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Martin McDonagh
Les Banshees d’Inisherin (The Banshees of Inisherin)
Sortie du film le 04 janvier 2023
Article mis en ligne le 6 janvier 2023

par Julien Brnl

Genre : Comédie dramatique

Durée : 114’

Acteurs : Colin Farrell, Brendan Gleeson, Barry Keoghan, Kerry Condon, Pat Shortt...

Synopsis :
Sur Inisherin, une île isolée au large de la côte ouest de l’Irlande, deux compères de toujours, Pádraic et Colm, se retrouvent dans une impasse lorsque Colm décide du jour au lendemain de mettre fin à leur amitié. Abasourdi, Pádraic n’accepte pas la situation et tente par tous les moyens de recoller les morceaux, avec le soutien de sa sœur Siobhán et de Dominic, un jeune insulaire un peu dérangé. Mais les efforts répétés de Pádraic ne font que renforcer la détermination de son ancien ami et lorsque Colm finit par poser un ultimatum désespéré, les événements s’enveniment et vont avoir de terribles conséquences.

La critique de Julien

Du dramaturge et réalisateur britannique Martin McDonagh, nous avions adoré - comme beaucoup de monde - « Bons Baisers de Bruges » (2008) et « Three Billboards : les Panneaux de la Vengeance » (2017), ce dernier lui ayant valu de nombreux prix prestigieux à travers le monde. Doté d’une écriture originale sans relâche, d’un doux sens du drame humain fortement attachée à ses personnages, ses films touchent autant qu’ils font sourire, et sa dernière réalisation, « Les Banshees d’Inisherin », n’échappe pas à la règle, lequel est reparti de la Mostra de Venise 2022 avec le prix mérité du meilleur scénario. Et le metteur en scène retrouve ici pour l’occasion le duo Colin Farrell et Brendan Gleeson, qu’il avait donc dirigé dans son premier film, à Bruges. Les voici cette fois-ci sur l’île fictive d’Inisherin (le tournage a eu lieu sur les îles irlandaises d’Inis Mór et d’Achill), au large de la côte ouest de l’Irlande, en 1923, alors que la guerre civile semble ralentir (et en réaliser se terminer), de l’autre côté de l’eau. Or, il n’y a rien à faire sur Inesherin, à part souffrir de désespoir et attendre lentement la mort. D’ailleurs, les banshees, qui sont des créatures féminines surnaturelles celtiques, rôdent en ces lieux, lesquelles sont notamment représentées ici par une vieille femme (Sheila Flitton), aux prédictions messagères pessimistes et « précises », elle dont l’allure est comparable à celle d’une sorcière. Bravant alors le quotidien, et se voilant la face, le gentil mais « ennuyeux » Pádraic Súilleabháin (Farrell) et le musicien folk Colm Doherty (Gleeson) s’offrent alors quotidiennement des pintes de bière, lesquels s’adonnent à des beuveries digne de ce nom, dès que la fin de journée est sonnée, eux qui sont amis de longue date. Mais du jour au lendemain, Colm va brusquement ignorer son ami, ce qui déstabilisera et questionnera Pádraic, peiné par la situation et l’incompréhension. Mais pourquoi les deux hommes se sont-ils donc brouillés ?

Une fois de plus, Martin McDonagh nous dévoile une tragi-comédie noire très originale et métaphorique, bien que de prime abord anecdotique et lugubre, évoluant alors dans des décors formant à eux seuls un personnage du film à part entière, face aux principaux. Le réalisateur parvient ainsi à donner vie à cette île pourtant très austère et aussi sèche que ses landes, au-dessus desquelles le soleil se fait pourtant rare. Mais les habitants, eux, ont bien tout d’insulaires. Ainsi, à Inisherin, la chaleur humaine se fait ressentir, tandis que les potins en font vite le tour, les gens étant à l’affût de la moindre « nouvelle », qui viendra ainsi rythmer leurs journées, entre la traite des vaches et le passage à l’épicerie. Mais la fraternité est bien de mise sur cette île, même si les comportements atypiques y soient légion, les gens agissant ainsi de leur plein grès, et souvent de manière peu catholique, à l’image du violent policier local, Peadar (Gary Lydon), battant son fils Dominic (Barry Keoghan), un peu dérangé...

Côté casting et écriture de ses personnages, McDonagh fait une fois de plus des merveilles. Colin Farrell incarne alors parfaitement un homme en perdition, profondément attristé et pris au dépourvu parle le volte-face extrême de son ami à son encontre, lequel va dès lors tout faire pour essayer de reconquérir son amitié. Brendan Gleeson est quant à lui tout aussi bon dans la peau d’un homme renfermé et en pleine crise existentielle, qui ne demande rien d’autre que le silence humain et la musique, lequel va s’enfermer dans une folie viscérale et vengeresse vis-à-vis de sa condition, qui est finalement celle de tous les habitants de l’île, quitte à faire payer le prix de sa solitude à son ami, en y perdant cependant quelques doigts. Par ce personnage, « Les Banshees d’Inisherin » nous parle donc de déchirure fraternelle, mais surtout de l’être humain vivant (pratiquement) en autarcie, et de la bêtise qu’il suppose de son existence, quand elle n’a ni but, ni postérité possible, lequel va alors, limité par ses connaissances, accorder plus d’importance aux superstitions et à l’espoir désespérant qu’à la raison. L’actrice irlandaise Kerry Condon obtient quant à elle ici l’acclamation qu’elle mérite, dans le rôle de Siobhán, l’attentionnée sœur de Pádraic, au tempérament relevé, elle qui ne se laisse pas marcher sur les pieds, tout en étant bien consciente des conditions de vie difficile sur l’île, tout en étant présente avant tout pour son frère, avec lequel elle vit. Cette dernière fera également tout pour désamorcer la relation entre les deux hommes, tout comme le fera - maladroitement - le jeune Dominic, rejeté des siens, et joué Barry Keoghan. Certes, ce dernier n’occupe pas ici un grand rôle, mais celui-ci reflète particulièrement à quel point l’innocence peut-être également incomprise et méprisée, jusqu’au moment où on lui accorde de l’importance, de l’écoute, la vérité. Une scène entre ces deux derniers personnages nous a ainsi terriblement ému, mais on ne vous en dira pas plus.

Martin McDonagh nous invite alors à vivre sur cette île où chaque détail pittoresque serait une caricature de lui-même s’il n’était pas aussi authentique que la démarche du metteur en scène à nous raconter une histoire qui va évidemment plus loin que ses terres (reflétant ici la guerre civile irlandaise), et de ses êtres qui y ruminent plus qu’ils n’y vivent en paix, et viennent à s’y déchirer. On s’amuse alors ici autant qu’on est déconcerté par l’humour absurde et macabre sous-jacent la triste vie de ces personnes, mais que McDonagh aime par-dessus tout, tandis que sa mise en scène se révèle lente, passive, et à l’image finalement de la vie sur une île, où l’attente est une activité comme une autre. Mais jamais pourtant « Les Banshees d’Inisherin » n’ennuie le spectateur, ne fut-ce que parce qu’il regorge d’incroyables moments de lumière, qui viennent éclaircir ainsi la mort qui regarde, guette, et tue, et cela des deux côtés du rivage, ce que l’on pourrait très bien comparer ici à des frontières...



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