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CINECURE
L’actualité du cinéma sur RCF

CINECURE pas un blog mais le complément sur le web des émissions radio du même nom produites par Charles De Clercq pour la radio RCF en Belgique. Celui-ci est sensible aux émotions dont il se nourrit et aime analyser les rapport entre films et romans lorsque ceux-ci sont adaptés au cinéma.

Mijke de Jong
Layla M.
Sortie le 23 novembre 2016
Article mis en ligne le 19 octobre 2016
dernière modification le 28 novembre 2016

par Charles De Clercq
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Un film presque documentaire sur le développement et la concrétisation d’une « radicalisation ».
Un coup de cœur pour ce film dérangeant en forme de coup de poing ! Des acteurs au top ! 87/100

Synopsis : Layla est une jeune femme d’origine marocaine. Elle prépare ses examens de fin d’études et est une joueuse de football passionnée. Elle habite à Amsterdam West avec ses parents, sa grand-mère et son frère. Layla n’est pas une fille timide et ose exprimer son opinion. Elle est perturbée par l’image négative qu’on a des Marocains et de la foi islamique. A la maison, Layla discute avec ses parents et se rebelle de plus en plus contre leurs idées libérales. Contre leur volonté et malgré le choc et le chagrin de sa meilleure amie et de son frère, elle se joint à un groupe de jeunes musulmans qui se battent pour l’acceptation et la pratique de leur foi.

Dans ce groupe, elle rencontre Abdel qui la comprend et écoute ses histoires de disputes avec ses parents. Layla tombe amoureuse d’Abdel et il n’est pas difficile pour ce dernier de la persuader de le suivre. Ils se marient en secret et Layla l’accompagne au Moyen-Orient. Mais Abdel suit de plus en plus son propre chemin et Layla n’a qu’une voisine comme seul contact avec le monde extérieur. Lentement et avec horreur, Layla réalise quelle est la vraie raison de leur voyage.

Acteurs : Nora el Koussour, Ilias Addab

 Tous les autres l’appellent Layla !

A la sortie de la vision presse, les avis des confrères étaient partagés. Certains étaient (très) déçus, d’autres, au mieux mitigés. En revanche, pour Cinécure, l’enthousiasme était au rendez-vous, hormis un problème de sous-titrage. Non pas sur le plan de la traduction, mais de l’orthographe française qui laissait à désirer. Plusieurs journalistes l’ont signalé et cela n’influera pas sur la cotation, car le problème devrait être résolu pour la sortie. Pour ce qui est de la sortie justement, Lalyla M. a déjà été présenté au Toronto International Film Festival le 10 septembre, au London Film Festival le 11 octobre et le 16 du même mois au Chicago International Film Festival. Il sera également projeté le 27 octobre au Philadelphia International Film Festival. Un film qui traite d’un sujet d’actualité, celui de la radicalisation islamiste. Il le fait de façon quasi documentaire, avec beaucoup de rigueur et de jeunes interprètes excellent don c’est parfois quasiment le premier rôle, notamment pour Nora El Koussour (1994) dans le rôle-titre. C’est le dernier plan du film qui a donné l’idée des sous-titres de cet article. Les larmes de Layla à la fin du film ont fait songer par mots crochets à un titre en français d’un film de Fassbinder (Les Larmes amères de Petra von Kant). Sans lien avec le cinéma de Fassbinder (quoique !) le « jeu de mots » s’est alors étendu à tous les sous-titres ! Au-delà de notre exercice futile, c’est surtout un film marquant, bouleversant, dont l’héroïne n’arrive cependant pas à susciter aucune empathie que nous voulons mettre en exergue. Il est bien difficile, à l’heure actuelle, de savoir quel sera le public cible et quel sera celui qui ira voir le film dans les salles. Il est d’ailleurs probable que la diffusion sera restreinte, voire confidentielle. C’est que le thème abordé est délicat, brûlant, difficile et il est probable que ce ne fut pas simple pour les acteurs du film qui sont de confession musulmane. Le reste de la critique dévoile des éléments de l’intrigue et c’est à lire, le cas échéant, après avoir vu le film.

