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CINECURE
L’actualité du cinéma sur RCF

CINECURE pas un blog mais le complément sur le web des émissions radio du même nom produites par Charles De Clercq pour la radio RCF en Belgique. Celui-ci est sensible aux émotions dont il se nourrit et aime analyser les rapport entre films et romans lorsque ceux-ci sont adaptés au cinéma.

Darren Aronofsky
Mother !
Sortie le 13 septembre 2017
Article mis en ligne le 9 septembre 2017
dernière modification le 19 septembre 2017

par Charles De Clercq
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Un film inclassable, bancal, sur les malheurs d’un poète ! Un scénario trop alambiqué. 31/100

Synopsis : Un couple voit sa relation remise en question par l’arrivée d’invités imprévus, perturbant leur tranquillité.

Acteurs : Jennifer Lawrence, Javier Bardem, Kristen Wiig, Michelle Pfeiffer, Domhnall Gleeson, Ed Harris, Brian Gleeson, Jovan Adepo.

Attention ! Notre critique est garantie avec 100% de « spoilers ». Si vous préférez ne rien savoir avant, mieux vaut abandonner la lecture immédiatement ! Toutefois, nous avons l’impression que connaître le déroulement du film ne devrait pas gâcher le plaisir, que du contraire, cela devrait vous aider à découvrir une éventuelle clé de lecture face au fouillis d’impasses que contient le film.

 Un film biblique ! Sérieusement ?

Le dernier film d’Aronofsky devrait diviser critiques et spectateurs. Nous apprécions certains de ces films, n’entrons pas vraiment dans certains et avons été surpris de la lecture « historique » et « matérielle » que le réalisateur fait de l’histoire de Noé que, comme beaucoup d’exégètes, nous classons dans le domaine du mythe. A la sortie de la projection presse, plusieurs confrères faisaient été d’un film christique et y ajoutant la dimension du « père » qui sacrifie son fils. Cela pourrait (quoique) fonctionner si le réalisateur était chrétien, mais il est juif et donc la dimension christique et sacrificielle n’est pas dans son « package » religieux. Une consoeur qui a vu le film à Venise se voit poser la question suivante sur Facebook : C’est comment Mother ! ? (en trois adjectifs, par ordre alphabétique) à laquelle elle répond : « Angoissant, biblique, cauchemardesque ». Ce que nous commentons de la façon suivante : ’et le côté « biblique »... certes, plusieurs le disent, disent l’avoir vu... Quant à moi (suis-je trop athée ? ce qui serait le comble) je ne l’ai pas franchement vu... mais bon... il sera l’un des trois films en débat lors d’une prochaine émission Les 4 sans coups et j’ai l’impression qu’il y aura vraiment matière à débat et à débattre !!!!’. Un confrère de nos amis, Nicolas Gilson, participera justement à cette émission (le lien vers le podcast suivra donc). Il insiste aussi sur cet aspect biblique. Il écrit ainsi dans sa critique (que nous ne pouvons que chaleureusement inviter à lire) : « le réalisateur fait entrer ses personnages dans un théâtre métaphorique (des plus biblique) » et ajoute « Dieu, la Terre, Adam, Eve, Caïn, Abel et toute l’humanité (ses cultes comme ses guerres) engendrent un nouveau prophète et un nouveau déluge… ». Admettons que le film a voir avec le processus de création (qu’il majuscule !), mais alors qui se cache derrière ces augustes figures bibliques ? Parce qu’à convoquer ici le théâtre de la Genèse on serait bien en peine pour la distribution des rôles. Ainsi Dieu serait Him (Javier Bardem)... marié à Mother (Jennifer Lawrence), Adam serait Man (Ed Harris) et Eve serait Woman (Michelle Pfeiffer) et leurs enfants Caïn et Abel seraient Oldest Son (Domhnall Gleeson) et Younger Brother (Brian Gleeson). C’est en tout cas la distribution la moins illogique car si l’on place les deux protagonistes principaux, cela ne fonctionne plus vraiment. N’empêche que si l’on opte pour ’notre’ distribution, la visite, voire l’invasion du monde divin par « Adam et Eve » ne tient pas vraiment la route. Tout au plus pourra-t-on faire appel à un vague fond culturel biblique (selon Aronofsky, « le sixième jour » et... l’Apocalypse) mais qui au mieux correspondrait aux restes d’un judéo-christianisme comme les débris d’un navire qui a sombré et qui ont échoués sur la plage.

 Le péché, c’est rater sa cible !

