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Joachim Lafosse
Les Intranquilles
Sortie du film le 06 octobre 2021
Article mis en ligne le 7 octobre 2021

par Julien Brnl

Genre : Drame

Durée : 119’

Acteurs : Leila Bekhti, Damien Bonnard, Gabriel Merz Chammah, Patrick Descamps, Jules Waringo...

Synopsis :
Leïla et Damien s’aiment profondément. Malgré sa bipolarité, il tente de poursuivre sa vie avec elle sachant qu’il ne pourra peut-être jamais lui offrir ce qu’elle désire.

La critique de Julien

Présenté en Sélection officiel en Compétition au dernier Festival de Cannes ainsi qu’en ouverture du 36ème Festival International du Film Francophone de Namur, « Les Intranquilles » est sans aucun doute l’un des films de Joachim Lafosse les plus réussis. À vrai dire, le réalisateur n’est jamais aussi bon que lorsqu’il filme l’intimité de ses personnages. Et une fois n’est pas coutume, le cinéaste s’est inspiré ici de son vécu pour imaginer ce scénario original, et principalement de la figure de son père, maniaco-dépressif, lui qui voulait être photographe, l’a été un temps, et duquel il lui en est resté une très grande admiration pour les portraitistes. Dans ce drame familial et psychologique, il est en effet question de Damien (Bonnard), un peintre, souffrant alors de bipolarité, mais refusant de suivre son traitement (du lithium). Face à lui, il y a Leïla (Bekhti), sa moitié, qui chapeaute la famille, eux qui sont parents d’Amine (Gabriel Merz Chammah). Mais Leïla est fatiguée de devoir pousser son mari à se soigner, et de le surveiller, face à ses périodes de délires incontrôlables, et parfois dangereux. Leur amour pourra-t-il dès lors résister à cette épreuve, et sur du long terme ?

Même s’il traite du trouble bipolaire, anciennement trouble maniaco-dépressif, ce dernier n’est pas la pierre angulaire du très beau film de Joachim Lafosse. C’est plutôt ici une interrogation sur la capacité et les limites de l’engagement amoureux en temps de crise, ici donc face à la maladie. Pleinement engagés dans le film, Damien Bonnard et Leïla Bekhti forment dès lors un couple au bord du gouffre. Ce sont d’ailleurs ces derniers qui ont décidé d’appeler leur personnage par leur prénom. Il y a d’un côté cet homme, lumineux et plein d’énergie, qui apprécie la vie pour tout ce qu’elle a à lui offrir, et sans doute un peu trop. Suite à sa bipolarité, Damien vit en effet des périodes excessives de dépression ou de maniaquerie. Sans prendre ses médicaments, ce père se laisse alors, sans s’en rendre compte, emporter par son trouble, sans être capable alors de s’arrêter, ni de se reposer, lui qui ne sait plus dissocier ce qui est dangereux de ce qui ne l’est pas, ou ce qui est responsable de ce qui ne l’est pas, et cela lorsqu’il est en proie à la folie. Damien Bonnard, nommé aux César 2020 pour son interprétation dans le film « Les Misérables » de Ladj Ly, est particulièrement touchant dans la peau de cet homme, qui ne sait exprimer son mal-être au monde qui l’entoure, et encore mois à ses proches. Car on sent que sa condition mentale le dépasse lorsqu’il est en crise, et que rien ne semble le calmer, ni même celle avec qui il partage sa vie, Leïla. Avec son visage cerné au possible, le personnage de Leïla Bekhti laisse transparaître toute sa patience, sa résistance, mais aussi sa souffrance psychologique, résultant de son quotidien, face à la maladie Damien. Et bien qu’elle n’ait de cesse de lui répéter qu’elle n’y arrivera pas s’il ne se soigne pas, Damien est incapable de l’entendre, ou plutôt de le décerner, la bipolarité l’enfermant dans son monde. Et puis, on ne peut pas ne pas parler du rôle de Gabriel Merz Chammah, jouant leur fils, ballotter dans ses émotions, et qui ne sait qui écouter, entre son papa et sa maman, lui qui a autant besoin de l’un, que de l’autre.

Empathiques, vulnérables, et donc profondément humains, les acteurs brillent devant la caméra du cinéaste belge, et l’aident à mettre en scène de la plus belle des manières cet hommage à son père. On sent sa démarche authentique, et l’interprétation de ses acteurs suit le pas. La cohésion est ici totale, et engendre des silences, des répliques qui font mouche, tandis qu’elle soulève aussi des situations, des questions pertinentes auxquelles le commun des mortels n’a cependant pas de réponse. Et puis, la beauté des images (cinquième collaboration avec Jean-François Hensgens à la photographie) parle d’elle-même, le contexte scénaristique et spatial permettant de porter les thèmes universels que le film défend, mais cela sans prétention, ni science infuse, et avec une intensité naturelle qui dépasse l’entendement.

En filmant à hauteur de visage, Joachim Lafosse dresse ainsi le portrait d’un couple aux abois, qui s’aime, mais qui ne sait plus communiquer, se faire confiance, sans que personne n’en soit, à la base, responsable. Malgré cela, l’amour qui les unit l’un à l’autre refait toujours surface à un moment ou à autre. Ces instants de sensibilité posent alors un regard réconfortant sur leur union, et leur avenir, bien que l’issue prise ici par le cinéaste est nourrie de tout le vécu du tournage, incertain, car situé en pleine pandémie. Décidée au dernier jour, et même jusqu’à la dernière heure, cette scène est née des ressentis, des affects et des émotions de ses interprètes et personnages principaux, eux qui sont définitivement au centre des « Intranquilles », entre l’angoisse, les fragilités, la résilience, la fidélité à toute épreuve, et l’(e) (dés)espoir.