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Ridley Scott
Le Dernier Duel
Sortie du film le 13 octobre 2021
Article mis en ligne le 20 octobre 2021

par Julien Brnl

Genre : Film historique, drame

Durée : 152’

Acteurs : Jodie Comer, Matt Damon, Ben Affleck, Adam Driver, Harriet Walter, Nathaniel Parker, Sam Hazeldine, Michael McElhatton...

Synopsis : :
Au XIVe siècle dans le royaume de France, le chevalier Jean de Carrouges, de retour après une expédition militaire, retrouve son épouse, Marguerite de Thibouville. Celle-ci accuse l’écuyer Jacques Le Gris, vieil ami du chevalier, de l’avoir violée. L’homme se dit innocent. Un « procès par le combat » est décidé entre le chevalier et l’écuyer, pour déterminer la vérité. Si le mari perd le duel, la femme sera également brûlée vive pour fausse accusation.

La critique de Julien

À 83 ans, l’infatigable Ridley Scott revient à ses amours des grands environnements urbains, lui qui, après la Rome du IIe siècle, les paysages futuristes ou encore les planètes lointaines, s’attaque aujourd’hui à la France médiévale, tandis qu’il s’était déjà attaqué à l’Angleterre médiévale dans « Robin des Bois » (2010). « Le Dernier Duel », c’est le titre du premier des deux films qu’il sortira cette année-ci, avant « House of Gucci », le 24 novembre prochain [1]. Adaptation du livre « Le Dernier Duel : Paris, 29 décembre 1386 » écrit par le critique littéraire et spécialiste américain de la littérature médiévale Eric Jager, « Le Dernier Duel » s’inspire donc du duel Carrouges - Legris, datant de 1386, lui qui fut l’un des derniers duels judiciaires de France. Avec ce drame historique, le cinéaste américain prouve une fois de plus qu’il n’a rien perdu de son savoir-faire en maître de mise en scène épique, qui plus est incarnée par ses échos dans l’actualité...

Tourné en France et en Irlande avant de subir une interruption de tournage de plusieurs mois, « Le Dernier Duel » devait initialement sortir en salles aux Etats-Unis dans un parc limité de salles, avant de pouvoir profiter d’une sortie large le 08 janvier 2021, lui permettant ainsi d’être éligible aux derniers Oscar. Sauf que le calendrier de sorties de Disney (qui le produit via sa société de production 20th Century Studios) en a décidé autrement, lequel sort aujourd’hui dans l’ombre d’un symbiote et d’un agent secret sur le départ. Autant dire que cette situation est tout sauf une aubaine pour un film produit pour cent millions de dollars, lui qui vient justement de se fracasser au box-office américain. Qu’importe, cela n’enlève en rien à sa qualité.

Coécrit notamment par les deux acteurs à l’affiche Matt Damon et Ben Affleck, « Le Dernier Duel » raconte une histoire détaillée en trois chapitres, au cours de laquelle le chevalier Jean de Carrouges (Matt Damon) va accuser son vieil ami Jacques Le Gris (Adam Driver) d’avoir violé son épouse Marguerite de Thibouville (Jodie Comer, vue récemment dans « Free Guy »), d’après les dires de cette dernière. Mais à défaut de preuves, la justice s’en remettra à Dieu, au terme d’un duel, ce qu’ils accepteront tous les deux, au nom de l’honneur pour l’un, et d’un amour transi pour l’autre. La mise en scène nous offre alors le point de vue successif de chacun des trois principaux intéressés, avant ledit duel. Complémentaires, et apportant chacun de nouvelles et subtiles informations/différences, ces trois segments révèlent d’une part les enjeux qui se jouaient à l’époque entre les différents ordres médiévaux, tels que les chevaliers, écuyers et comtes, et d’autre part le point de vue de Carrouges et de Le Gris sur les événements, eux qui ont ensemble, avant cela, prêté allégeance à Pierre d’Alençon (Ben Affleck), nommé suzerain de Carrouges par son cousin, le jeune roi Charles VI (Alex Lawther). Sauf que Le Gris tombera très vite dans les jupes d’Alençon, faisant de lui son poulain afin de mettre des bâtons dans les roues de Carrouges, montant ainsi volontairement la mayonnaise entre eux deux, sans compter sur le viol présumé de l’épouse du premier par le second. Et puis, il est évidemment question de la vérité, au sein du troisième chapitre, et au travers du regard de Marguerite de Thibouville, jouée avec tenue et soif de vérité par Jodie Comer, qui parvient à son personnage de tenir haut la barre dans ce monde d’hommes.

Ne vous fiez pas aux apparences : « Le Dernier Duel » s’inscrit parfaitement dans l’ère contemporaine, et plus précisément au regard de la culture du viol, lui qui met en scène un effroyable abus sexuel fait à la femme qui, à l’époque, n’avait en plus aucun pouvoir et regard face à la Cour de sa Majesté. Autant dire que sa parole était remise en doute, bien que Marguerite soit heureusement soutenue ici par son époux, mais pas forcément pour les bonnes raisons, lui qui jouait dès lors ici sa vanité, et sa dignité d’homme dans cette affaire, plutôt que l’honneur de sa femme. La relation des époux révèle aussi que les mariages étaient déjà bien arrangés à l’époque, ici pour une question de finances (dot à la clef), et forcément de descendance. La position de la femme n’est donc pas ici des plus roses, elle qui est représentée comme un objet de convoitises, par une domination masculine, et plus que étouffante. Au regard de ce qui était encore passé sous silence avant le mouvement #MeToo, et de ce que le personnage de Nicole de Carrouges (Harriet Walter) - la belle-mère froide et rude de la victime - a vécu ici, le récit nous montre aussi la triste psychologie des mœurs cantonnée de la femme, face au pouvoir de leur mari, elle qui devait ainsi se limiter à leurs tâches, dont celle de s’occuper des enfants, et ainsi relever coûte que coûte la tête, et sans broncher, si un quelconque mal lui était fait. Un échange entre une belle-mère pleine de rancœur envers sa belle-fille (étant donné qu’elle ne parvient pas à lui donner de petits-enfants) fait, à ce sujet, très froid dans le dos, et illustre, une fois de plus, le courage entrepris par les innombrables victimes d’abus sexuels, révélés il y a quelque mois.

Tandis que les décors, costumes, la lumière ou encore les effets spéciaux (même si certains sont un peu illisibles) nous plongent sans mal dans une époque propice à la reconstitution cinématographique, les dialogues, eux, nous réhabituent aux termes d’antan employés dans le milieu de la modeste et haute noblesse. Aussi, le cinéaste nous invite évidemment sur les champs de bataille, avec leur violence frontale et sans pitié, tandis que les acteurs, eux, font tous ici un boulot assez passionnant à suivre, face à une vérité à démêler. Alors certes, « Le Dernier Duel » tire en longueur, et Ridley n’a plus rien ici à prouver avec son savoir-faire d’orfèvre en matière de grand spectacle. Mais par contre, son film a bien des choses à dire, et il le fait tout le long d’un drame qui tient en haleine, et cela d’une part face au caractère rédhibitoire des normes féodales et des propos d’antan ici entendus (et suivis/affirmés sans complaisance), et d’autre part en considérant les actes ignobles et considérables commis à l’époque, eux qui résonnent particulièrement encore aujourd’hui, ou en tout cas pour ceux que condamne « Le Dernier Duel ».



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