Il y aura(it) donc matière à débat pour ce film applaudi, mais probablement plus hué encore par les critiques qui l’ont vu à Venise. Nous sommes de ceux qui, à défaut de huer, sont plus que dubitatifs et estiment que le film n’est pas réussi. Il y a tout d’abord le titre dont on ne comprendra la signification qu’aux deux tiers du film environ et qui confirme en tout cas que le focus se fait sur ce personnage interprété par Jennifer Lawrence, devenue compagne du réalisateur durant le tournage. Celle-ci « a reconnu que le tournage de ce film était le plus difficile de sa carrière » tandis que Michelle Pfeiffer « avait révélé ne pas comprendre le scénario du film la première fois qu’elle l’a lu. La comédienne a tout de même accepté de prendre part au film parce qu’elle a été enthousiasmée à l’idée de se glisser dans la peau de son personnage. ». Nous avons lu dans la presse que le réalisateur a écrit son scénario en cinq jours (cf. infra) ! Il aurait peut-être mieux valu y consacrer plus de temps. Car il y a un sérieux problème avec le scénario dont on à peine à découvrir quels sont son genre et sa cible.

Le début, une femme (nous) regarde, prise dans les flammes, brûlée. Quelque chose (nous) dit déjà que le film viendra « expliquer » la raison de ce qui semble être la mise au bucher de cette femme. Le plan suivant nous montre les mains d’un homme poser (religieusement) un cristal (?) sur un support métallique. A ce moment, une maison, apparemment abandonnée, voire peut-être détruite par le feu, (re)prend « vie ». Jusqu’à un lit sur lequel va se révéler et se réveiller une femme. Elle va se lever, sortir de la maison (mais sans quitter le proche) cherchant son mari... jusqu’à ce que, surprise, se retournant, elle est face à lui. Le spectateur est en droit d’attendre à ce moment-là un thriller fantastique. Ou quelque chose d’analogue. C’est que la réhabilitation de la maison via le cristal laisse supposer quelque chose de l’ordre du fantastique (rappel : d’autant qu’il y a, dès le début, la femme dans les flammes) alors que l’irruption du mari fait penser à un thriller... Et ce n’est pas non plus sans faire penser à un film d’horreur. Difficile pour le spectateur de prendre position et d’y voir clair. Il voit un couple dont il découvre qu’ils s’aiment et que lui est en panne de création artistique (quoique, sur ce point, ce n’est pas immédiatement évident). Jusqu’à ce que l’on sonne à la porte et qu’un homme se présente. Puis une femme. Puis un jeune homme et encore un autre (cela au fil du temps et de l’évolution du récit). Thriller ? Film psychologique ? « Home invasion », à la mode de Funny Games de Michael Haneke ou Eastern Boys de Robin Campino. Ajoutons des policiers et des militaires (?) présents/absents. Ils agissent au nom de la ou d’une loi puis ne semblent plus le faire et paraissent même disparaître du récit. Difficile de définir le thème du film et donc sa cible potentielle. Nous sommes dans une zone de total inconfort et cela semble... conforter le fait que nous serions dans un film de genre et particulièrement d’horreur. Sourde. Profonde. Mais !

 (Le) Regard de (la) Femme !

Bien qu’il ne soit pas filmé en caméra subjective, Mother ! nous fait avancer dans le récit sous le regard de la femme. Un récit qui nous fait découvrir certaines choses curieuses. Dans la cave, par exemple, où la maison aurait bien quelques secrets profondément enfouis, en témoignent les images de flammes et un bruit sourd ou à tout le moins un sentiment d’inquiétude. Ou encore, ce sang qui coule dans le plancher, vers la cave. Le plancher qui se détériore comme s’il avait subi une attaque de termites. Aussi, l’image récurrente de « quelque chose » d’organique qui semble battre ou « quelque chose » de bizarre qui bloque les toilettes et disparait enfin de façon étonnante. Aurions-nous enfin la clé du mystère ? Mais bon sang (c’est le cas de l’écrire), c’est la maison qui est maléfique, qui a une personnalité. D’autant que certains plans nous la montrent de l’extérieur, de face ou en plongée. Détruite par le feu ou neuve au milieu d’une zone verdoyante. On songera là à quelque magie mise en œuvre pour lui redonner la vie et nous pensons au cristal du début. Un tribut à payer pour que la maison soit « vivante » ? Là, nous aurions lu trop de roman de Jean Ray durant notre adolescence ? Ou nous pensons trop à La Chute de la maison Usher de Poe ? Hélas, non, cela semble une impasse ! Une construction qui se brise comme le cristal qui en fait autant entre les mains du couple de visiteurs qui a envahi le bureau du « Poète » et qui est « chasse gardée » (l’Eden ?) par son épouse. L’on s’attend là à voir la maison retrouver son état du début du film où elle apparaît détruite par le feu ? Il faut abandonner cette hypothèse : le cristal brisé, la maison ne semble pas en souffrir.

