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CINECURE
L’actualité du cinéma sur RCF

CINECURE pas un blog mais le complément sur le web des émissions radio du même nom produites par Charles De Clercq pour la radio RCF en Belgique. Celui-ci est sensible aux émotions dont il se nourrit et aime analyser les rapport entre films et romans lorsque ceux-ci sont adaptés au cinéma.

Raoul Peck
Le jeune Karl Marx
Sortie le 4 octobre 2017
Article mis en ligne le 20 août 2017
dernière modification le 10 octobre 2017

par Charles De Clercq
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Un réalisateur engagé propose un regard sur un jeune homme « capital » du XIXe siècle.
Ce sont ses déboires, ses combats, ses critiques, ses écrits mais aussi ses amitiés. 75/100

Synopsis :
1. 1844. De toute part, dans une Europe en ébullition, les ouvriers, premières victimes de la “Révolution industrielle”, cherchent à s’organiser devant un “capital” effréné qui dévore tout sur son passage.
Karl Marx, journaliste et jeune philosophe de 26 ans, victime de la censure d’une Allemagne répressive, s’exile à Paris avec sa femme Jenny où ils vont faire une rencontre décisive : Friedrich Engels, fils révolté d’un riche industriel Allemand.
Intelligents, audacieux et téméraires, ces trois jeunes gens décident que “les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde, alors que le but est de le changer". Entre parties d’échecs endiablées, nuits d’ivresse et débats passionnés, ils rédigent fiévreusement ce qui deviendra la “bible” des révoltes ouvrières en Europe : “Le manifeste du Parti Communiste”, publié en 1848, une œuvre révolutionnaire sans précédent.

2. En Allemagne, une opposition intellectuelle fortement réprimée est en pleine ébullition. En France, les ouvriers du Faubourg Saint-Antoine, levain de toutes les révolutions, se sont remis en marche. En Angleterre aussi, le peuple est dans la rue, mais là il ne s’agit plus seulement de renverser les rois : à Manchester, la révolution est industrielle. A 26 ans, Karl Marx entraîne sa femme, Jenny, sur les routes de l’exil. En 1844, à Paris, ils rencontrent le jeune Friedrich Engels, fils d’un propriétaire d’usines, qui a enquêté sur la naissance sordide du prolétariat anglais. Le dandy Engels apporte au jeune Karl Marx la pièce manquante du puzzle que constitue sa nouvelle image du monde. Ensemble, entre censure et descentes policières, entre émeutes et prises de pouvoir politiques, ils vont présider à la naissance du mouvement ouvrier jusque là largement artisanal. Ce sera la plus complète transformation théorique et politique du monde depuis la Renaissance. Opérée, contre toute attente, par deux jeunes fils de famille, brillants, insolents et drôles. (ci—contre, le « vieux » Karl Marx, à 57 ans).

Acteurs : August Diehl, Vicky Krieps, Stefan Konarske, Olivier Gourmet, Amy Wren.

En résumé : Cette « critique » paraitra beaucoup trop longue pour de nombreux internautes (qui pourront, s’il échet, passer directement au point 3, après avoir lu, éventuellement, les deux synopsis en tête qui résument le film). En très bref, j’ai beaucoup aimé le film même si vous entendrez et lirez de nombreux confrères qui trouveront beaucoup de bonnes (ou moins bonnes) raisons de condamner le film (certains sont de mes meilleurs amis et souvent plus compétents que moi... mais je persiste, d’où le logo ci-contre !). Je ne puis que recommander sa vision pour jeter un autre regard sur les révolutions du XIXe siècle, pour penser autrement, pour oser être critique par rapport à la pensée dominante. Un film à voir aussi avec des jeunes en fin d’adolescence pour découvrir un penseur « capital » du XIXe siècle, ses combats, ses critiques, mais aussi ses amitiés !

