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CINECURE
L’actualité du cinéma sur RCF

CINECURE pas un blog mais le complément sur le web des émissions radio du même nom produites par Charles De Clercq pour la radio RCF en Belgique. Celui-ci est sensible aux émotions dont il se nourrit et aime analyser les rapport entre films et romans lorsque ceux-ci sont adaptés au cinéma.

Peter Monsaert
Le ciel flamand
Sortie le 16 novembre 2016
Article mis en ligne le 12 novembre 2016
dernière modification le 21 novembre 2016

par Charles De Clercq
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Trois femmes dont une enfant. Un excellent film flamand où l’humain et le sordide se côtoient.
Pas de septième ciel pour les hommes dont un est en carence de paternité. 76/100

Synopsis : « Le Ciel Flamand » nous fait entrer dans la vie de trois générations de femmes : Monique, Sylvie et Eline. Monique exploite, avec sa fille Sylvie, un bordel au bord d’une route nationale à la frontière entre la Flandre-Occidentale et la France. Eline, la fille de six ans de Sylvie, est fascinée par le lieu mystérieux où travaillent sa mère et sa grand-mère, mais s’en voit constamment refuser l’accès. Un événement dramatique vient remettre en cause les certitudes de leur existence en mettant les liens familiaux à rude épreuve.

Acteurs : Wim Willaert, Sara Vertongen, Esra Vandenbussche, Ingrid De Vos.

 Un sacré bordel !

Le ciel flamand, c’est un bordel ! Un bordel fameux, aux frontières de la France et de la Flandre ! C’est aussi un fameux bordel : dans les sentiments, l’éthique, les relations entre les adultes et les enfants (parfois jusque l’abominable), l’économie, la tradition et la modernité ! Frontières entre le bien et le mal, le sens des mots, la langue incomprise et qui abuse, entre les hommes et les femmes, entre celles-ci et leurs « clients » !

Trois générations féminines sont « en jeu » dans cette histoire racontée par un réalisateur qui découvre les enjeux de la paternité :
J’ai eu l’idée de ce film lorsque je suis devenu père et lorsque j’ai ressenti cette vulnérabilité indélébile que l’on ressent en prenant pour la première fois son premier enfant dans les bras. J’ai essayé d’intégrer ces sentiments très personnels au film. Comment l’expérience traumatisante d’un enfant nous affecte, en tant que parents et en tant que partenaires. Comment gère-t-on cette impuissance, cette fragilité, et comment accorde-t-on à un incident de ce genre une telle place dans notre quotidien ?

Le spectateur ne sortira pas indemne de ce film qui tisse deux fils conducteurs : la vie de femmes, tenancières d’une maison close, et celle de leur fille et petite-fille qui en subira des conséquences dramatiques le jour anniversaire de ses six ans. Maison close, classiquement. Métaphoriquement et matériellement : les portes de cette maison « accueillante » - où les femmes font des « câlins » à des messieurs en mal d’affection - sont fermées à la petite, condamnée à rester dans l’habitacle, clos, d’une voiture. Et lorsqu’elle franchira la frontière entre cette auto et la maison, « Le ciel flamand », les « câlins » prendront une autre dimension (et une autre odeur) incomprise à cause de la barrière, de la frontière de la langue.

 ... aux frontières !

C’est aussi une frontière entre hommes et femmes, entre clients et une « marchandise » qui peut se monnayer comme au marché grâce à une carte de crédit, mais c’est aussi une frontière entre mère et père. Paternité non reconnue, refusée, reléguée dans le visage et l’odeur d’un « oncle » conducteur de bus. Comment être père ? Question présente dans le film, à l’origine, dès sa « conception » (cf. supra, dans l’intention du réalisateur). Et quelle est la « conception » de son rôle pour cet homme, renvoyé de l’autre côté de la frontière de sa paternité biologique ? Et lorsque l’enfant, l’innocent, littéralement l’infans, sans parole, ne peut dire ni l’abus ni l’abuseur, le père peut-il venir à son secours ? Enfin, un autre frontière, celle de la morale que l’on vous laisse découvrir à la fin du film.

