredi 18 au matin jusque hier, lundi 21. Une réflexion sur ce que j’avais vu, la lecture de la pièce « Les amis », l’écoute de l’interview de David Nobrega sur RCF. Tout commence par le signe de connivence pour arrêter. Il me faisait songer au mot convenu dans les relations SM, pour que la personne en phase « maso » puisse dire que son « non » est un vrai non, que maintenant il faut arrêter. Certes, il y a ici un contrat entre les deux parties, ce qui n’était pas le cas de Régis qui n’avait pas conclu de marché. Mais pour Régis, il y a une préparation en amont. Même si l’on ne connait pas Régis dans le collectif Canines, il a bien fallu trouver le « bon sujet » (au double sens du mot !). Peut-être même a-t-il fallu faire d’autres essais ? Il en est ici, un peu comme dans les évangiles : il est impossible de mettre la main sur l’origine. Tout comme Jésus, Régis est l’absent par excellence, qui ne se donne à connaître que par le témoignage (fragile) d’autres qui parlent en son nom. Tout comme le groupe des douze qui deviennent onze après la disparition du Seigneur (Jésus/Régis !). Mais il y a aussi la transformation du peuple en foule, celle qui accueille Jésus/Régis, celle qui bascule pour former un autre corps (de tortionnaires) qui va crier « crucifiez-le ! ». Et, d’une certaine manière, dans l’expérience « initiale », le collectif a dû se transformer en foule, c’est du moins ce que laisse à penser la « reconstitution/reconstruction » qui laisse entrevoir les questions que se pose le collectif, les doutes, mais aussi, voire surtout, le moment où un groupe d’hommes et de femmes « civilisés », « humains » dérape ! Le moment où le collectif devient violent et incontrôlable, même s’il y aura le sursaut qui permettra de sortir du cauchemar et où les membres du collectif se rendront compte qu’ils sont allés trop loin. Il est même probable qu’à l’origine, chez le vrai Régis, la frontière de l’humanité a pu être franchie et que le collectif a pu, dans le « jeu » (« je » ?) se transformer en « foule » !

 Régis : épilogue

Pour aller plus loin, voici le podcast de l’interview de David Nobrega par ma collègue Delphine sur RCF. Si j’avais entendu celle-ci avant d’assister au spectacle, certaines de mes questions auraient trouvé réponse !

Interview de David Nobrega (30/9/19)

Enfin, voici la courte présentation de Régis sur Youtube. Je constate avec intérêt que la date de l’événement inaugural est placée au 22 novembre, comme s’il était impossible de mettre la main sur l’origine, la vérité qui serait initiale et inaugurale.



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