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CINECURE
L’actualité du cinéma

Cinécure est historiquement lié aux émissions radio consacrées au cinéma par Charles De Clercq sur RCF. Depuis l’automne 2017, Julien apporte sa collaboration au site qui publie ses critiques.

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Jean-Pierre Dardenne Luc Dardenne
Le jeune Ahmed
Sortie le 22 mai 2019
Article mis en ligne le 30 avril 2019
dernière modification le 20 juin 2019

par Charles De Clercq

Synopsis : En Belgique, aujourd’hui, le destin du jeune Ahmed, 13 ans, pris entre les idéaux de pureté de son imam et les appels de la vie.

Acteurs : Idir Ben Addi, Olivier Bonnaud, Myriem Akheddiou, Victoria Bluck, Claire Bodson, Othmane Moumen

Le dernier film des frères Dardenne a suscité l’enthousiasme de nombreux critiques. En revanche, un critique que nous apprécions remet en cause la pertinence, la démarche des frères Dardenne, dans Le Rayon Vert que l’on a reçu avec beaucoup de plaisir dans l’émission Les 4 sans coups du mois d’avril. Sans remettre en question la qualité de la revue ou de ses rédacteurs, sur ce coup nous sommes en complet désaccord.

 Une (re)lecture ’professionnelle’

Pour cette critique, nous nous engageons à titre personnel et/ou du lieu de notre domaine de compétences, non pas le cinéma ou la critique de films, mais le fait religieux en lui-même (pour une « critique classique » du film, nous renvoyons à celle d’Elise Leenaerts dans l’hebdomadaire Dimanche oucelle de Julien qui publie ses critiques sur ce site) car cet article se situera en un autre lieu. C’est que ce film aborde des thèmes de société, comme le relève Guillaume Richard dans sa contribution dans le Rayon Vert, tout en relisant l’œuvre des frères Dardenne. Et ce sont justement les enjeux de société dans des dimensions communautaires et religieuses, plus que jamais d’actualité qui nous ont profondément marqué dans Le jeune Ahmed, d’autant plus que les questions abordées dépassent de loin (fut-ce à l’insu des Dardenne) la question de l’Islam et du radicalisme islamique.

S’agissant d’un film (tout comme d’un livre, d’une bande dessinée...) l’on a coutume de dire qu’il faut deux éléments essentiels pour faire une bonne « histoire » :

  • la chute qui la conclut
  • le méchant doit être « bon » !

 Des noeuds (de paille !)

Sur ces deux points, le film est parfaitement réussi. C’est que, en première instance, la chute finale, brutale s’il en est, vient clôturer un récit autrement inclôturable. En effet les deux fins potentielles : une rédemption ou une radicalisation auraient dévoyé l’essence même du propos du film. Celui-ci dépasse de loin, fut-ce de façon inconsciente la question de l’échec des tentatives de déradicalisation (un peu mutatis mutandis comme celui des thérapies religieuses de « conversion » des homosexuels).

Se pose ensuite, en seconde instance, la question du « méchant » ! Qui est-il dans le film ? Ahmed ? Son Imam, sa professeure ? Non, aucun d’eux ! Serait-ce l’Islam alors ? Non plus ! Ce serait, à notre estime le fait religieux en lui-même ! Et il est intéressant de se référer ici à une étymologie très ancienne du terme religion et différente de celles habituellement citées, « faire des noeuds de paille » due à Guy Ménard [1]. Cette première étymologie, quasiment tombée aux oubliettes, évoque un sens très ancien et très matériel du mot : celui d’un noeud de paille. Elle évoque plus précisément ces noeuds de paille qui servaient, à l’époque romaine archaïque, à fixer les poutrelles des ponts, et dont on confiait l’exécution au chef des prêtres — qui deviendra de ce fait pontifex, pontife, faiseur de ponts. Ce chef des prêtres, du fait de sa plus grande familiarité avec les puissances surnaturelles, était en somme considéré comme le seul à pouvoir ériger impunément cette transgression dans le paysage : relier entre elles deux rives que les dieux eux-mêmes avaient pourtant pris la peine de séparer d’un infranchissable fossé — qu’il était donc extrêmement périlleux de vouloir franchir, en même temps qu’il était aussi drôlement commode, et peut-être même nécessaire, de pouvoir le faire...

