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Christopher Nolan
Oppenheimer
Sortie du film le 19 juillet 2023
Article mis en ligne le 25 juillet 2023

par Julien Brnl

Genre : Biopic, drame, film historique

Durée : 180’

Acteurs : Cillian Murphy, Robert Downey Jr, Matt Damon, Emily Blunt, Robert Pugh, Rami Malek, Benny Safdie, Josh Hartnett, Matthew Modine, David Krumholtz, Kenneth Branagh, Alden Ehrenreich...

Synopsis :
Biopic sur J. Robert Oppenheimer, le « père de la bombe atomique », pendant la Seconde Guerre mondiale.

La critique de Julien

Christopher Nolan est un virtuose. C’est même plus un symphoniste de l’image et du son, mais aussi de la narration, lui qui est capable de nous raconter une histoire, somme toute classique de prime abord, mais de manière ô combien innovante, éclatée, mais toujours de manière scrupuleuse, selon sa vision des choses. C’est un artisan qui, lorsqu’il touche à un sujet, à un univers, parvient à en faire ressortir le meilleur de lui-même (d’eux-mêmes !), tout en en saisissant ce qui caractérise son propre cinéma, et les questions qui taraudent son esprit. Pourtant, le Monsieur semble oublier que le cinéma est universel [1], et qu’il se doit de toucher au plus large des publics. Au même titre que son dernier casse-tête tempo-méta-philo-allégorique « Tenet » (2020), qui était le premier blockbuster à oser sortir en pleine pandémie, on lui reprochait déjà une certaine prétention dans sa mise en scène, inextricable et complexe, et surtout dans son écriture, et ses dialogues, lourds et abstraits, et cela pour le plus commun des spectateurs. Or, son nouveau film, « Oppenheimer », d’après le livre « American Prometheus : The Triumph and Tragedy of J. Robert Oppenheimer » (2005) de Kai Bird et Martin J (paru aux éditions le Cherche Midi), n’échappe pas à sa règle, lui qui est un(anti-) biopic ne respectant aucunement les conventions du genre, quitte à, profondément, dérouter, mais surtout, à marquer, tourmenter le spectateur. Et ça, on ne peut lui reprocher !

Film-fleuve, avec près de trois heures d’images, « Oppenheimer » est le douzième métrage de Christopher Nolan, dédié au physicien théoricien américain d’origines juives, Julius Robert Oppenheimer, surnommé le « père de la bombe atomique ». Dans le but de sauver le monde, et de créer naïvement une coalition internationale autour de l’énergie atomique, ainsi que motivé par le danger des nazis et leur antisémitisme, Oppenheimer a, en effet, mis au point trois bombes atomiques, en 1945, parmi celles qui furent lancées par le Président des États-Unis Truman, sur Hiroshima et Nagasaki, respectivement le 6 et 9 août 1945, après le test de la première, le 16 juillet de la même année, à Alamogordo, dans le désert Jornada del Muerto, à quatre heures de route au sud de Los Alamos, au Nouveau-Mexique, dans le cadre du projet « Manhattan ». Nolan ne se limite donc pas ici à une simple reconstitution de cette histoire, laquelle a révolutionné la science, et a changé, à tout jamais, la face du monde, quitte à pouvoir le détruire...

L’intrigue évolue, en effet, sur deux temporalités différentes, avec, d’une part, l’ascension et la chute d’Oppenheimer (Cillian Murphy), dont « l’audience » de sécurité d’Oppenheimer, en 1954, organisée par la Commission de l’énergie atomique des États-Unis (AEC), dirigée par Lewis Strauss (Robert Downey Jr), et cela en plein maccarthysme anticommuniste, sous la présidence des États-Unis d’Eisenhower. Ayant duré quatre semaines, ces audiences, initialement non rendues publiques, exploraient alors les antécédents communistes, les actions et les associations de J. Robert Oppenheimer, visant ainsi à prouver une éventuelle trahison d’Oppenheimer au profit de l’Union soviétique. C’est alors au cours de celles-ci qu’il paiera le prix cher de ses positions à l’encontre de la bombe thermonucléaire (dite « H » pour hydrogène), et de ses relations communistes d’avant-guerre. D’autre part, le film suit, en noir et blanc, l’audience de confirmation du Sénat américain de Lewis Strauss au poste de secrétaire américain au commerce, en 1959, lequel aurait été l’une des forces motrices desdites audiences controversées envers Oppenheimer, y révélant ici son rôle...

