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CINECURE
L’actualité du cinéma sur RCF

CINECURE pas un blog mais le complément sur le web des émissions radio du même nom produites par Charles De Clercq pour la radio RCF en Belgique. Celui-ci est sensible aux émotions dont il se nourrit et aime analyser les rapport entre films et romans lorsque ceux-ci sont adaptés au cinéma.

Nabil Ayouch
Much Loved
Sortie le 14 octobre 2015
Article mis en ligne le 20 septembre 2015
dernière modification le 20 octobre 2015

par Charles De Clercq
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Un film touchant, humain, qui traite de femmes et d’un vieux métier ! 86/100

Synopsis : Marrakech, aujourd’hui. Noha, Randa, Soukaina et Hlima vivent d’amours tarifées. Ce sont des prostituées, des objets de désir. Vivantes et complices, dignes et émancipées, elles surmontent au quotidien la violence d’une société qui les utilise tout en les condamnant.(ci-contre, le réalisateur).

Acteurs : Loubna Abidar, Danny Boushebel, Abdellah Didane, Halima Karaouane, Asmaa Lazrak.

 Un film controversé !

Le film, après sa présentation au Festival de Cannes, a été interdit de projection au Maroc [1]. Qu’en est-il ? Objet de scandale ou témoin d’une réalité aussi ancienne que le monde et dont personne n’est indemne, y compris au Maroc ?

 Ni réquisitoire ni plaidoyer !

Le dernier film de Nabil Ayouch nous fait découvrir un univers caché, connu sans l’être, celui de la prostitution au Maroc, les femmes et leurs « clients ». Et je pourrais qualifier le film d’obscène, au sens le plus étymologique du terme (et non son usage « vulgaire », commun), à savoir qu’il montre ce qui ne doit pas être vu, montré sur la scène (ou ici, sur l’écran). C’est qu’il nous donne à voir « des choses cachées depuis la fondation du monde » ! Le réalisateur ne condamne pas ces femmes, pas plus d’ailleurs que les clients. Notre point de vue occidental, moralisateur, nous ferait condamner ces hommes, principalement les clients saoudiens qui ont des usages et pratiques interdites par leur religion (ainsi, la drogue, l’alcool, l’appel aux prostituées !). Gageons que nous trouvons ici, en Occident des comportements d’hommes « bien sous tous rapports » et qui ont des comportements aux antipodes de l’éthique la plus élémentaire (à défaut de prescrits religieux). J’y ai vu des hommes qui eux aussi sont pris dans une structure religieuse, sociale et morale qui les étouffe et dont l’argent peut les libérer, ici, hors du pays. Paradoxalement, le statut de la femme, sa place et son rôle dans la société, engendre chez des (les ?) hommes une intense frustration sexuelle. En somme, ce que l’argent permet partout, qu’importe les codes religieux ou sociaux ! Le film ne condamne pas et ne justifie pas et il est assez proche d’un documentaire, quasiment d’un docu-réalité ou d’un docudrame, alors même que le film est une pure construction [2].

 Quelques messieurs trop tranquilles !

Les hommes-acteurs, en particulier ceux qui jouent les clients saoudiens - mais pas seulement, j’y reviendrai - sont assez criants de vérité dans leurs rapports aux femmes, leurs transgressions et l’usage qu’ils font de leur argent. Le réalisateur en montre aussi dans leur fragilité, ainsi le poète qui passe la nuit avec une des prostituées, lui récite des poèmes, la revoit et revoit encore et ne peut cependant la satisfaire, et pour cause : la femme ne sera pas l’avenir de cet homme ! Un ordinateur pas sécurisé montrera à la femme ce qui doit être tu et qui est pire infamie pour cet homme que de la fréquenter elle ! Occasion de prendre conscience que la rencontre avec celle-ci est une façon de conforter une identité au-delà de la transgression même qu’elle constitue ! Occasion aussi de faire naître l’injure [3]. Il n’y a pas que les clients « arabes », il y a aussi un Français (joué par Carlo Brandt) qui aime sincèrement Noha. Ce sera l’occasion pour le réalisateur de nous montrer de très belles images d’une relation sexuelle entre eux. Scène forte, émouvante, tendre, voire troublante, alors qu’il n’y a pas d’images « explicites » comme on dit. D’autres hommes sont encore à mettre en exergue : ainsi ceux qui n’ont pas d’argent sans cependant être pauvres, tel celui qui paiera, en légumes,Hlima, la prostituée venue de la campagne ! Enfin, reste un homme, pivot des liens entre ces femmes, presque un « protecteur », Saïd, sans qui elles ne seraient que ce qu’elles sont « des prostituées » !

 Saïd et ses drôles de dames !