 1. Le hasard anecdotique des visons presse !

Cette chronique sera rédigée à la première personne et s’appuiera sur un départ anecdotique, trivial, à savoir le hasard des programmations des visions presse, celui qui a permis aux critiques cinéma de voir, d’affilée, le même jour, Le redoutable de Michel Hazanavicius, Grand froid de Gérard Pautonnier. Aucun point commun entre ces trois-là ! Certes. Mais, cependant, avec ma marotte de me faire des films crochets, de créer des « cinitinéraires », « chemins de Compostelle » entre les films que je visionne, les frontières de la pensée ne sont pas imperméables. C’est ainsi qu’au tout premier degré, je me disais qu’Olivier Gourmet était largement plus convaincant et à juste emploi dans le rôle de Proudhon que dans celui de Edmond Zweck, l’entrepreneur de pompes funèbres. Même si dans les deux, il s’agit d’assurer le passage de ce qui meurt ! Plus profondément, les liens, les analogies entre JLG et Karl/Engels étaient fascinants. C’est que l’un et les autres étaient en contestation radicale d’un monde dont ils étaient issus et se plaçaient du côté de la classe dont ils ne faisaient pas partie. Ainsi Godard lors de « mai 68 » et Marx/Engels, bourgeois qui basculeront vers ce qui sera dorénavant « communisme ».

 2. Sous les cendres, la braise !

Pendant la vision du film de Raoul Peck, un ami critique me glissait à l’oreille que le marxisme et le communisme avaient fait pas mal de dégâts dans l’humanité. Cela n’entamait pas ma perception du film que je trouvais bon, vraiment, mais plus encore l’enthousiasme qui m’habitait fasse à celui, révolutionnaire de ces grands révolutionnaires du 19e siècle ! Enthousiasme qui m’habitait, me consumait même à la sortie du film, jusqu’à ce que ce feu soit éteint brutalement par une conversation avec quelques critiques connus, compétents et amis... Ils regrettaient notamment la lourdeur, le didactisme de type « Les histoires de l’oncle Paul » et les lieux de tournages qui étaient tout sauf réalistes et vraisemblables, mais ne faisaient que répondre à un cahier des charges lié au financement par des organismes de plusieurs pays. Et si — je relie au film Le Redoutable — « sous les pavés, la plage », sous les cendres du feu éteint par mes confrères, couvait la braise. Celle-ci avait été allumée par un film qui était totalement, pleinement « engagé » sans cependant être militant ou propagandiste.

 3. Un réalisateur et un film « engagés »

Cette vision presse, je ne l’avais pas préparée... Pas de recherche sur le réalisateur, le contexte et donc rien sur le fait que Raoul Peck est né à Haïti, a grandi au Congo, aux États-Unis et en France, et après des études d’ingénierie et d’économie puis de cinéma à Berlin, il a été ministre de la Culture d’Haïti de 1996 à 1997 ! C’est donc vierge de tout a priori que j’ai reçu ce film, comme un « cadeau ». C’est que je suis aussi (et peut-être avant tout) sensible aux « valeurs » transmises par un film et probablement plus cool, meilleur bon public vis-à-vis des (éventuels) défauts que des confrères et consoeurs mettront plus facilement en exergue !

Le réalisateur va construire un récit principalement à partir de lettres échangées et le mettra en scène entre l’Allemagne, la France, l’Angleterre (et même Bruxelles, évoquée). Attentif aux moindres détails parce qu’il est attaché à la réalité de ceux-ci, comme il l’est à la « vérité » de l’histoire qu’il narre. « Le cinéma, c’est aussi cette mémoire, et même si le spectateur n’a pas besoin de savoir tout cela, ce respect de la vérité donne une solidité au film. Mon exigence de vérité va jusqu’aux objets. Dans la cuisine de Marx, j’ai fait refaire certains décors parce que je voulais qu’on puisse se servir de chaque objet présent. S’il y a des casseroles, je veux pouvoir mettre à bouillir de l’eau sur le feu de bois ! C’est important pour le spectateur comme pour les acteurs, car cela confère un sentiment de réel et de charnel. On ne fait pas semblant ! Les feuilles de papier qui trainent partout dans la chambre de Marx portent les véritables écritures de Marx, d’Engels et de Jenny. C’est le prix à payer. Si l’on commence à tricher, on ne sait plus où l’on a triché, ou pas. Derrière l’Histoire, il y a toujours la petite histoire, tous ces détails qui ont du sens : comment on marche, on se nourrit, quel véhicule on utilise… et cela fait partie intégrante de la démarche cinématographique. »

