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CINECURE
L’actualité du cinéma sur RCF

CINECURE pas un blog mais le complément sur le web des émissions radio du même nom produites par Charles De Clercq pour la radio RCF en Belgique. Celui-ci est sensible aux émotions dont il se nourrit et aime analyser les rapport entre films et romans lorsque ceux-ci sont adaptés au cinéma.

Nicole Garcia
Mal de pierres
Sortie le 19 octobre 2016
Article mis en ligne le 30 septembre 2016
dernière modification le 25 octobre 2016

par Charles De Clercq
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Marion Cotillard est follement amoureuse d’un... Sauvage de retour de la guerre d’Indochine.
Elle écrit des lettres sans réponse ! Elle est mariée, mais l’image de son amour est ailleurs. 81/100

Synopsis : Gabrielle a grandi dans la petite bourgeoisie agricole où son rêve d’une passion absolue fait scandale. A une époque où l’on destine d’abord les femmes au mariage, elle dérange, on la croit folle. Ses parents la donnent à José, un ouvrier saisonnier, chargé de faire d’elle une femme respectable. Gabrielle dit ne pas l’aimer. Lorsqu’on l’envoie en cure thermale pour soigner ses calculs rénaux, son mal de pierres, un lieutenant blessé dans la guerre d’Indochine, André Sauvage, fait renaître en elle cette urgence d’aimer. Ils fuiront ensemble, elle se le jure, et il semble répondre à son désir. Cette fois on ne lui prendra pas ce qu’elle nomme « la chose principale ». Gabrielle veut aller au bout de son rêve.

Acteurs : Marion Cotillard, Louis Garrel, Alex Brendemühl, Brigitte Roüan.

En résumé : Le film sera perçu différemment par ceux qui qui ne connaissent pas le livre de Milena Agus et ceux qui ont lu son roman publié en 2006. C’est que Nicole Garcia l’adapte très librement. La romancière racontait une histoire qui semble personnelle : une narratrice parle de la vie follement amoureuse de sa grand-mère. Le roman, situe les faits en Sardaigne et use de la première personne pour la narratrice et de pronoms pour les protagonistes. Mais la romancière est une manipulatrice de ses lecteurs à l’image peut-être de ses personnages. Comment rendre cela à l’écran, en jouant sur la folie, les images, le temps, l’amour, la passion ? Tel est le pari réussi de Nicole Garcia.

 Avant le film, un roman (d)étonnant

Nicole Garcia adapte le livre Mal di pietre que Milena Agus, a publié en 2006. Celui-ci narre l’histoire d’une aïeule par sa petite fille. Nicole Garcia adapte ce roman, gardant l’esprit sans vouloir le trahir : « Mais un livre demande à être interprété, réinventé. Pour que je puisse raconter l’histoire en mon nom, il fallait que je me l’approprie librement. On peut s’éloigner d’un livre sans le trahir et je pense que c’est ce que nous avons fait au long de l’écriture du scénario avec Jacques Fieschi. Oui, nous avons modifié, développé, inventé, mais je n’ai jamais perdu de vue, ce qui vibrait profondément dans ce récit, la raison même pour laquelle je l’aimais. » Pour comprendre ces modifications - après avoir vu le film évidemment, voyons rapidement ce qu’il en est. Mal di pietre situe l’histoire en Sardaigne et raconte l’histoire d’une femme - une grand-mère - folle de sexe et d’amour. Folle aussi probablement, d’être à côté de la plaque, on dirait aujourd’hui « à l’Ouest » à contre-pied des moeurs, des coutumes, des usages. On la marie. Contre son gré ! Ce mari, fumeur de pipe, elle ne l’aime pas. Il fréquente les bordels. Elle va proposer à son mari d’économiser pour son tabac elle lui offrant des ’services’ à la façon d’une péripatéticienne. Tout à la fois innocente et vicieuse. Le tout avec grandeur et panache. Mais ce qu’elle cherche, c’est l’amour. Cette jeune Sarde, aux yeux immenses et aux longs cheveux noirs, va trouver celui-ci lors d’une cure (elle souffre du ’mal des pierres’) sur le continent. sa rencontre avec « le Rescapé » va la marquer à jamais. La romancière présente d’autres personnages : le mari, taciturne, mais sensuel et inconnu ou secret, la petite-fille - narratrice -, le fils inattendu - après de nombreuses fausses couches à cause de son mal - futur pianiste. Mais la narratrice (romancière ?) joue avec ces pierres, ces galets, nous roule... manipule. Elle joue avec la vérité, le mensonge, l’affabulation tout au long du récit. Du début à la fin. Occasion probablement de (re)lire le livre après le film (voir avant) pour découvrir les failles, les chemins de traverse et les lignes de démarcation du film par rapport à son modèle qui situe l’action au moment de la Deuxième Guerre mondiale, et fait référence, par évocations, à l’émigration italienne du sud vers le nord, à l’assassinat de Kennedy, la conquête de la lune ou la guerre du Golfe, entre autres.