En réalité, bien plus que le « religieux » en lui-même, censé créer des ponts par la transgression, c’est le monothéisme lui-même qui pose question (et nous sommes conscient ici de jeter des pierres dans notre propre jardin !).

 La violence des mothéismes

Pourquoi cela pose-t-il problème ? Parce que le monothéisme (ou l’hénothéisme, à savoir « notre » Dieu est meilleur que le « vôtre ») est par essence “ violent ”. Non pas que l’on fasse obligatoirement usage de violence, mais par sa prétention même à être unique, par sa radicalité, il entraîne un rejet des autres et de leurs dieux. Le monothéisme sécrète donc, sans le vouloir, une telle prétention à la vérité qu’il est une condamnation sans appel de l’autre.

Comment gouverner alors ? Comment gérer la cité, le politique au sens noble du terme, le politique étant l’art de gérer nos différences et nos limites, de prendre conscience que l’on n’est pas tout puissant, qu’il faut négocier ? Or, cela n’est pas possible, car tout est absolu, c’est tout ou rien. La question s’est posée jadis à Constantin. En effet, accepter dans l’empire l’existence de groupements monothéistes dans une nation fondamentalement polythéiste ne pouvait conduire qu’à une absence de paix civile. Il n’y a que deux solutions : soit on interdit le monothéisme (ou plutôt on condamne les individus et groupes qui ne veulent pas sacrifier aux dieux et donc mettent en danger l’équilibre de la cité, car accepter les dieux des autres et accepter que mon dieu ait autant de droits que celui des autres est un chemin de tolérance) ; soit on impose le monothéisme. En dernier ressort, et par-delà toutes les péripéties historico-politiques, nous pensons qu’il y a là est un des enjeux du choix de Constantin d’imposer la religion des disciples de Jésus, comme religion d’État, d’autant plus que les chrétiens qui avaient opté pour des structures de type hiérarchique ont imposé celles-ci aux autres, notamment aux communautés johanniques des 1er et 2e siècles.

Nous ne sommes plus à l’époque de Constantin et s’il reste aujourd’hui essentiellement trois monothéismes actifs, l’un est en perte de vitesse (du moins en Occident) tandis que l’autre se déploie de plus en plus et suscite des inquiétudes parmi des citoyens qui veulent ériger des frontières, exclure de leurs nations ou de l’Europe les « musulmans » et les « arabes » que l’on regroupe sous un même vocable et en y englobant toute la question de l’émigration /immigration ! Car c’est là que se créent des noeuds, non de paille (cf. ci-dessus), mais de tension, de rejet et que se développent des systèmes politiques de droite qui misent sur l’identité à protéger, à sauver. Et cela d’autant plus que se font des amalgames avec ceux qui font preuve de violence dont nous connaissons des exemples depuis plusieurs années (en ne voyant que ceux qui se déroulent « chez nous » - pour reprendre le titre du film de Belvaux - et en oubliant, occultant ce qui se passe ailleurs dans « leurs » pays ou régions).

 Les ’barbares’ et les ’civilisés’

L’on tombe alors dans une opposition entre « barbares » et « civilisés » (et nous grossissons le trait bien sûr, car tout cela est bien plus nuancé). Et, pour revenir au jeune Ahmed, certain·e·s m’ont dit, au sortir de la vision presse qu’ils ne comprenaient pas cette obsession des rituels de purification (sans compter le rapport à la femme). De même que certains disent que les « musulmans » devraient revoir leur Coran et comprendre que ces textes qui s’appliquaient pour des nomades dans le désert devaient être « relativisés », remis en contexte.

La question se résumerait en gros au fait que « ces gens-là » ne comprennent pas leurs textes alors qu’ils devraient les réactualiser et modifier leurs pratiques (abattage rituel sans étourdissement, par exemple). Comme si, ce faisant, l’on faisait basculer (certains de) ceux-là dans le camp des « sauvages » ou des barbares. Dans le même mouvement il n’y a aucune remise en question de « notre » civilisation que l’on croit chrétienne (souvenons-nous des débats sur les racines chrétiennes de l’Europe) alors même que des piliers de celle-ci, tel l’accueil de l’étranger et de l’ennemi sont tout simplement « oubliés » par ceux-là mêmes qui voudraient retrouver la « pureté » de leur civilisation (chrétienne, bien souvent). En réalité, il y a dans les églises (bâtiments) des gens qui ont les mots et les gestes « conformes » et qui ne sont pas des disciples du Christ (soit donc de la personne du Nazaréen) alors qu’hors des églises, il y a des gens qui n’ont ni les mots ni les gestes « conformes », mais qui sont des disciples de l’évangile (à savoir le message sans connaître et/ou adhérer à la personne de Jésus) !

