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Marjane Satrapi
Radioactive
Sortie du film le 07 mai en VoD sur Voomotion
Article mis en ligne le 11 mai 2020

par Julien Brnl

Signe(s) particulier(s) :

  • cinquième film de l’artiste franco-iranienne Marjane Satrapi, elle qui a notamment adapté « Persepolis » (2007) et « Poulet aux Prunes » (2011), deux de ses bandes-dessinées ;
  • film biographique sur Marie Curie, adapté du roman graphique de Lauren Redniss, « Radioactive : A Tale of Love and Fallout », publié en 2010.

Résumé : Paris, fin du 19ème siècle. Marie est une scientifique passionnée, qui a du mal à imposer ses idées et découvertes au sein d’une société dominée par les hommes. Avec Pierre Curie, un scientifique tout aussi chevronné, qui deviendra son époux, ils mènent leurs recherches sur la radioactivité et finissent par découvrir deux nouveaux éléments : le radium et le polonium. Cette découverte majeure leur vaut le prix Nobel et une renommée internationale. Mais après un tragique accident, Marie doit continuer ses recherches seule et faire face aux conséquences de ses découvertes sur le monde moderne…

La critique de Julien

Dire que l’on adore Rosamund Pike est un bien peu de chose. Celle qui a crevé l’écran dans l’excellentissime « Gone Girl » (2014) de David Fincher n’a jamais plus quitté depuis notre estime de spectateur, tant son rôle d’Amy Elliott-Dunne et son interprétation nous ont profondément marqués. L’Oscar de la Meilleure actrice lui ayant malheureusement échappé (au profit de Julianne Moore pour sa prestation dans le « Still Alice » de Wash Westmoreland et du regretté Richard Glatzer), c’est donc au tournant qu’on l’attendait, dans un rôle qui pourrait une nouvelle fois la faire briller aux yeux du monde, elle qui s’était volontairement éloignée des projecteurs pour se consacrer à son rôle de maman après le succès rencontré par « Gone Girl ». Malgré quelques bons rôles depuis, mais dans des films n’ayant rencontré le succès qu’ils méritaient (« A United Kingdom » d’Amma Asante, « Hostiles » de Scott Cooper, « A Private War » de Matthew Heineman), quelle ne fut pas notre grande surprise lorsque l’on a appris qu’elle camperait Marie Skłodowska-Curie, et d’autant plus pour Marjane Satrapi, auteur de bandes dessinées (« Persepolis »), adaptant ici le roman graphique de Lauren Redniss, « Radioactive : A Tale of Love and Fallout » (2010).

Commençons donc par cette interprétation, puissante de Rosamund Pike, elle qui a beaucoup lu et suivi des cours de sciences pour camper une pragmatique et instable Marie Curie. Pointilleuse dans son jeu (Curie était gauchère), l’actrice irradie une nouvelle fois l’écran dans la peau de la première femme à avoir remporté un prix Nobel, de la première et seule femme (et personne) à avoir remporté deux fois le prix Nobel, et d’autant plus dans deux domaines scientifiques différents (physique et chimie). C’est dire si le personnage a révolutionné la science, elle qui fut une pionnière de la radioactivité, à la différence près qu’elle a dû, au contraire de Pierre Curie et Henri Becquerel, se battre pour pouvoir être reconnue à juste titre pour son Nobel, étant donné que la proposition transmise par l’Académie des sciences française ne contenait au départ que les noms des deux hommes, autour de leurs recherches sur les radiations. Puis vint, huit années plus tard, son prix Nobel pour ses travaux sur le polonium et le radium, et cette fois seule. De sa condition de femme, en passant par sa vie de famille et son amour inconditionnel pour son mari, Rosamund Pike incarne avec conviction cette femme forte, tiraillée par ses principes, et ses peines de cœur.

