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CINECURE
L’actualité du cinéma sur RCF

CINECURE pas un blog mais le complément sur le web des émissions radio du même nom produites par Charles De Clercq pour la radio RCF en Belgique. Celui-ci est sensible aux émotions dont il se nourrit et aime analyser les rapport entre films et romans lorsque ceux-ci sont adaptés au cinéma.

Andrey Zvyagintsev
Loveless (Sans/Faute d’amour)
Sortie le 27 septembre 2017
Article mis en ligne le 13 août 2017
dernière modification le 17 octobre 2017

par Charles De Clercq
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Sans amour mais pas sans talent ! Zvyagintsev poursuit son exploration de la famille.
Il met aussi en lumière un mouvement citoyen de recherche de personnes disparues. 84/100

Synopsis : Boris et Zhenya sont en train de divorcer. Ils se disputent sans cesse et enchaînent les visites de leur appartement en vue de le vendre. Ils préparent déjà leur avenir respectif : Boris est en couple avec une jeune femme enceinte et Zhenya fréquente un homme aisé qui semble prêt à l’épouser... Aucun des deux ne semble avoir d’intérêt pour Aliocha, leur fils de 12 ans. Jusqu’à ce qu’il disparaisse.

Acteurs : Maryana Spivak, Djan Badmaev et Alexei Rozin

 la famille au cœur du cinéma de Zvyagintsev

Enfant(s) et couple sont des thèmes présents dans la plupart des films de Zvyagintsev. Le Retour traitait justement de celui d’un père auprès de son épouse et de leurs deux enfants pour un périple quasi initiatique pour quérir un objet dont on ne saura rien. Le Bannissement [1] était centré sur un couple et ses enfants et plus encore sur un enfant à naître. S’agit-il se son fils, de son bien, de sa propriété ? Qu’est-ce qu’être père ? Qu’et-ce que l’enfant ? Elena devient la deuxième épouse de Vladimir, mais sera avant tout « servante ». Elle veut venir en aide à son fils (qui est loin d’être tendre avec son épouse), mais son riche mari refuse. Manque de cœur en quelque sorte ! Tension ici entre ceux qui ont de l’argent et les autres qui n’en ont pas. Léviathan marquera un tournant, prenant une tournure plus politique en s’inspirant d’un fait divers, même si la famille est toujours présente (une épouse infidèle, le désarroi du fils adolescent), mais au second plan.

 La famille, mais pas que !

Avec Loveless, la famille est de nouveau au centre du film (qui a obtenu le Prix du Jury au Festival de Cannes 2017) ou, plutôt un des centres, comme dans une ellipse à double foyer (comme dans 120 battements par minute). En effet, si Zvyagintsev revendique s’être inspiré de Scènes de la vie conjugale de Bergman (la version TV en six épisodes), il a aussi voulu mettre l’accent sur un mouvement russe Liza Alerte « créé en 2010, composé de volontaires bénévoles qui cherchent les personnes disparues de tous âges, des enfants aux seniors – ces derniers, parfois, sortent de chez eux, sont désorientés et se perdent » [2]. L’efficacité ne doit cependant pas occulter le fait que l’organisation s’apparente à une milice citoyenne sans contrôle de l’Etat, fut-il défaillant. En arrière plan, une dimension politique, par le biais de la radio et de la télévision russes qui donnent les nouvelles, notamment par rapport à l’Ukraine.

 Le fils de trop

Le film commence en 2012 et se termine vers 2015/2016. Au début, tout comme dans Elena la caméra est quasiment fixe, comme si tout était figé. Des bois. Un bâtiment et une cour déserts. Quand une porte s’ouvre : des enfants sortent, de plus en plus nombreux, l’on se trouve devant une école. Le focus se fait sur deux jeunes, presque à la sortie de l’enfance, puis sur l’un d’entre eux. Il traverse les bois, baguenaude, comme hors du temps. Il joue avec un bande rouge et blanche trouvée au pied d’un arbre presque déraciné, une bande comme celle dont on se sert pour délimiter une zone de travaux. La bande s’envole et s’accroche dans un arbre. L’enfant, c’est Aliocha que l’on retrouve chez lui, en famille. Celle-ci est loin d’être un havre de paix. Sans être dysfonctionnelle, il y a de « l’eau dans le gaz ». L’enfant n’était pas désiré, pas plus que leur mariage. Ils sont en instance de divorce. Elle a trouvé quelqu’un de plus âgé et plus riche, lui est en relation avec une autre femme qui attend un enfant de lui. Ces deux couples s’aiment-ils ? En tout cas, ils « font l’amour ». Quant à Alliocha, il est de trop. De trop lorsque l’on fait visiter la maison à un futur couple acquéreur pour qui l’important est la superficie des pièces et de la maison. De trop lorsque ses parents se disputent entre eux et aussi à son sujet. Surtout à son sujet. Aucun ne veut la garde et tous deux envisagent l’orphelinat, excellente préparation à l’armée. Alliocha est derrière une porte, invisible à ses parents et pleure.