 La folle histoire de Gabrielle

L’histoire est d’une certaine façon tout entière dans le synopsis, jusque dans ses non-dits. Ce film surprendra plus d’un jusque dans ses dernières séquences. C’est que la photographie du film est superbe. Les lieux, les décors, sont mis en scène de façon quasiment magique et qui fait pétiller les yeux et battre le cœur. Les divers protagonistes s’y inscrivent très bien pour notre bonheur même si c’est souvent du malheur dont il est question dans ce film qui se déroule durant presque vingt ans et dont certaines périodes sont contemporaines de la guerre d’Indochine. Si celle-ci est présente, ainsi qu’une autre, évoquée, espagnole, ce n’est que par les interstices du récit, par des mots échangés à propos de maux qu’il faut porter et d’autres mots qu’il faut taire. Ce sont des blessures psychologiques, mais aussi physiques, de guerre, qui feront se rencontrer certains protagonistes.

Au cœur du récit, Gabrielle (Marion Cotillard) une femme, folle de son corps, de l’amour, qui prend les livres au pied de la lettre et est amoureuse de l’instituteur du village. Est-elle folle ? C’est peut-être ce que certains pensent d’elle, sa mère probablement. Et si elle est folle, ce n’et pas de joie, ce n’est pas à lier, mais c’est d’amour ! Cet instituteur, elle voudrait se lier à lui. Elle lui écrit des mots d’amour, mais plus encore peut-être de sexe pour lui dire l’attente de le recevoir à l’intérieur (le texte est ici édulcoré !). Oui, elle si folle d’amour que sa mère va la marier à un ouvrier agricole qu’elle ne connait pas plus que cela. La marier, plutôt la vendre, ou établir un contrat : je vous donne ma fille - elle a certes quelques problèmes, mais elle est belle - et je vous finance votre installation. Gabrielle après avoir refusé, acceptera à son corps défendant (littéralement). défense d’entrer en quelque sorte, la chasse est gardée, ou réservée pour l’amour ! Je ne vous aime pas ! Moi non plus échangeront-ils. Ce n’est pas un « je t’aime moi non plus ! » et nous sommes loin, en tout cas en ce lieu et cet instant d’un échange qui pourrait faire penser à celui d’ Eternité : « Je ne vous aime pas encore, mais j’apprendrai à vous aimer. Quand je décide quelque chose, j’y arrive et je m’y adonne corps et âme. » Ici, Gabrielle va se donner à connaître à son époux de façon tarifée dans une scène étonnante. C’est l’acteur Alex Brendemühl qui interprète avec excellence le rôle de son époux, José. Et c’est une différence par rapport au roman où les personnages n’ont pas de nom, de prénom... mais des pronoms !

 Le temps du film !