Vient alors une autre hypothèse : c’est la femme, Mother qui a un problème ! Ce pourrait être un film sur le modèle de L’échelle de Jacob ou Le sixième sens ou Stay de Marc Foster (2005), voire KO (2017, Fabrice Gobert). Ou encore, si elle n’est pas entre la vie et la mort, peut-être est-elle folle ? En effet, elle est la seule à « voir » ce qui arrive à la maison (le sang, les « entrailles », la détérioration...). Il semble bien qu’il s’agisse aussi d’une impasse. Séduisante pourtant. En effet, nous ressentons presque physiquement et psychologiquement l’intrusion du couple, de leurs enfants, de leurs amis après la mort de leur fils, ensuite des fans de l’écrivain qui a réussi à produire une œuvre (doublement : écrite et, vivante, viscérale !).

Mais aucune de ces pistes n’en est une. Admettons que l’on veuille nous conduire sur des chemins qui n’en sont pas et se révèlent autant d’apories. Mais il faut au moins que ce ne soit pas gratuit, même si c’est pour nous dire à la fin « je vous ai bien eu ! », mais non, rien, absolument rien. Tout était vain, inutile, futile, vain, purement gratuit et sans raison.

 Un parfum de sacrifice !

Un scoop ici : l’épouse devient mère ! Et cela va avoir des conséquences en cascade : de voir le fruit de ses amours se concrétiser, le poète qui vient de procréer de chair, le fera de lettres. Son poème sera à tel point génial qu’il attirera les fans qui envahiront la maison (qui ne serait donc pas magique) avec un total sans-gène. C’est que l’épouse-mère ne sert ici que de faire-valoir à son époux, le créateur (Créateur), producteur d’une œuvre si fabuleuse et si fabuleusement reçue par ses lecteurs qu’il ne peut que partager totalement et pleinement ses biens et sa maison. A tel point que nous en arrivions à penser à cet instant à Jean Baptiste Grenouille [Perfume : The Story of a Murderer (Le Parfum, histoire d’un meurtrier)]. Et nous n’étions pas loin parce que le « créateur » va donner à ses fans (son « peuple » ?), sa création première et ultime, le fruit de ses entrailles (ou plutôt de celles de son épouse). Et devinez quoi. La foule va manger ce fils qui leur est donné... au grand dam de la dame qui n’est pas loin d’en perdre la raison ! Et il y a bien de quoi la perdre...aussi pour le spectateur ! C’est que le récit prend alors une tournure très spéciale, on dirait métaphorique peut-être (à côté de laquelle la scène de repas de Krotkaya (Une femme douce) parait être un conte pour enfants de maternelle !). Car la maison est envahie. Les forces de l’ordre sont présentes, peut-être des militaires, mais tout aussi envahissantes que les hordes de visiteurs venus si pas d’un autre monde, des quatre coins de l’horizon ! Ces forces du droit agissent ou pas, sont présentes/absentes... on ne sait trop... pendant que le poète est ravi... de se voir ravir son enfant. Le spectateur là, las de tant d’incohérences, verra une lueur d’espoir, une flamme qui va l’éclairer vers la sortie (de la maison, du film ? de l’imbroglio ? du cauchemar...). Il se sera dit qu’il a enfin compris que le film est consacré à la création (ici littéraire, mais artistique en général), à l’égo surdimensionné de certains artistes, au prix que doivent payer leurs proches. Il se demandera probablement où se trouve la dimension environnementale (Le réalisateur« a d’ailleurs avoué en conférence de presse combien le combat pour l’environnement le passionnait, et que le sort de la planète l’avait inspiré pour écrire impulsivement le scénario de Mother ! en cinq jours à peine… (cf. supra) » jusqu’à ce qu’il se dise que tout cela finira par un autodafé. ce qui sera bien le cas. La mère et muse pourra mettre un terme qu’elle croira final à ses tourments et tracas. Le spectateur comprendra alors le début du film et découvrira avec horreur que se trouve dans les cendres un cœur de cristal, fruit du prochain engendrement d’un éternel recommencement vers une horreur qui tournera donc en boucle. Mélange en quelque sorte du mythe de Sisyphe et du tonneau des Danaïdes...

Nous avons quitté la salle avec l’impression que le réalisateur, sortant d’un rêve, avait griffonné, à moitié endormi, un scénario, fruit des cauchemars d’une nuit agitée... Vous savez, ces mauvais rêves qui nous semblent réels et flippants quand vous êtes dedans et dont vous prenez conscience de l’absurdité au réveil.

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