D’emblée, « Oppenheimer » joue de la personnalité insaisissable et instable du personnage, le film débutant en 1926, alors qu’il n’avait, à l’époque, que 22 ans, et déjà en prise avec l’anxiété et le mal du pays, lui qui étudiait au laboratoire Cavendish, au Royaume-Uni. Maladroit, et ayant du mal avec l’autorité, le scientifique ruminait énormément quant à la compréhension de la structure atomique et de la théorie quantique, ce que Christopher Nolan illustre ici par de sublimes images d’interactions entre atomes, molécules et d’ondes d’énergie, ainsi que d’étoiles, de trous noirs et de supernovas (réalisées grâce à des méthodes pratiques), sans doute imaginées par Oppenheimer, lors de ses nombreux égarements, et portées par les terriblement saisissantes envolées musicales du compositeur et chef d’orchestre suédois Ludwig Göransson (mention spéciale au titre « Can You Hear the Music ? », qui dresse les poils). Ces moments, hors du temps, et de la réalité, constituent, à n’en pas douter, l’une des ambiances cinématographiques des plus réussies du nouveau film de Nolan, nous immergeant, nous paralysant instantanément pour les trois heures qui suivent. Or, autant dire que cette entrée en matière aide à pénétrer, non pas dans la psyché du personnage, dont l’apprentissage scientifique n’est d’ailleurs ici que peu développé, mais bien dans une longue et éprouvante suite de scènes dialoguées, extrêmement bavardes, et très peu accessibles pour celui qui n’y connaît rien à ce morceau de l’Histoire. Heureusement, toutes les scènes ne se valent pas, et Nolan calme le jeu lors d’échanges clefs, notamment entre Oppenheimer et Albert Einstein (Tom Conti), ou avec son épouse, Katherine « Kitty » Oppenheimer (Emily Blunt), lui reprochant alors de ne pas de défendre...

En plus donc de naviguer, sans prévenir, entre ses temporalités, et sans pour autant également les décrire (heureusement que le jeu des couleurs nous aide à y voir... plus clair !), ni présenter ses (très nombreux) personnages, ni leurs rôles prédéfinis, Christopher Nolan nous assomme littéralement de discussions aussi pointilleuses qu’ambiguës, d’autant plus vis-à-vis des termes scientifiques employés. Mais c’est surtout le rythme avec lequel il enchaîne ces rencontres, sans qu’on parvienne, finalement, à comprendre, ou bien même à contextualiser celles-ci. Les sous-titres, qui défilent à la vitesse de la lumière, devraient d’ailleurs, en version originale, devraient d’ailleurs désavantager le francophone. Le spectateur est alors bombardé par un flux d’informations, cependant hautement radioactives. En effet, tout ce qui est dit est ici très intéressant, et, le spectateur le sait, d’un enjeu capital pour l’humanité. Celui-ci, redoublant d’efforts et d’intérêts, et qui réussira donc à plonger dans cette richissime intrigue, parviendra à y déceler, crescendo, en reconstituant les pièces du puzzle, ses tenants et aboutissants. Mais il lui faudra aussi compter sur les flash-back et scènes parfaitement imaginés dans l’intrigue, suggestifs, lesquels, sans rien nous dire verbalement, laissent sous-entendre des choses, jouant également des rôles prédominants dans cette histoire, dont au niveau des causes du réquisitoire dont sera victime Oppenheimer, lui ayant valu de perdre son habilitation de sécurité, et donc d’être éloigné des laboratoires...

