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Carine Tardieu
Les jeunes amants
Date de sortie : 09/02/2022
Article mis en ligne le 19 janvier 2022

par Charles De Clercq

Synopsis : Shauna, 70 ans, libre et indépendante a mis sa vie amoureuse de côté. Elle est cependant troublée par la présence de Pierre, cet homme de 45 ans qu’elle avait tout juste croisé, des années plus tôt. Et contre toute attente, Pierre ne voit pas en elle “une femme d’un certain âge”, mais une femme, désirable, qu’il n’a pas peur d’aimer. A ceci près que Pierre est marié et père de famille.

Acteurs : Fanny Ardant, Melvil Poupaud, Cécile de France, Florence Loiret-Caille, Manda Touré, Sarah Henochsberg

Les jeunes amants est une très heureuse surprise, un film à prendre et découvrir au « premier degré » au sens noble et non péjoratif de l’expression. Dès la lecture du synopsis l’on se demande comment une telle intrigue peut tenir la route. Certes, l’on connait le cas du couple Macron qui a fait les gorges chaudes, au contraire du couple Trump ! C’est que la différence d’âge est socialement acceptable dans un sens, mais pas dans l’autre, celui où l’on taxera la femme de cougar, une étiquette péjorative et dépréciante. Si nous ne gardons pas le souvenir que le film avait un générique de début (mais l’on revendique d’avoir pu être inattentif), en revanche, le générique de fin qui dédie le film à Sólveig Anspach nous donne une clé de lecture. En effet, cette réalisatrice est décédée en 2015, des suites d’un cancer, à l’âge de 54 ans, peu après le tournage de L’effet aquatique.

Le scénario de ce film est une adaptation du dernier projet de Sólveig Anspach. Celle-ci s’était inspirée de l’histoire de sa mère, Högna Sigurðardóttir, première architecte islandaise. A l’âge de 79 ans, elle a vécu une relation amoureuse et charnelle avec un médecin, marié et père de famille, qui avait 25 ans de moins qu’elle. La scénariste Agnès de Sacy a collaboré avec Sólveig Anspach pour qu’elle réalise ce film touchant donc à l’intime de son histoire. Hélas, la maladie et puis la mort de la réalisatrice ont rendu impossible la concrétisation de ce projet. Ce n’est que trois ans plus tard qu’Agnès de Sacy a pu travailler avec Carine Tardieu. L’intention première était de convaincre Jane Campion de s’y atteler, mais celle-ci a dû décliner, car elle travaillait sur la deuxième saison de Top of the Lake et sur l’écriture de The Power of the Dog, un long-métrage que nous avons eu le plaisir de découvrir récemment.

A l’arrivée, l’exercice est réussi et il ne s’agit plus du film de Sólveig Anspach et cela au prix d’une « trahison » assumée. C’est bien le film de Carine Tardieu (qui reconnaît avoir été influencée par La fille de Ryan), même si l’histoire qui parait invraisemblable est pourtant construite sur la base d’une histoire vraie et le plaisir, à la fois cinéphile et humain est de découvrir des acteur et actrice qui ont l’âge de leurs rôles ! Il s’agit donc de Fanny Ardant et de Melvil Poupaud qui incarnent à merveille cette relation amoureuse et improbable. Le temps n’a pas d’importance, l’approche de la mort non plus, les rides assumées. Seul compte ici l’amour entre Shauna et Pierre. Mais il faut aller plus loin, à savoir que si Shauna est veuve, avec une fille (Cécilia, interprétée par Florence Loire-Caille), Pierre, lui, est toujours marié, avec Jeanne, une épouse aimante (remarquable Cécile de France). Toutefois, nous sommes ici au-delà ou en deçà de la morale. Il y a certes une relation adultérine, une femme trompée, mais Pierre, homme, époux, médecin, amant, tout cela à la fois est d’une sincérité désarmante. Il n’y a pas de calcul ici dans ce qui peut paraitre scandaleux (rappelons l’étymologie « la pierre qui fait tomber ») aux yeux de la fille qui ne comprend pas que sa mère s’amourache d’un homme qui à l’âge d’être son fils ; aux yeux de l’épouse, incrédule et moqueuse lorsqu’elle se rend compte que sa rivale est une « vieille » !

Ce film est donc une très heureuse surprise, un film lumineux, ample, respectueux, ouvert au désir sans le juger, aux émotions sans en faire de trop, et bien différent de ce qu’imaginait Sólveig Anspach qui le voulait plus sombre, plus frontal, moins pudique et probablement parce qu’elle était en position de subir cette relation que vivait sa mère ! En ce sens, là où l’on peut supposer que Sólveig Anspach pensait « régler ses comptes », Carine Tardieu rend compte d’un amour qui transcende les frontières des habitudes, de la morale, de la convenance et cela avec beaucoup de respect pour ses acteurs et actrices. C’est ainsi que certaines scènes où l’on voit le corps de femmes âgées sous la douche, en toile de fond, tandis que la caméra très pudique nous fait découvrir Fanny Ardant dans un grand respect de son corps ; il en va de même dans les scènes d’amour, elles aussi filmées avec énormément de pudeur. Un film qui rend compte de l’amour, des corps qui vieillissent, des chansons que l’on écoute et chante pour éviter le temps qui passe inexorablement.

Un film, rappelons-le au premier degré, comme si l’on filmait ici la vraie vie, sans en faire de trop, sans tomber dans certains travers sensationnalistes ou mélodramatiques et avec des acteurs et actrices qui jouent au cordeau pour un film coup de cœur.



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