Le film commence « aujourd’hui », celui de la narration s’entend. Gabrielle, José, Marc (le fils âgé de 14 ans) sont en voiture. Celle-ci doit s’arrêter à cause du véhicule devant et Gabrielle voit une plaque de rue. Elle sort de la voiture demande à son mari de poursuivre la route, elle les rejoindra. Elle entre dans une maison, regarde des noms auprès des sonnettes, en voit un, André Sauvage... et elle est plongée ainsi que dans le spectateur dans une histoire. C’est son passé. Environ dix-sept ans plus tôt. C’est cette aventure amoureuse, cette quête amoureuse, celle d’une femme folle d’amour et de désamour en quête d’un impossible ou improbable épanouissement que nous découvrons. C’est que Gabrielle ne voit pas le monde comme les autres. Il y a certes sa folie - mais est-elle vraiment folle ou est-ce une façon de la définir à cause de son regard sur le monde ? -, mais aussi sa passion. Elle a un sixième sens pour voir ce que les autres ne voient pas : l’amour. La vie aussi, donnée, reçue, imposée parfois ! Quelle image peut-on garder de soi et des autres ? Quel amour faut-il écrire et dans quelles lettres, adressées à celui qui est somme toute un inconnu de retour d’Indochine ? Quelle sera la réponse en retour ? Les six semaines passées dans un centre de traitement par les eaux semblent en durer bien plus. Gabrielle y fait de curieuses rencontres : Agostine, qui travaille dans le centre, André Sauvage, lieutenant de retour d’Indochine, sa jeune ordonnance asiatique, baptisée dans le catholicisme, contre le gré des siens et, bien sûr enrôlé dans la guerre par les Français. Celui qui la marquera le plus, dont elle gardera l’image précieusement dans ses souvenirs, c’est ce beau lieutenant dont elle tombe follement amoureuse et qui amène à étirer le temps, à le distendre et le déployer dans une quatrième dimension, quasiment aux frontières du réel. A la fin de l’histoire, il faudra bien revenir dans l’aujourd’hui du temps pour repenser l’histoire, revivre le passé, en extraire certaines images, en garder d’autres. Il faudra que certains puissent faire mémoire d’une nuit d’amour pour découvrir que, probablement, les amoureux sont seuls au monde, chacun étant réduit à sa singularité. Qu’il faut probablement faire le deuil de l’amour pour découvrir qu’il était probablement aussi très proche.

 Un film à voir... et à revoir !

Ce sont tant de choses que le spectateur découvrira en voyant ce film qu’il sera probablement amené à revoir pour en découvrir quelques clés cachées ! Et cela, malgré quelques faiblesses. La première, dans cette histoire du temps, c’est que l’actrice principale semble hors du temps et que sa beauté naturelle reste constante durant les vingt ans du récit. Admettons que l’on fasse ainsi hommage à sa beauté et à son jeu, il y a cependant un bémol lors de ses crises de coliques néphrétiques (le nom médical du « mal de pierres »). Une consoeur et moi-même qui en avons subi quelques-unes pouvons attester de l’intensité de la douleur (surtout qu’elle a dans un rein une pierre de la taille d’une noisette !) et celle manifestée par Marion Cotillard manque sérieusement de crédibilité ! Autre réflexion : le jeu de Louis Garrel. C’est un acteur que nous apprécions. Il donnait l’impression ici d’être un post-adolescent fragile et complexe à la foi, à distance de lui-même et du récit, presque « littéraire », personnage romanesque qui flotte en éclairant son rôle d’une lumière intérieure. Nous écrivions déjà dans la critique du film Les deux amis : « Il y a un style Garrel, qui est à la fois présent dans l’histoire et, en même temps, dans une sorte de distance critique. C’est le beau gosse qui fascine par son jeu, son intelligence, et derrière le rôle, l’acteur est toujours présent » ou dans celle de Mon roi :« Il excelle à donner corps à cet homme à la sagesse et la force tranquille qui avec lucidité pointe et avertit des dangers. Il est le plus crédible de tous et ici encore, il y a derrière le rôle un Garrel lumineux qui éclaire le personnage de l’ombre ! ». En fait, Garrel est toujours présent derrière le rôle qu’il interprète. Certes ici cela convient à merveille au récit et cela le rend « présent » même quand il n’est pas à l’écran, mais il faudra qu’un jour il change de registre pour ne pas s’y laisser enfermer. Enfin, une mention toute particulière à celui qui joue le rôle du mari malgré lui, Alex Brendemühl. Il excelle a donner vie à José, tourmenté, fragile derrière sa force apparente et peut-être le véritable amoureux et amant que Gabrielle ne voit pas !

Mise à jour :
Il faut signaler que la prestigieuse revue Les cahiers du cinéma considère ce film comme un des navets du festival de Cannes et téléfilm du dimanche. A l’opposé on ne s’étonnera pas de l’avis totalement différent de Positif, la revue soeur mains néanmoins « ennemie historique » (in numéros d’octobre 2016).

 Photos et bande-annonce :


flèche Sur le web : Lien vers la fiche IMDB

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