 Formation des uns et des autres

Il faut donc aller plus loin. Est-ce que du côté des chrétiens (pour faire court) l’on connait mieux les textes et les pratiques ? Dernièrement une professionnelle de la santé, athée, à qui nous disions que l’on ne voulait pas d’acharnement thérapeutique (en référence à l’affaire V.L.), au moment où nous nous engagions dans une discussion « religieuse », à qui nous disions, en conclusion « N’oublions pas que le Coran a été donné au Prophète par l’ange Gabriel, le même que celui qui a fait ce que l’on appelle »L’annonce à Marie« . Il s’agissait d’une invitation à la prudence par rapport à nos textes : Il y a des différences, des impossibilités, etc. Alors que les chrétiens disent : »c’est écrit, c’est vrai et le texte lui-même dit que c’est vrai."
Le serpent se mord ici la queue. La thérapeute répond qu’elle est obligée de nous faire confiance, car elle ne connait pas les textes et leur(s) interprétation(s).

Entre islamistes et musulmans, il y aurait une question de (re)lecture des textes [2]. Est-ce à dire que, de l’autre côté, soit donc des chrétiens ou de ceux qui, sans l’être sont proches de ce courant ou s’oppose à l’autre (musulmans) nous serions dédouanés de relire nos textes et de revisiter nos pratiques ?

 Comprenez-vous / Comprenons-nous

Car, à bien regarder, des catholiques ont des pratiques qu’ils ne comprennent plus, bien plus dont ils n’ont pas vu et mesuré l’évolution. Ainsi donc (et sans entrer dans des détails fastidieux), nombre de catholiques, à différents échelons de la structure ecclésiale, ne connaissent même pas les règles de leur liturgie que nous appliquons avec de nombreux retours négatifs. Notre singularité tient au fait que nous sommes passé de l’athéisme au christianisme sans que la formation reçue au séminaire ne vienne contester une éducation chrétienne préalable, voire un endoctrinement [3]. En somme, avec des échelles différentes, l’endoctrinement se ferait très tôt, tant chez les musulmans que chez les catholiques, mais aussi dans tout ce qui concerne les « enfants soldats ». Certes les catholiques ne se font pas exploser, mais quand certains manifestent la bave aux lèvres et la haine au cœur contre le « mariage pour tous » et les questions éthiques liées à la vie/mort et à la sexualité, ils sont en miroir de ceux/celles refusent de voir les revendications d’autres, opposées, voire semblable s’agissant de l’application de codes liés à l’Islam ou au Coran. C’est que ni l’un ni l’autre ne peuvent prétendre à avoir la seule vérité. Il faut donc apprendre le relativisme (honni dans le catholicisme) et prendre acte que nos codes et clés d’interprétation ne valent que pour ceux qui y adhèrent et ne sont pas « opposables aux tiers ». Et cela vaut aussi pour les « autres ».

 Une voie sans issue ?

A ce stade, nous comprenons l’échec de la déradicalisation. C’est que depuis plus de trente ans de prêtrise notre souci premier était d’ouvrir les livres pour expliquer les textes et donner des clés d’interprétation, d’une part, et de décoder nos pratiques « rituelles » d’autre part. Dans les faits, même après de multiples répétitions cela ne fonctionne pas et l’on touche au mieux un demi-pour cent des personnes concernées et impliquées.

Il faut donc savoir gré aux frères Dardenne d’avoir intuitivement construit un film qui montre l’impossibilité de sortir des impasses. La mise en scène au cordeau, l’interprétation magistrale du jeune musulman Idir Ben Addi, la conclusion brutale et abrupte, l’absence de happy end et le désenchantement même du récit ne pouvaient qu’obtenir le prix de la mise en scène à Cannes. Et c’est d’autant plus marquant que les Dardenne, le jury cannois, les spectateurs et les critiques n’ont probablement pas vu ce que nous avons découvert, comme « religieux » dans Le jeune Ahmed !



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