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Kheiron
Mauvaises herbes
Sortie le 21 novembre 2018
Article mis en ligne le 21 octobre 2018
dernière modification le 22 octobre 2018

par Charles De Clercq
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Bien qu’il ne s’agisse pas d’une histoire « véridique », ces « mauvaises herbes » sont enracinées dans la vérité des histoires et de l’expérience du réalisateur et de ses jeunes acteurs. Un film profondément humain, sombre dans son déroulement, qui offre une fin lumineuse. 80/100

Synopsis : Waël, un ancien enfant des rues, vit en banlieue parisienne de petites arnaques qu’il commet avec Monique, une femme à la retraite qui tient visiblement beaucoup à lui. Sa vie prend un tournant le jour où un ami de cette dernière, Victor, lui offre, sur insistance de Monique, un petit job bénévole dans son centre d’enfants exclus du système scolaire. Waeël se retrouve peu à peu responsable d’un groupe de six adolescents expulsés pour absentéisme, insolence ou encore port d’arme. De cette rencontre explosive entre « mauvaises herbes » va naître un véritable miracle.

Acteurs : Kheiron, Catherine Deneuve, André Dussollier, Leila Boumedjane.

Nous avions apprécié le premier film de Kheiron, Nous trois ou rien, qui mettait en scène une histoire vraie, celle de son père qu’il interprète lui-même à l’écran. Nous attendions beaucoup de son deuxième film et autant le dire d’emblée, nous ne sommes pas déçu. Le synopsis ci-dessus dévoile suffisamment l’intrigue qui semble ainsi « spoilée » et cependant le film suscitera l’intérêt dès ses premières images qui surprendront le spectateur qui croira voir un autre film que celui qui lui est annoncé.

Les premières scènes nous montrent un pays un état de guerre, des gens qui fuient et qui tombent sous les balles de soldats ou de miliciens qui tuent tout ce qui bouge. Pas de commentaire, pas de son d’ambiance, pas de sang si ce n’est une simple goutte sur un drap, pas de survivant sinon un petit enfant caché sous un lit. Nous gardons à peine le souvenir d’une musique d’accompagnement et nous pensions être dans un film qui se situe dans la mouvance du premier dont l’intrigue (une histoire vraie de bout en bout, rappelons-le) commençait en Iran pour se conclure en France. Ici nous n’avons aucune indication du lieu, de l’époque, des belligérants, des intervenants. Rien. Et tout d’un coup, brutalement, nous changeons d’univers, de lieu et de temps. Une dame âgée est près d’une voiture, sur le parking d’un supermarché lorsqu’elle se fait voler son sac par un jeune (allez on va faire dans les clichés, un jeune qui ferait bien « arabe de banlieue »). Un monsieur âgé va se mettre à poursuivre le voleur qui abandonnera le sac qu’il remettra à la dame. Ce scénario se répétera jusqu’au moment où il y aura un grain de sable dans cette série de vol dont on comprendra qu’il s’agit avant tout de pourvoir au quotidien !

Revenons au début du film qui cite Victor Hugo : « Il n’y a ni mauvaises herbes, ni mauvais hommes. Il n’y a que de mauvais cultivateurs. ». Telle serait l’essence de ce film à la narration très singulière. L’on se rendra vite compte que, sans prévenir d’aucune façon, le film nous montre d’autres images, liées à son début. Nous retrouvons le petit enfant qui a échappé à la mort. Un enfant qui tente de survivre (un un peu comme Zain dans Capharnaüm). Nous pourrions avoir deux films différents, le film « principal » (celui du synopsis) qui est ici, aujourd’hui dans une France connue, avec les questions posées par les banlieues et l’éducation des jeunes défavorisés, avec des hommes et femmes qui veulent se mettre à leur service. Le film « secondaire » qui se déroule hors du temps, dans un lieu inconnu et une cause non précisée. Et cependant, au fil du déroulement de ce récit, celui-ci s’avérera non pas secondaire mais second, voire premier et même inaugural (tout comme il l’est dans le film « complet ») et le spectateur en découvrira les liens qu’il tisse au fil du temps pour arriver à celui d’aujourd’hui !

L’on comprendra alors les liens qui existent entre un homme d’âge mûr et une femme de sa génération, entre celle-ci et un jeune adulte et ceux qu’ils tissent à tous trois, grâce et avec les six jeunes qu’ils prendront en charge. Ajoutons, au-delà des intrigues qui les lient, d’autres qui viennent parasiter leurs « liens » ! Ainsi un conflit de banlieue sur fond d’une rivalité venant de générations précédentes et qui se perpétue sans se poser aucune question. Ou encore un adulte qui profite d’un mineur pour l’obliger à dealer et la façon de conclure ce récit un peu à la manière dont Soderbergh le fait dans sa saga Ocean !

Le film n’est pas une « histoire réelle » au sens de véridique et historique comme l’était Nous trois ou rien. En revanche, cette histoire est « vraie », à savoir « grosse », « enceinte », d’une humanité qui puise dans l’expérience du réalisateur qui fut lui-même éducateur. Ces jeunes qui sont ici en processus d’éducation, qui passent de l’aphasie volontaire à une parole responsable, et sont à l’images de jeunes qui ont vraiment existé. Pour construites que soient leurs histoires pour le besoin de ce film, ils ont pour matrice des situations on ne peut plus réelles. Et l’on se dit que les jeunes acteurs ont dû puiser probablement dans leur vécu, leur expérience pour en offrir une autre à l’écran, probablement très cathartique.

S’il faut signaler l’excellence de la réalisation et du jeu de Kheiron, il faut aussi mettre en avant celui des acteurs chevronnés que sont Catherine Deneuve et André Dussollier dans les rôles principaux et, pour les seconds rôles, Alban Lenoir (Frank) et Leila Boumedjane pour le récit « contemporain » et les deux rappeurs Médine et Fianso (en arabe) dans l’autre récit, celui d’un autre temps et enfin, Ingrid Donnadieu dans le rôle d’une religieuse qui transitera d’un récit à l’autre après avoir laissé tomber la carapace qui lui donnait une identité. Concluons sur l’excellence d’interprétation (et le choix du casting) des six jeunes pousses qui ont trouvé les bons cultivateurs (et pour Kheiron : « les « cultivateurs » ne sont pas seulement les parents : après les neuf mois de grossesse, un enfant appartient à tout le monde. À mes yeux, les « cultivateurs », c’est la société toute entière ! »).

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