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Bouli Lanners
Nobody Has to Know
Sortie du film le 23 mars 2022
Article mis en ligne le 29 mars 2022

par Julien Brnl

Genre : Drame, romance

Durée : 99’

Acteurs : Bouli Lanners, Michelle Fairley, Julian Glover, Clovis Cornillac...

Synopsis :
Phil s’est exilé dans une petite communauté presbytérienne sur l’île de Lewis, au nord de l’Écosse. Une nuit, il est victime d’une attaque qui lui provoque une perte de mémoire. De retour sur l’île, il retrouve Millie, une femme de la communauté qui s’occupe de lui. Alors qu’il cherche à retrouver ses souvenirs, elle prétend qu’ils s’aimaient en secret avant son accident...

La critique de Julien

Six ans après son western futuriste « Les Premiers, les Derniers », ayant comme décors nos campagnes belges, Bouli Lanners s’est envolé pour l’Écosse (un autre pays cher à son cœur) pour « Nobody Has to Know », marquant ainsi une petite révolution dans son cinéma, à savoir qu’il a tourné son nouveau film en anglais, tout en mettant en scène pour la première fois une histoire d’amour, et entre cinquantenaires. Dans cette délicate romance, notre Bouli (inter)national offre ses doux traits à Phil, un exilé belge de qui on se méfie, habitant sur l’île reculée de Lewis, située sur la dernière portion de territoire de l’Écosse, où il travaille comme homme à tout faire dans une ferme, appartenant au fief d’un patriarche d’une austère et radicale communauté de presbytériens, influençant, à tous les niveaux, le rythme de la vie de cette île, loin d’être ainsi aussi uniformisée que partout ailleurs en Europe. Après avoir été victime d’un AVC, ce dernier perdra alors la mémoire. De retour de l’hôpital, Millie (Michèle Fairley, vue dans la série « Game of Thrones »), la fille - indépendante - de son patron, quant à elle prisonnière d’une image qui l’empêche de s’émanciper, prendra alors le temps de s’occuper de Phil, tout en l’aidant à retrouver ses marques dans un environnement duquel il ne se souvient (encore) de rien. C’est alors qu’elle lui annoncera qu’ils étaient amants avant son accident...

De la part de Bouli Lanners, la réussite de « Nobody Has to Know » ne nous étonne pas, lui qui, sous sa carapace et ses tatouages, renferme un grand cœur et une délicatesse qui vont de pair ici avec son travail d’écriture réalisé pour son film, écrit sur l’île en question, seul en plein hiver, avec pour décorum des landes, où le vent souffle en continu, et une communauté très renfermée sur ses traditions et une liturgie d’antan, envers laquelle on peut se sentir dès lors prisonnier. C’est en tout état de cause le cas ici de Millie, jouée avec retenue par Michèle Fairley, et froideur, et cela surtout le dimanche, jour d’église, où les femmes sont habillées en noir, avec chapeaux. Or, on sent rapidement que Millie cache quelque chose derrière sa réserve, vis-à-vis de Phil. Quant à Bouli Lanners, il parvient à donner de la candeur à son personnage, en quête de souvenir, et d’amour. Sauf que Millie lui demandera de ne pas relever au grand jour leur liaison, d’où le titre du film, dont on comprendra aisément par la suite les raisons de sa demande...

Avec ces longues étendues de paysages désertiques où ne pousse pas un seul arbre, « Nobody Has to Know » se regarde comme une histoire d’amour rendue impossible, mais que l’instant présent viendra percuter par l’urgence d’être vécue. En grand contemplatif, Bouli Lanners filme alors son histoire comme une fresque où la discrète lumière naturelle épouse tous les plans, alors que cette île est loin d’être la plus belle d’Écosse, d’après ses dires. Mais ce décor est pourtant un parfait compromis entre romantisme et dramaturgie, que ce film côtoie d’une scène à l’autre. Aussi, s’il met ainsi en scène une romance étouffée par un environnement stérile, Bouli Lanners utilise souvent les miroirs et autres vitres comme reflet de l’image des individus ; métaphore ici de la souffrance qu’ils peuvent ressentir vis-à-vis de la case dans laquelle on les a enfermés, les empêchant d’être eux-mêmes, et dès lors de vivre au grand jour, avec en plus ici un sentiment d’illégitimité pour le personnage de Michèle Fairley. D’une part, il y a la raison du mensonge, incontrôlé, instinctif, dont elle fait usage pour s’affranchir d’une responsabilité sentimentale trop longtemps gardée en elle, et d’autre part son incapacité à être soi-même, et dès lors d’oser aimer, et être aimée, et cela au regard de sa communauté, puritaine, et renfermée sur elle-même. Pourtant, c’est maintenant que cet amour doit être vécu, ou jamais...

En faisant choix de ne jamais clamer haut et fort cette idylle et ses sentiments au travers de son récit, Bouli Lanners fait également choix d’une pudeur qui empêche à l’émotion de s’exhaler à juste titre. Il nous guide alors au travers d’une histoire d’amour cérébrale et (trop longtemps) enfouie, sublimement mise en images, et où les dialogues, mesurés, ne sont donc pas légion. Mais « Nobody Has to Know », par ses quelques rares bouffées d’oxygène (en opposition finalement avec la nature qu’il filme), procure un grand bien, réconforte, et soulève toute l’importance d’oser aimer, et de ne pas le cacher. Au risque qu’il ne soit (déjà) trop tard...



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