 4. Réalité versus vérité !

Raoul Peck filme avec le souci de réalité, c’est parce qu’il veut rendre compte d’une « Histoire vraie » ! Toutefois, vérité n’est pas synonyme de réalité ! Même si le réalisateur s’appuie, notamment, sur des échanges épistolaires, il est plus que probable que la majorité des « histoires » qui sont données à voir sont créées pour les besoins du film. Et paradoxalement, même si ce n’est pas (exactement) la réalité cela donne plus de vérité à celui-ci et à son scénario. C’est d’une certaine façon à l’image des récits bibliques et tout particulièrement des Evangiles. De nombreuses histoires et faits qui sont racontés, rapportés, avec toute l’apparence d’un témoignage de type journalistique sont avant tout des constructions théologiques qui si elles ne sont pas « réelles » sont « vraies » au sens symbolique, philosophique et théologique (en tout cas pour ceux et celles qui adhèrent à ce corpus de croyance). Et si je viens ici aux Evangiles, ce n’est pas sans raison. Non pas que Le Manifeste du parti communistedont la rédaction et l’approbation se... manifestent (!) à la fin du film — serait l’Evangile des pauvres, mais qu’il y a des analogies entre le message, sa réception et sa mise en œuvre. Alors même que certains jettent le discrédit sur le marxisme à cause des mauvais fruits qu’il a produits, pour le réalisateur, « il n’en reste pas moins que Marx est aussi peu responsable du goulag que Jésus Christ des massacres de la Saint-Barthélemy ! ». Il ajoute même : « ou le Coran des terroristes, malgré tout ce qu’on veut lui faire dire. Rappelons-nous que la plupart des têtes pensantes, des critiques, ont toujours été éliminées les premières. La révolution russe a éliminé les têtes les mieux faites de l’époque. Par rapport à Marx et Engels, Staline est un gros paysan, un sous-fifre qui a pris de l’autorité et en a abusé monstrueusement. Beaucoup de ceux qui ont été massacrés, emprisonnés, torturés, on l’oublie souvent, n’étaient pas des dogmatiques. Les Karl et Friedrich que l’on voit dans le film auraient été fusillés tout de suite dans les années 1920, car ils ne se seraient pas tus devant ces dérives. C’étaient de grands démocrates : ils ne refusaient aucune discussion et ne savaient pas se taire. »

 5. Une relation amicale

Si le film montre quelques années de jeunesse de Marx et Engels, par le biais aussi de l’amour qu’il portent chacun pour leurs compagne ou épouse, il fait prendre conscience du respect et de l’estime qu’ils acquerront l’un pour l’autre et l’amitié, qu’ils se porteront et que l’on pourrait presque qualifier de bromance. Ces deux-là se fascinent mutuellement, s’estiment, se comprennent et saisissent les enjeux d’une situation dont souffrent ceux qui ne font pas partie de leur classe sociale, contrairement à Proudhon (Olivier Gourmet) qui est le seul de ces « révolutionnaires » à être issu de la « base » pour utiliser un concept opératoire aujourd’hui. Leur enthousiasme va dépasser les frontières, celles de classes bien sûr, mais aussi et surtout, celles entre « intellectuels » (que l’on qualifierait probablement aujourd’hui « de gauche »). Ce sont des confrontations, analyses, réformes et contre-réformes des instruments de pensée qui vont s’élaborer, au risque de devenir un jeu purement sémantique, ainsi de la critique, à la critique de la critique, pour poursuivre par la critique de la critique de la critique... L’on sent bien qu’il faut arrêter là le jeu parce que derrière l’édifice conceptuel il y a de la chair, de l’humain, de la souffrance et de l’exploitation ! Le réalisateur ouvre un horizon, grâce à ces joutes oratoires et écrites, mais aussi aux les rencontres sur le terrain, sur un monde bouillonnant d’hommes (et de femmes) qui se mettent debout pour déplacer les frontières entre les uns et les autres et rêver d’un monde nouveau. Par un discours « politique » (au sens noble du terme, de gestion de la cité ou d’un groupe) arriver à faire se transformer « La ligue des justes » (Bund der Gerechten, créée en 1836 à Paris par des socialistes allemands en exil) en « Ligue des communistes » (Bund der Kommunisten, en 1847). Ce sera la ’première organisation internationale dont les idées peuvent être considérées comme « marxistes » [1] ; elle sera dissoute en 1852.

