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Chloé Zhao
Nomadland
Sortie du film le 09 juin 2021
Article mis en ligne le 18 juin 2021
dernière modification le 5 novembre 2021

par Julien Brnl

Genre : Drame

Durée : 108’

Acteurs : Frances McDormand, David Strathairn, Peter Spears...

Synopsis :
Suite à l’effondrement économique d’une ville de la campagne du Nevada, Fern fait ses bagages et part sur la route pour explorer une vie en dehors de la société conventionnelle en tant que nomade des temps modernes.

La critique de Julien

Avant de tourner pour Marvel Studios « Les Eternels », qui devrait sortir au cinéma le 03 novembre prochain, la réalisatrice chinoise Chloé Zhao a réalisé le film qui lui a valu de devenir la seconde femme de l’histoire (après Kathryn Bigelow) à recevoir l’Oscar de la meilleure réalisation, pour « Nomadland ». Ce drame, basé sur le livre « Nomadland : Surviving America in the Twenty-First Century » de Jessica Bruder, paru en 2017, a également obtenu le Lion d’or à la dernière Mostra de Venise, puis le Golden Globe du meilleur film dramatique, et enfin l’Oscar du meilleur film en 2021. C’est dire si ce film était attendu par les cinéphiles !

Après avoir quitté la Chine à 15 ans avant de partir étudier les sciences politiques en Grande-Bretagne, puis la production cinématographique à New York, pour ensuite définitivement vivre aux Etats-Unis, Chloé Zhao nous livre donc son troisième long métrage, elle qui est qualifiée de « traîtresse » par son pays d’origine, à la suite de propos attribués à un magazine américain en 2013, et ayant refait surface à la suite de sa victoire aux derniers Golden Globes. Et c’est bien dommage de ne pas (plus) reconnaître ce film, alors que la 93e cérémonie des Oscars et toute image de Zhao ont été censurées par les plateformes des médias sociaux chinois, contrôlés par l’État chinois. Qu’importe ce qu’il en pense, « Nomadland » n’a pas volé ses titres de presse, vantant sa qualité et ses mérites critiques.

On y suit alors Fern (Frances McDormand) qui, en 2011, a perdu son emploi après la disparition de l’usine américaine de plâtres à Empire, Nevada, ayant coulé la ville, là où elle a travaillé pendant des années avec son mari, récemment décédé. Rongée par le passé et les remords, Fern décidera alors de vendre la plupart de ses biens, et d’acheter une camionnette pour vivre et parcourir le pays, à la recherche d’emplois saisonniers. De l’Arizona aux Badlands, en passant par la Dakota du Sud, et un crochet en Californie, cette femme, vue par sa sœur comme courageuse et indépendante, se verra apprendre alors la vie de nomade (le terme américain approprié est « vandeweller »), à bord de son véhicule aménagé, en quête de liberté, l’autosuffisance et la libre mobilité, elle qui se prendra d’amitié pour quelques nomades, jouant d’ailleurs des versions fictives d’eux-mêmes, dont notamment Linda May, Swankie, et Bob Wells, eux qui, dans leur mode de vie, ne se disent jamais adieu. Car c’est sans ce dont a le plus besoin le personnage campé ici avec maestria par Frances McDormand, que Chloé Zhao filme avec une proximité naturelle nous permettant de capter toute la panoplie d’émotions que son jeu et son visage dégagent. Du sourire aux larmes, Fern n’a plus d’attache, là où elle vivait, et n’a d’autre choix, pour effacer le chagrin et le vide laissé par ses drames, de partir. D’ailleurs, le film est dédié à « ceux qui ont dû partir », lesquels « on croisera sur la route ».

Radiographie du lâcher-prise humain face à une société qui nous instrumentalise jusqu’à ne plus avoir besoin de nous, et nous laisser ensuite avec des miettes, « Nomadland » est un film qui, malgré ce qu’il dénonce, n’éprouve aucune rancœur, mais ressource. En effet, ce film nous veut du bien, apaise, entre fiction et documentaire, étant donné l’authenticité de la mise en scène de sa réalisatrice, et cette excellente idée d’avoir filmé les principaux intéressés par cette façon de vivre, laquelle prend ici tout son sens, notamment grâce à une écriture sans pathos, et empathie, laquelle évite le drame facile, pour alors témoigner de quelque chose de plus fort, à savoir à la fois l’espoir, la paix intérieure, le regard serein, pointant vers l’avenir. On se retrouverait même, parfois, à envier ces individus, bien que ce choix nécessaire, au contraire d’être voulu, appelle de grands sacrifices humains, tels que l’isolement et ses dangers, ou encore l’éloignement familial. Et puis, que dire de ce rêve américain vécu par ses/ces oubliés, eux qui traversent ici l’Ouest et ses paysages, à couper le souffle, et filmés pour la troisième fois pour Zhao par Joshua James Richards.

Quelle bouffée d’oxygène (pourtant enfermé en salle) que ce « Nomadland », lequel nous donne à vivre une épopée américaine enrichissante, accompagnée de personnages entiers, et servie par une cinématographie au service de son sujet. Malgré ses origines qui sont toutes autres, Chloé Zhao nous permet de découvrir un autre regard des Etats-Unis, avec juste ce qu’il faut pour laisser en nous une empreinte indélébile après séance.