C’est que Saïd en accueillant, chouchoutant, conduisant ces femmes sur leurs lieux de rendez-vous ou de « travail », leur offre une sorte d’amitié tout en laissant place à leur dignité. Et si j’ai relevé plus haut le jeu des acteurs hommes, il me faut, plus encore, mettre en avant celui des femmes-actrices. Tout d’abord, elles ne le sont pas ! Pas actrices professionnelles donc et encore moins prostituées. Je cède ici la « parole » au réalisateur :
Ce ne sont pas des actrices professionnelles. Je les ai rencontrées pendant la phase d’enquête. Elles ne sont pas prostituées mais connaissent ce milieu très bien de par les quartiers où elles habitent. On a beaucoup travaillé en préparation sur des exercices qui faisaient appel à leur intériorité. J’ai cherché en elles ce qui les blessait, je les ai aidées à se débarrasser de certaines choses. Ce travail leur a permis de changer le regard qu’elles portaient sur elles-mêmes, de s’aimer et de rentrer petit à petit dans la peau de leurs personnages.
Et sur le tournage, on improvisait beaucoup. Je leur disais où j’avais envie d’emmener la scène, ce qu’elle racontait et je les laissais proposer beaucoup de choses, notamment en termes de dialogues. Ce travail à leurs côtés fut un bonheur. Nos échanges ont porté ce film au-delà de toutes mes espérances. Elles ont accepté de se livrer, de se déshabiller et de me montrer leur âme, « sans maquillage », comme elles disent
.

Il y a une beauté chez ses femmes, extérieure, certes, mais aussi intérieure, comme on dit. D’une certaine façon, elles ont pris leur destin en mains et gèrent leur activité. Je n’ai pu m’empêcher de faire un lien avec le film Greek Pete de Andrew Haigh, consacré, lui, à la prostitution masculine. J’ai vu ce film récemment dans le cadre de la sortie récente de 45 Years du même réalisateur. Greek Pete est un documentaire dramatique, assez confidentiel (vu le thème) où le réalisateur a choisi l’option documentaire [4]. Mais dans l’un et l’autre cas, les protagonistes ne sont pas enfermés dans la prostitution. Ils/elles prennent distance et peuvent se reconnaître dans la célèbre réplique « Je ne suis pas celle (celui) que vous croyez ! ». A comprendre donc comme « Je ne me laisse pas enfermer dans l’image que tu as de moi, je ne m’identifie pas à la prostitution que je pratique ! » [5]. A noter aussi l’interaction entre femmes de la ville et femme de la campagne. Malgré une clientèle fort différente, malgré des milieux sociaux dissemblables, elles arrivent à se retrouver dans une commune humanité qui, paradoxalement, leur ouvre un espace de liberté !

 Diaporama

 Bande-annonce :

Notes :

[1Le ministère de la Communication ayant jugé que l’œuvre comportait un « outrage grave aux valeurs morales et à la femme marocaine, et une atteinte flagrante à l’image du royaume ». Le film a été particulièrement vilipendé dans les milieux islamistes : un cheikh salafiste a notamment appelé à traduire le réalisateur Nabil Ayouch en justice pour avoir porté atteinte « aux mœurs et à l’intégrité morale des Marocains ». Une association a par ailleurs annoncé son intention de porter plainte contre le réalisateur et l’actrice principale Loubna Abidar pour avoir nui à l’image de Marrakech et plus largement à celle du Maroc.

Nabil Ayouch, qui se dit victime d’une campagne d’« hystérie collective », accompagnée de menaces de mort contre lui et ses actrices, déclare avoir voulu, dans son film, « donner la parole à ces femmes qui souffrent ». Il souligne que son intention n’était pas de nuire à l’image du Maroc mais d’aborder un problème social : la prostitution est autour de nous et au lieu de refuser de la voir, il faut essayer de comprendre comment des femmes qui ont eu un parcours difficile ont pu en arriver là (source Wikipedia).

[2La lecture du dossier presse après la rédaction de cet article confirme mon intuition, car le réalisateur avait pensé à la piste du documentaire : Au départ, je me demandais si je n’allais pas partir sur un documentaire ou un docu‑fiction. Mais je me suis rendu compte qu’en dehors de toutes ces histoires que j’avais entendues, j’avais la mienne à raconter, c’est-à-dire mon lien à ces femmes, ce qui m’avait bouleversé en les entendant, mon regard porté sur elles. Je voulais m’approcher le plus possible d’une forme de naturalisme qui donne à voir ce qu’est réellement la vie de ces femmes, mais le film est une vraie fiction, que j’assume comme telle, avec des partis pris, notamment en termes de réalisation, d’image, de montage.

[3Sur ce thème, on pensera aux travaux de Didier Eribon, dans son livre Une Morale du Minoritaire, Variation sur un thème de Jean Genet (Paris, Fayard, 2001, 339 pages).

[4C’était d’autant plus prégnant que ces « escorts boys » de Greek Pete ont commencé très tôt à se prostituer parce que des messieurs plus âgés les payaient. Or, justement, nous découvrons dans Much Loved un jeune, pas encore adolescent, qui se vend à des Occidentaux contre de l’argent !

[5Il va de soi que dans l’un et l’autre film nous sommes bien loin de situations sordides où des femmes, voire des jeunes gens, venus de l’Est sont exploités par des réseaux mafieux sans scrupules.


flèche Sur le web : Lien vers la fiche IMDB


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