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CINECURE
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Alex van Warmerdam
Nr.10
Sortie le 9 mars 2022
Article mis en ligne le 12 décembre 2021

par Charles De Clercq

Synopsis : Günter a été trouvé à l’âge de 4 ans dans une forêt allemande et a grandi dans une famille d’accueil. Quatre décennies plus tard, il mène une vie plus que normale : il gagne sa vie comme acteur de théâtre, il passe du temps avec sa fille Lizzy et il a une relation avec une femme mariée. Quand un homme étrange croisé sur un pont lui murmure un seul mot à l’oreille, il commence à se poser des questions sur ses origines…

Acteurs : Tom Dewispelaere, Frieda Barnhard, Hans Kesting, Pierre Bokma, Anniek Pheifer, Gene Bervoets, Liz Snoijink, Jan Bijvoet, Dirk Böhling, Mandela Wee Wee, Richard Gonlag

Certains se souviendront probablement de son Borgman, réalisé en 2013, mais probablement moins de son avant-dernier film Schneider vs Bax, sorti sur nos écrans en 2015. A l’époque, dans notre critique de son neuvième film, nous écrivions : « Au risque de casser tout le suspens et l’intrigue, il est très difficile de faire écho à ce film qui se révèle être un thriller avec de très nombreux rebondissements. » Il en sera de même pour son dixième film qui donne ce titre méta à celui-ci Nr.10 ! Si le neuvième nous avait habitués aux retournements de situation avec un aspect « comédie », volontaire ou pas, dans le cas présent, ce Nr.10 outre sa dimension méta prend les allures d’un énorme rire du réalisateur qui atteint ici une dimension quasi cosmique, au-delà donc du comique, pour nous déplacer sur de nouvelles terres ou de nouveaux cieux par rapport à ceux ou celles qu’il nous invitait à arpenter. Il est bien difficile de décrire ce film sans spoiler outrageusement ce qui lui donne toute sa dimension, y compris religieuse, même si, à travers les personnages des prélats et prêtres présents dans l’intrigue, Alex van Warmerdam règle ses comptes avec le christianisme catholique, sa prétention à l’universel et sa volonté de conquérir le monde (ce dont de nombreuses cultures « différentes » ont dû payer le prix au cours de l’Histoire).

Sans en écrire beaucoup plus que le synopsis officiel, revenons à la « petite histoire », les deux pieds sur terre, si pas cloué au sol pour investir (notamment) un théâtre où une bien curieuse pièce se joue, sur scène et en dehors de celle-ci. Elle est en effet le théâtre d’antagonismes entre ses acteurs et le metteur en scène. C’est que Günter, l’acteur qui a le rôle principal, à ces premiers mots de la scène qu’il répète sont « Au décès d’Angela Mulder. Qu’il nous profite à tous ! ». A un autre moment, il dira ces phrases (qui à elles seules sont possiblement un condensé de tout le film !) : « Rien n’a changé. Le monde est toujours le même. Tournez le coin de la rue, et tout est comme avant, ou curieusement, tout à fait différent. Nous sommes confus par tout ce que nous voyons et tout ce qui nous est chuchoté à l’oreille. N’écoutez pas. Fermez les yeux. Tout le monde n’est pas une scène. Prenez une brique. Écrasez votre montre. Ne soyez pas une mouette derrière la charrue. » Mais Gunter a une aventure avec une femme mariée... qui est la femme du metteur en scène... qui l’apprend, surveille et observe son épouse adultérine passant la nuit chez son acteur principal. Acteur principal qui est lui-même filmé par sa fille Lizzi sans que l’on sache trop pourquoi et, à l’observation par celle-ci, s’ajoute une autre surveillance, celle d’un curieux voisin. Celui-ci rapporte le fruit de ses observations à un prélat, souvent occupé à manger et regardant la télévision (voyeur du monde en quelque sorte). De l’autre côté du monde réel, sur la scène, l’adultère va amener le metteur en scène à se venger en inversant les rôles de l’acteur principal avec Marius (dont la femme est gravement malade, ce qui l’empêche de dormir et donc de retenir son texte), celui qui ne servait que d’obscur second rôle.

Nous naviguons ainsi des répétitions théâtrales — dont le jeu s’enrichit (ou s’appauvrit) de ce qui se passe dans le monde réel, celui où l’on a, en principe, les deux pieds sur terre — aux surveillances dont Günter est l’objet (mais aussi ses relations avec sa maîtresse et avec sa fille). Et cela, dans une routine quotidienne jusqu’au jour où Günter fait une rencontre sur un pont. Des choses incompréhensibles pour nous (pour lui) lui sont murmurées à l’oreille par quelqu’un qui lui est inconnu. A partir de ce moment-là, le film va changer de tournure et il faudra plonger profondément dans la terre pour faire mémoire du passé de celui qui fut jadis adopté après avoir été trouvé dans un bois alors qu’il avait quatre ans. C’est à une véritable conversion du regard et de l’esprit que le réalisateur convie le spectateur qui devra alors prendre l’équivalent du point de vue de Sirius. Il se demandera alors ce qu’il en est de la nouvelle scène à laquelle il est convié. Comment faire mémoire de son origine ? Peut-on refaire cet itinéraire à rebours ? Retrouver sa parentèle ? Expulser ses démons ? Toute questions que se posera le spectateur d’un film qui, même habitué au cinéma d’Alex van Warmerdam, sera (agréablement ?) surpris par ce dixième film réalisé à l’aube des septante ans de son réalisateur. Quant à celui qui n’a pas l’habitude de son cinéma il risque de se retrouver, éjecté sur une orbite lointaine de ce qu’il pensait n’être qu’une banale histoire d’adultère sous surveillance. Be seeing you !



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