« Oppenheimer » est un film qui nécessite certainement du temps pour qu’on le digère, et qui se vit, lorsqu’on le regarde, comme une véritable expérience, comme une bombe à retardement. Car le souffle provoqué par cette explosion de répliques, sans savoir véritablement où elles vont, ni qui elles vont concerner à l’avance, emportent tout sur leur passage, à l’image de la reconstitution de l’essai nucléaire Trinity, Nolan ayant renoncé pour cela à l’utilisation de CGI, lequel, avec le superviseur d’effets spéciaux Scott R. Fisher, a utilisé des miniatures, et une perspective forcée, tandis que la ville de Los Alamos a été construite de toutes pièces. Mais, entre nous, dire que « Oppenheimer » est à voir en IMAX 1.43:1 est présomptueux de la part de son metteur en scène, lui qui est le premier à avoir permis de fabriquer une pellicule au format IMAX en noir et blanc, d’ailleurs pour ce film. En effet, outre quelques scènes immersives, dont celles qui se passent dans la tête du scientifique, ou de l’explosion atomique, le film de Christopher Nolan peut amplement s’apprécier en laser, et sur un écran standard. Cela n’enlève rien à son efficacité, au malaise captivant auquel il nous invite, et à l’alerte qu’il sonne...

Porté, une fois de plus, par un casting phénoménal, le cinéaste offre de grands rôles à ses acteurs, dont, évidemment, à Cillian Murphy, pour la première fois en tête d’affiche d’un de ses films. Or, l’acteur est totalement habité par son personnage, lequel se livre et ne s’exprime que très peu, quitte à se questionner à son égard. Or, l’écriture ne cherche pas à nous mettre en empathie avec ce dernier, bien que Nolan arrive à nous incomber de ses émotions les plus affreuses, notamment lors d’un pur moment de terreur, lorsqu’il offre un discours à Los Alamos à une foule hystérique, tapant des pieds sur des gradins en bois, applaudissant et criant de rage face à la « réussite » d’Hiroshima. À ce moment-là, l’esprit d’Oppenheimer, confus, semble simuler, voir de ses propres yeux, et sur son public présent, les conséquences de sa propre création. Lumière aveuglante, chair humaine soufflée, pleurs, corps calcinés... Cette scène marque, certainement, le début de la fin du scientifique. Que dire également de son entrevue avec le Président Harry S. Truman (Gary Oldman), auquel il révélera de terribles sentiments quant à ce qu’il a réalisé ? Emily Blunt est également incroyable de fermeté dans rôle de l’épouse, elle qui jouera un rôle important dans le combat de la réhabilitation de son mari. Robert Downey Jr, Matt Damon et Robert Pugh, à des degrés de présence différents, impressionnent aussi, le premier jouant un homme dont l’ego scientifique et public a été blessé par Oppenheimer, et prêt à tout pour renverser son adversaire, jusqu’à sa disgrâce. Le reste du casting n’est pas en reste, et offre une partition aussi complète que parfaitement dirigée, même si l’intrigue ne permet pas d’appréhender chacun des personnages sur le même pied d’égalité.

Christopher Nolan a beau faire comme si son public savait de quoi il parle, tout en en maîtrisant les codes, « Oppenheimer » n’en demeure pas moins un film qui ne laisse pas indifférent, et qui invite à la réflexion, à la remise en question de nos actes, de nos créations, sans prendre le temps, à court et long terme, d’en mesurer les impacts, eux qui défient, parfois, les lois de la gravité. C’est une course contre la montre effrénée vers la cessation supposée des guerres, mais par la destruction, alors que l’énergie atomique, elle, est plus que jamais à ce jour, l’arme qui pourrait nous rayer de la carte. On ressort alors de ce film, quelque peu apocalyptique, à la fois retourné, fatigué, essoré, mais fondamentalement persuadé d’avoir assisté à une œuvre cinématographique qui fera date, et qui mérite qu’on s’y jette, corps et âme, tout en restant - devant - bien concentré, alors sous tension, et prêt à exploser. Rarement un film nous aura autant positivement rebutés !



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