 6. Un film qui invite à (re)découvrir Marx !

Que le film ne soit pas parfait, probablement... il a cependant un mérite, celui d’inviter le citoyen de « bonne volonté » à s’intéresser à Marx et Engels, à remonter aux sources, à l’origine, comme le firent des disciples de Jésus le nazoréen en voulant remonter aux Ecritures. Tant pour le christianisme que pour le marxisme, l’on sait, pour ce qui est du pire, ce que les épigones en ont fait. Et si, pour le marxisme en tout cas, il semble bien que, permettez, « la messe soit dite », il ne faudrait pas perdre de vue le cri initial, le regard sur un système qui a aliéné l’homme et la « nature » pour proposer un système capitaliste de production, de consommation et de capitalisation au profit de quelques-uns pour le malheur d’un grand nombre. S’intéresser à Marx pour commencer. j’ai lu Le Capital vers mes vingt ans, comme j’ai lu aussi La critique de la raison pure de Kant. Mais qu’en ai-je retenu et, bien plus important, qu’en avais-je compris ? A l’heure où l’un ou l’autre parti s’appuie sur la pensée de Marx il serait peut-être bon de s’y intéresser, non pour réfuter ceux qui s’en inspirent, mais pour comprendre les enjeux et redécouvrir l’intuition initiale de ceux qui comme Jésus (désolé d’être référentiel à ce point, mais je suis aussi prêtre au service d’une radio chrétienne), ont voulu changer le monde. Si ce petit Juif, galiléen oublié par certains n’a pas laissé d’écrits — sauf, pour ceux qui prennent es récits au pied de la lettre, les mots qu’il traçait dans le sable face à la femme dite adultère dans l’évangile attribué à Jean — en revanche, un autre juif, athée lui, a laissé de nombreux écrits. Ce peut-être une occasion pour les adultes, mais aussi les adolescents, de se plonger dans certains de ceux-ci. Pour penser, tout simplement. Peut-être se révolter, crier, voire réaliser un film ? Un rêve peut-être : que l’équipe de Diaphana concocte un « dossier pédagogique » à l’occasion de la sortie du film.(NB : Le rêve s’est concrétisé ! cf. infra) On notera enfin le jeu des acteurs, tout particulièrement August Diehl (Karl Marx) et Stefan Konarske (Friedrich Engels) tous deux parfaitement à l’aise en allemand, anglais et français. Ce déploiement d’une histoire en mode plurilingue vaut la peine d’être mis en avant à l’heure où l’on impose artificiellement en anglais universel faisant fi de l’époque et du lieu ! S’il y avait un bémol (ben oui, quand même) c’est que les acteurs, en fait surtout les actrices qui jouent les rôles de la classe ouvrière ont une très belle peau et des dents parfaitement saines pour le XIXe siècle...

Mise à jour :

 7. Diaporama

(c) : Kris Dewitte

 8. Bande-annonce :

Notes :

[1(source)’


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