 La disparition

Boris est inquiet au travail. Le patron est très attentif à l’orthodoxie des relations. Un employé divorcé est inconcevable. Un collègue lui dira qu’un autre avait dû se trouver une « épouse de substitution » pour une fête d’entreprise précédente, fête qui approche. Zhenya travaille dans un centre esthétique. Ils vivent chacun de leur côté leurs amours et travail. Loin de leur fils. Il est parti le matin et ils ne prendront conscience de sa disparition que le lendemain. A partir de ce moment, le focus du film va peu à peu se déplacer. Le conflit du couple est toujours présent et s’exacerbe même, chacun rejetant la responsabilité sur l’autre. L’absence d’amour est patente, entre eux et vis-à-vis de celui qui est désormais absent. Tout comme la police, présente certes, mais de façon administrative. Et comme toujours la piste privilégiée sera celle d’une fugue, sans exclure d’autres, plus dramatiques... La police ne fera rien, ne pourra/voudra rien faire...

.. si ce n’est par le biais d’un policier, pas mauvais bougre, mais pris dans les filets de l’administration pour qui cette disparition comme tant d’autres n’est pas une priorité qui sera réservée aux élites et classes dominantes (celles-là mêmes qui abusent et exploitent les petits et les faibles dans Léviathan) va signaler l’existence du mouvement citoyen Liza Alerte constitué de bénévoles et organisé de façon presque militaire avec des moyens humains et matériels (voir illustration ci-contre - source). L’accent sera alors mis sur la recherche par l’association (de type milice citoyenne para-militaire) « Il était important pour moi de souligner la manière dont travaillent ces volontaires – c’est pour cela que j’ai mis cette description, à la table, dans la bouche du chef de brigade. Ces gens font cela gratuitement – c’est une question de principe, ils ne veulent pas devenir une entreprise commerciale et n’acceptent que des dons en nature : véhicules, équipement, vêtements, torches, talkies, etc. L’organisation n’existe que depuis sept ans, mais compte déjà plus d’un millier de volontaires rien qu’à Moscou. Sur les 6150 personnes disparues en 2016, « Liza Alerte » en a retrouvé 89%. Il arrive aussi qu’à l’inverse, ces volontaires trouvent des gens perdus et se mettent en quête de leurs familles. » Cette quête de l’enfant fera songer à d’autres qui ont eu lieu chez nous et ont marqué les esprits. Tâche qui se double d’une enquête qui conduira chez la mère de Zhenya (et l’on prendra acte que la relation est également dysfonctionnelle) à l’école de l’enfant, à une rencontre avec son condisciple à l’exploration d’une base (du type usine désaffectée) et enfin une morgue où ils ne reconnaitront pas le corps de l’enfant qui leur est présenté. Il aura semblé au spectateur que plusieurs jours se sont écoulés avant cette scène alors que le réalisateur précise qu’« Il ne faut pas oublier qu’il ne se passe que 24 heures entre la disparition et la morgue ».

Toujours sous l’arrière-fond sonore des tensions avec l’Ukraine, l’on retrouvera Boris et Zhenya, chacun de son côté, quelques années plus tard, chacun dans son nouveau couple (dont Boris avec son enfant). Dans la banalité d’une vie sans bonheur et sans joie. Sans amour ! Le film se conclura sur ce constat d’échec avec un retour dans les bois sans espoir, avec le retour sur le souvenir d’un ruban rogue et blanc, le jeu envolé d’un enfant né sans amour...

Sans amour certes, mais sans faute de la part du réalisateur et de l’équipe dont le sens du cadrage, de la tension, le choix de la musique et des acteurs concourent à recommander la vision d’un film dont le prix du jury cannois est amplement mérité.

 Le regard du réalisateur

(source : dossier presse)Après Elena, j’ai décidé de faire un remake de Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman. Mon producteur, Alexandre Rodnianski, a tenté en vain d’en acquérir les droits. Mais cette idée d’un couple qui, après une douzaine d’années de vie commune, s’éloigne et finit par se fracasser et tomber dans un abîme, ne me quittait pas. Je voulais qu’on en reprenne la trame, qu’on revienne sur cette collision des personnes, mais en transposant l’histoire en Russie, en russe, avec des personnages bien russes, des réalités bien russes… Entretemps, j’ai donc tourné Leviathan, puis, en juin 2015, mon coscénariste, Oleg Neguine, a fortuitement découvert l’existence du mouvement « Liza Alerte » créé en 2010, composé de volontaires bénévoles qui cherchent les personnes disparues de tous âges, des enfants aux seniors – ces derniers, parfois, sortent de chez eux, sont désorientés et se perdent. En 2016, « Liza Alerte » a été sollicitée pour retrouver 6150 personnes, dont 1015 enfants. C’était exactement ce que je cherchais, une interaction entre deux motivations qui nous animaient : l’explosion d’une famille et une histoire qui nous appartienne. Il fallait aller de l’avant, car on piétinait avec notre projet de remake comme avec nos projets à gros budget. Oleg a donc écrit un synopsis de deux pages, que j’ai transmis à Alexandre Rodnianski. Il a tout de suite dit banco et nous avons lancé la machine sur la base de ces deux pages. Le tournage a débuté le 5 septembre 2016.

 Diaporama

 Bande-annonce :

Notes :

[1(c’est par ce film que j’ai découvert le réalisateur russe)

[2En 2016, « Liza Alerte » a été sollicitée pour retrouver 6150 personnes, dont 1015 enfants.


flèche Sur le web : Lien vers la fiche IMDB

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