Marjane Satrapi met donc en scène une partie de son parcours, personnel et centré sur ses deux recherches scientifiques, et le questionnement éthique qu’elles engendrent, étant donné leurs conséquences parfois néfastes sur le monde moderne. Et en l’occurrence, Marie Curie a beau avoir permis de révolutionner la médecine et de sauver bien des vies, il lui a également fallu vivre avec le poids de ses trouvailles, utilisées par des personnes malveillantes, et incontrôlables, pour détruire, notamment durant la guerre, avec la confection de bombes... Certaines séquences nous plongent ainsi à des dates clés postérieures où les conséquences de ses recherches, et leurs avancées scientifiques, ont indirectement détruit des vies, notamment le 06 août 1945, à Hiroshima, ou encore suite à la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, survenue le 26 avril 1986. Cependant, Marie Curie, victime de son invention (à la suite d’une leucémie) le 04 juillet 1934, à 66 ans, n’a aucunement vécu ces dates. Dès lors, celles-ci ne sont utilisées ici que pour appuyer ce sentiment de culpabilité qui l’a habité, mais également et surtout pour une question de mise en scène, reflétant le roman graphique sur lequel se base le film. Ces séquences temporellement déconnectées avec les faits racontés présentent alors des couleurs radioactives, purement visuelles, notamment lorsque la célèbre danseuse Loïe Fuller arbore son costume phosphorescent au radium, alors que Pierre et Marie Curie ont pourtant refusé de lui créer un tel costume, bien qu’elle ait réalisé un spectacle sur le thème du radium. « Radioactive » permet donc aussi de jeter un (bref) œil sur l’après de ses découvertes, notamment durant la guerre, de la création de l’Institut Curie à ses déplacements sur le front pour réaliser des radiographies de blessés, elle qui fut rejointe à l’époque par sa fille, Irène (Anya Taylor-Joy), ayant quant à elle obtenu le prix Nobel de chimie en 1935 (conjointement avec son époux) pour la découverte de la radioactivité induite et de la radioactivité artificielle.

Tout cela a au moins le mérite de nous en apprendre sur cette femme, orgueilleuse et de poigne, toujours restée attachée à ses racines polonaises, même après sa naturalisation française à la suite de son mariage, elle qui a d’ailleurs donné le nom de l’élément chimique polonium en hommage à la Pologne. Mais « Radioactive » n’est pourtant pas aussi fouillé que l’a été la vie de Marie Curie. Autant donc dire qu’on en découvre ici autant que sur la page Wikipédia de la Dame. En plus de cela, le biopic est très classique dans sa reconstitution d’époque, et à l’émotion davantage ciblée sur la portée de l’utilité de la (co-)création de la scientifique, que sur le sentimental du personnage principal, assez froid et peu empathique, bien qu’au combat féministe engagé, et hantée par sa quête de compréhension de l’impossible. Certes, cela est très honorable en soi, mais au dépens d’une tension dramatique. Si le film de Marjane Satrapi se regarde ainsi sans déplaisir, c’est surtout grâce au jeu de son actrice principale, ainsi que par les envolées picturales qui parsèment sa mise en scène, qui viennent ainsi dépoussiérer le tout, et porter un regard et écho nuancé sur l’être humain et ce qu’il est capable de faire de bien, et de mal, avec son cerveau, et ses mains.

Offrant un regard pertinent sur la recherche scientifique, et précisément ici aux utilisations médicales de la radioactivité, ainsi que son pouvoir destructeur, Marjane Satrapi adapte un roman graphique qui lui parle, et qui nous parle d’une femme révolutionnaire, interprétée avec dévouement, et passion. Mais « Radioactive » n’est pas aussi rayonnant que le radium qu’a manipulé Marie Curie, et ne dépasse jamais des lignes de conduite, ne procurant ainsi pas le frisson attendu.

https://www.youtube.com/embed/fRRGlCIfr5E
RADIOACTIVE – Bande-annonce officielle VOSTF – Marjane Satrapi (2020) - YouTube