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Cinécure est historiquement lié aux émissions radio consacrées au cinéma par Charles De Clercq sur RCF. Depuis l’automne 2017, Julien apporte sa collaboration au site qui publie ses critiques.

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Jessica Hausner
Little Joe
Sortie du film le 25 décembre 2019
Article mis en ligne le 28 décembre 2019
dernière modification le 29 décembre 2019

par Julien Brnl

Signe(s) particulier(s) :

  • présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 2019, où le film a reçu le prix d’interprétation féminine pour Emily Beecham ;
  • premier film en langue anglaise de la cinéaste autrichienne Jessica Hausner.

Résumé : Alice, mère célibataire, est une phytogénéticienne chevronnée qui travaille pour une société spécialisée dans le développement de nouvelles espèces de plantes. Elle a conçu une fleur très particulière, rouge vermillon, remarquable tant pour sa beauté que pour son intérêt thérapeutique. En effet, si on la conserve à la bonne température, si on la nourrit correctement et si on lui parle régulièrement, la plante rend son propriétaire heureux. Alice va enfreindre le règlement intérieur de sa société en offrant une de ces fleurs à son fils adolescent, Joe. Ensemble, ils vont la baptiser « Little Joe ». Mais, à mesure que la plante grandit, Alice est saisie de doutes quant à sa création : peut-être que cette plante n’est finalement pas aussi inoffensive que ne le suggère son petit nom.

La critique de Julien

Déboulant in extremis dans nos salles en cette fin d’année, « Little Joe » de Jessica Hausner est une surprise aussi froide que réjouissante. Présenté en mai dernier en compétition officielle à Cannes, et reparti de là avec le prix mérité d’interprétation féminine pour son actrice principale Emily Beecham (vue dans « Ave César ! » des frères Coen), ce film inclassable réussit à installer une intrigue angoissante et paranoïaque, non loin sans rappeler « L’Invasion des Profanateurs de Sépultures » (1956) de Don Siegel, ou encore « Le Village des Damnés » (1995) de John Carpenter. Rien que ça.
Au départ, il est question d’Alice Woodward (Beecham), une mère célibataire qui consulte une psychiatre, en raison d’anxiété, elle qui est fusionnelle avec son fils. Elle travaille alors en tant que phytogénéticienne dans une société spécialisée dans le développement de nouvelles espèces de plantes. Aidée par un collègue, elle mettra au point une plante stérile, très particulière, étant donné son grand intérêt thérapeutique, elle qui, sous de strictes conditions, rendrait son propriétaire heureux, agissant dès lors comme un antidépresseur. Elle sera alors baptisée « Little Joe », en référence au prénom de son fils, elle qui va justement lui en offrir une, clandestinement. Mais voilà qu’Alice sera confrontée au changement de comportement de son fils, et progressivement de plusieurs de ses collègues, eux qui semblent dépourvus d’empathie et de sentiments autres que celui du bonheur... Mais est-ce bien là la réalité, ou son imagination déformée par sa santé mentale ? Est-ce donc le fruit de méthodes de création peu orthodoxes ayant causé une mutation de sa plante, ou est-ce un rejet de ses croyances antérieures ? Telles sont les questions... Quoi qu’il en soit, il va falloir agir vite pour Alice, avant que la plante ne soit présentée à le Foire aux Plantes annuelles, et ensuite commercialisée...

« Little Joe » est un film (d)étonnant. Jessica Hausner parvient en effet à créer une véritable psychose développée par son personnage principal, alors déchiré, d’un côté, par la culpabilité et, de l’autre, par l’affectif maternel, prédominant dans sa vie sentimentale assez triste. Petit à petit, la cinéaste autrichienne, sur base d’une histoire co-écrite avec la Française Géraldine Bajard (pour la troisième fois), met en place une situation d’inconfort pour cette femme, de plus en plus seule dans un cercle de personnalités qu’elle ne parvient plus à reconnaître. Et si c’était finalement elle qui avait changée, comme le met en doute son proche collègue Chris (Ben Whishaw), tout en ayant été quant à lui en contact avec Joe ? Quant à son fils, son changement de comportement pourrait être dû à son âge, lui qui est en pleine croissante, tandis qu’il a aussi une petite amie... Bref, ce personnage est ici en pleine paranoïa...

C’est pour sa mise en scène chirurgicale et absolument glaciale que la cinéaste gagne des points. Car à priori, ce n’est pas donné à tout le monde de réussir à créer une énorme tension dans une histoire où l’antagoniste présumé est une plante. Pourtant, elle y arrive, à mesure que son caractère principal perd le contrôle de la situation. Et dans ce rôle, Emily Beecham est parfaite de bout en bout, elle dont le jeu rappel celui de l’actrice Jessie Buckley dans le film « Jersey Affair » (2018) de Michael Pearce.

D’ailleurs, il existe des similitudes psychologistes entre les deux personnages. Qu’importe, Emily Beecham est plus que tétanisante dans son tourment, et capte progressivement notre attention. Pourtant, Alice est au départ une mère et femme pessimiste, antipathique, psychorigide, et professionnellement irresponsable, étant donné ses dangereuses prises de risques. Mais ce personnage sera alors confronté à une situation d’individualisme, qu’elle rejettera d’effroi, elle qui se malmènera par ses interprétations, mais aussi par le sentiment réel ou non d’opposition de ses interlocuteurs vis-à-vis d’elle, et qu’elle pense contaminés. Aussi, l’esthétisme du film appuie le caractère inquiétant de la tournure de l’histoire.

Du choix des couleurs aux allures du conte de fées (et donc d’irréalisme), au travail du son, rien n’est laissé au hasard pour créer la mise en doute de nos propres interprétations des événements, dû au cadre dans lequel ils évoluent. Filmant majoritairement dans les décors hostiles et inertes d’un laboratoire, mais aussi le visage de plus en plus circonspect de son anti-héroïne, Jessica Hausner exécute ici un joli tour de force psychotique, digne des films du genre, que vient alors renforcer sa bande-originale, énigmatique, empruntant à l’album « Watermill » de l’artiste japonais Teiji Ito et à ses sons dissonants façon « acouphènes », ses percussions stridentes (jouées par la shakuhachi, ou encore le koto - deux instruments asiatiques), ou encore ses aboiements de chien. Cette musique, allant de pair avec le film, donne l’impression d’avoir été conçue pour lui, alors qu’il n’en est rien. En prenant ainsi le choix de nous maintenir dans la confusion jusqu’à la fin, et de l’appuyer par sa scénographique pointilleuse, « Little Joe » se révèle être un bijou de science-fiction psychologique anxiogène.

Dommage que les scénaristes déçoivent lors d’un final qui ne va pas jusqu’au bout des thématiques abordées, ne reflétant pas non plus le combat livré par cette femme pour trouver ses réponses. Oui, on aurait aimé un dénouement plus percutant, personnel, une émergence de ce cauchemar, auquel nous invite, toutefois, et avec énormément de talent, Jessica Hausner.



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