Win Willaert (l’oncle Dirk) excelle ici dans un rôle très introverti, celui d’un homme maladroit, taiseux, fragile, inquiet. Sara Vertongen, donne corps et sens à la maman, Sylvie qui joue ici, avec sa fille Esra (dans le rôle de la jeune Eline) :
J’ai sélectionné Sara, car elle savait faire passer la froideur et le détachement que je recherchais pour le personnage de Sylvie, une femme endurcie par son travail. Je voulais montrer cet aspect de sa personnalité sans avoir à traiter de son passé (une jeunesse difficile ou autre). Nous avons également fait des auditions pour le personnage d’Eline (six ans). La jeune Esra Vandenbussche m’a tapé dans l’oeil. Mais à ce moment-là, je ne savais pas encore qu’elle était la fille de Sara. Finalement, j’ai profité de cette occasion unique pour faire jouer mère et fille ensemble, car je savais que le tournage ne serait pas une période facile pour cette dernière. (...) Pour Esra, nous avons opté pour une approche assez littérale, et lui avons simplement expliqué, scène après scène, ce qu’Eline allait faire et comment elle devait réagir. Elle arrivait toujours à retransmettre les émotions qu’il fallait.
Concernant le travail de Sylvie, sa maman dans le film, nous avons finalement repris la réponse donnée à Eline : les hommes seuls viennent ci pour avoir un gros câlin. Et parfois ils se font des bisous. Une explication qui convient parfaitement aux enfants.

 Un « travail » en amont !

A cela, il faut ajouter tout un travail de préparation par le réalisateur, en amont grâce à ses rencontres et entretiens avec des prostituées, ce qui n’est pas toujours facile parce que considéré comme suspect par les travailleuses du sexe [1]. Le film évoque aussi un souvenir personnel, celui d’avoir rencontré dans le milieu des années septante, une famille d’accueil d’enfants. Parmi ceux-ci, celui d’une prostituée, qui s’était mise à son « compte » avec quatre « filles », dans un bordel, le long d’une route de campagne très fréquentée. Anecdote - mais pas tant que cela finalement - au sujet de la surveillance ! S’il n’était pas encore question de vidéo à ce moment (ni de Wikileaks, Assange ou Snowden) comme dans le film de Peter Monsaert, la « dame » en question, parlait déjà de placer des micros dans les chambres de ses filles. Elle disait alors combien les hommes qui venaient rapidement « tirer un coup » avant le travail ou après, avaient besoin d’affection, de tendresse et surtout de parler. Cela se retrouve en partie dans la présentation du réalisateur :

Ce qui m’a frappé durant ces « visites d’entreprise », c’est le masque que portaient ces femmes. D’excellentes actrices ! Alors que j’étais dans la cuisine, je les entendais papoter et rire avec les clients. Mais dès leur entrée dans la cuisine, elles levaient les yeux au ciel. Ça ne va pas plaire à l’ego masculin, mais il faut se rendre à l’évidence : ces femmes nous mènent facilement par le bout du nez, et on aime ça ! (rires) Il est d’ailleurs très difficile de s’en passer. De nombreux hommes viennent pour tomber amoureux, avoir un peu d’attention ou encore un câlin d’une femme. À cela s’ajoute le sexe. Mais parfois les attentes sont grandes. Une fille m’a parlé d’un client très pressé : après cinq minutes, il était déjà dehors. Elle lui a demandé s’il voulait boire quelque chose, vu qu’il avait payé pour une demi-heure. Mais il ne pouvait pas rester : son enfant dormait dans la voiture stationnée sur le parking ! Lors de mes entretiens avec ces filles, j’ai remarqué que beaucoup d’hommes venaient simplement pour parler. Pour briser la solitude. Pour rencontrer quelqu’un qui les trouve géniaux. Mais tout cela n’est qu’un jeu d’acteur. Ces filles créent un monde parallèle, entièrement faux, où tout est à vendre.

 Diaporama

 Bande-annonce

Notes :

[1Le lecteur averti pourra lire à ce sujet la vulgarisation d’une thèse en sociologie de Mathieu Trachman, Le travail pornographique. Enquête sur la production de fantasmes 2013.


flèche Sur le web : Lien vers la fiche IMDB

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