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CINECURE
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Cinécure est historiquement lié aux émissions radio consacrées au cinéma par Charles De Clercq sur RCF. Depuis l’automne 2017, Julien apporte sa collaboration au site qui publie ses critiques.

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Kelly Reichardt 2006
Old Joy
Article mis en ligne le 29 septembre 2019

par Charles De Clercq

Rédigé le 23/8/11

C’est un de mes meilleurs amis qui souhaitait voir Old Joy, a loué le film à la médiathèque et m’a proposé de le voir chez moi, ayant découvert auparavant, de la même réalisatrice Wendy et Lucy (2008), un film réunissant Michèle Williams et une chienne, Lucy !

Old Joy n’a rien pour lui. L’histoire tient sur deux lignes : deux amis, Mark et Kurt partent en week-end auprès d’une source d’eau chaude (Bagby Hot Springs), à l’initiative du second. Ils se perdent, se parlent, se taisent, se touchent, s’esquivent et reviennent, le premier chez sa compagne qui attend un bébé, le second, en rue, probablement.

Si Old Joy n’a rien pour lui, les personnages non plus. Ils ne sont ni beaux, ni charismatiques, ni transcendants. Aucun événement dans cette histoire qui n’en est pas une. Deux personnages (excepté l’épouse de Mark, au début du film et une scène avec des clients dans un resto-room au milieu du film) : il ne se passe rien, sinon le temps qui passe, ou plutôt le temps qui est passé.

J’emploierai ici un terme grec, utilisé aussi en théologie, le kairos, le moment favorable, l’instant à saisir. C’est justement ici et dans chacun des trois films que je recense maintenant, qu’il est question de ce kairos, saisi ou raté !

Ces deux hommes ont une vie bien différente. Il semble bien que Mark (Daniel London) soit plus (re)posé, plus stable et pourtant, peut-être, plus adulescent que Kurt (Will Oldham, chanteur, excellent ici dans son rôle), plus mûr mais « laissé-pour-compte » dans cette société américaine (nous sommes, semble-t-il à l’époque de Bush).

Deux hommes, deux acteurs auxquels il faut en ajouter deux autres : la radio et la chienne Lucy.

La radio diffuse notamment un discours plutôt politique (libéral, au sens américain) en toile de fond (sonore). La chienne est là, tout simplement, présente, proche et dans le paysage. Et, en matière de paysage, si nous sommes dans la « nature » dans ce surprenant, étrange, lent et mélancolique road-movie, celle-ci est envahie par la « ville », notamment par la présence d’un dépôt de détritus qu’ils (les deux protagonistes) utiliseront pour se reposer. Mais il sera dit aussi que la nature est présente dans la ville, par les arbres, les parcs.

Là, dans cet endroit « poubellisé » la parole va se délier mais n’arrivera pas à défaire certains noeuds. Curieusement, Kurt parlera de ce en quoi il croit, sa théorie des origines, une adaptation de celle des cordes. Mais aussi, advient à la parole, une blessure, un manque, une nostalgie. Il s’est passé (ou pas) quelque chose dans le(ur) passé, entre eux, dans leur amitié. Quelque chose qui n’a pas été saisi ou poursuivi. On ne sait pas. Kelly Reichardt, la femme, qui filme ici la parole et les non-dits de deux hommes ne nous dira rien, ne dévoilera rien. Nous sommes dans l’ellipse et Kurt (se) voilera pour ne pas dire le manque, l’absence, la carence, le vide ? à Mark.

Plus loin, arrivé au terme (aux thermes !!!) nous avons droit à une scène surprenante : ils vont, ces hommes, se dénuder pour prendre un bain d’eau chaude, chacun séparément dans une baignoire. Mais à un moment donné, Kurt sortira de son bain, s’approchera de Mark et le touchera (réaction de crispation, d’étonnement de Mark), le massera ensuite. Relâchement de la main de Mark. Relâchement de la caméra qui quitte les protagonistes. Gros plans sur des détails de la structure du lieu, sur des oiseaux, sur les arbres avec un plan de plus en plus large. Ellipse, car on ne reviendra plus là-dessus (ni la caméra, ni les protagonistes). Ici, il faut noter l’intérêt du bonus qui précise combien il y a eu de tension lors des deux jours du tournage de cette scène-là. Il s’agit de deux hommes, acteurs, et d’une équipe essentiellement masculine, dirigée par une femme. Et que ce soit justement une femme qui dirige en cet instant où des hommes sont vulnérables et à nu (à tous les sens du terme) n’était pas facile à gérer pour des hommes (au sens ici de « mâles »).

Je m’arrête un instant sur ce point. Nous sommes ici au cœur d’un tabou, au moins pour nos sociétés occidentales. Comment peut-on être tendre, se toucher (à tous les sens de l’expression) entre deux hommes, deux femmes, un homme, une femme sans que cela soit nécessairement « sexuel » (ou plutôt « génital ») ? Que signifie cette tendresse proposée par Kurt dont on ne connait rien de la réponse acceptée ou refusée par Mark. Il n’est pas question ici d’homosexualité (peut-être d’homosensualité, je n’en suis pas certain) mais d’une tendresse dans l’amitié. Est-ce qu’il y a un passé entre eux qui a échoué (à leur adolescence ?). On ne sait pas. On ne dit rien. Ce sera l’événement-non-événement du film. Mais ce rendez-vous sera raté. Il n’ont pu, dans ce nouveau kairos potentiel trouver une voie de rencontre.

Mark s’en retournera à son foyer à construire, Kurt s’en retournera... on ne sait pas trop où mais probablement à la rue, poursuivant son périple, seul, avec pour bagage un non dit et un non réalisé.

Il ne se passe rien et pourtant, il se dégage de ce film une infime tristesse, une tendresse ratée, des routes qui ne se croisent pas et s’éloignent, un sentiment d’une étrange perte.

On n’est pas loin de la nostalgie de The Dead (Gens de Dublin, John Huston, 1987) !



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