 Layla, une femme hollandaise

A l’heure où la question du voile se pose (ainsi qu’en France, celle de la laïcité) et aussi celle de la burka, des droits de la femme (musulmane), de l’intégration dans la société et du communautarisme, aujourd’hui donc, nous découvrons une femme, marocaine, musulmane, voilée et juge dans un match de foot à Amsterdam. Entre « locaux » et « les autres » (mais qui sont « ici » depuis une ou deux générations. Layla a bien intégré ce monde hollandais. Elle est scolarisée, sportive... et voilée. Une musulmane « moderne », sûre d’elle-même et « hollandaise » cependant. Jusqu’à ce que des mots fusent et disent rejet, condamnation, altérité, différence, créant un « vous » et un « nous » et creusant un hiatus, une séparation, une frontière qui est aussi condamnation, rejet, incompréhension, méfiance. Ces mots-là font mal à notre jeune « Hollandaise », blessée par le rejet de sa culture, de sa religion, de son identité et de son altérité.

 Je veux seulement que vous nous aimiez !

Layla voudrait être aimée pour ce qu’elle est, simplement, elle et les siens. Elle ressent difficilement, douloureusement, le rejet dont elle et les musulmans sont l’objet. Comment être reconnue ? Comment ne pas être niée ? Les moyens modernes de communication lui font découvrir jour après jour les nombreuses difficultés, les brimades, chasse aux sorcières. Elle ne peut l’accepter ? Comment faire, si ce n’est se retrouver entre soi ? Si ce n’est d’aller vers le repli identitaire ? En somme, elle ne demande rien pour elle et pour les siens. Plus que le droit à la différence, celui au moins à l’indifférence. L’amorce du drame va se trouver-là. Lentement mais sûrement tout va basculer pour notre héroïne qui va mettre son énergie, sa compétence et sa performance au service d’un autre combat, celui pour les siens, pour son identité, pour son droit à vivre sa culture et sa religion...

 Querelles !

Cela ne se fera pas sans difficulté. C’est que tous et toutes n’appréhendent pas le monde de la même façon, tant parmi ses proches que dans sa propre famille. Son père et sa mère se sont intégrés et, du moins, font « comme si ». Ils n’ignorent probablement pas les difficultés, les tensions, les brimades, mais c’est peut-être le prix à payer pour une certaine tranquillité à défaut d’une tranquillité certaine ! En tout cas, c’est évident pour le père, et c’est le sens de ce que veulent sa mère et sa grand-mère. Et son frère lui, ne la comprends pas après s’être un instant laissé séduire par les combats de sa soeur. Ceux-ci ne sont pas les siens. Ni d’ailleurs ceux de sa meilleure amie. Et quand vient l’heure de la différence par les propos et les vêtements, à table à la maison, en ville et en rue, à l’école, l’heure de la rupture sonne. Les querelles se précisent et la révolte va atteindre un point de rupture.

 Le mariage de Layla M.

Comment consommer la rupture ? Comment signifier la prise de distance avec les parents, la famille et avec l’école ? Pour cette dernière, c’est tout simple, même et surtout pour une des premières de classe, refuser le contrat social que constituent les examens. Refuser ainsi d’entrer dans le moule d’une société qui lui semble formatée et au service de ceux qui lui dénient le droit à être elle-même, à vivre sa religion et ses différences culturelles ? Pour les parents, pour la famille et les proches, dans sa religion et sa culture, seul le mariage peut l’exonérer de ses obligations. Elle le sait qu’elle passera alors dans les mains de celui qui serait alors son seigneur et maître. Elle le sait si bien que tout en étant amoureuse et croyant fermement que c’est réciproque pour Abdel, son intelligence prendra le dessus. Par écran interposé, elle va « négocier » un « contrat de mariage » à l’occidentale ! C’est que des mots comme « égalité » qu’elle revendique pour les rapports entre ceux qui se revendiquent de l’Islam et les autres, elle veut se les approprier pour son propre mariage. Etonnante concertation entre Abdel et elle, à partir de note manuscrite, charte du couple qu’elle avait préparé. Et c’est donc bien de l’égalité homme et femme qu’il s’agit. Déjà, on sent imperceptiblement que la précision qu’il faut apporter à cet instant, via ces mots par Skype interposé, que ceux-ci ne sont pas porteur d’un même sens, d’une même culture, d’une même charge émotionnelle. Mais ce sera pourtant, hors de sa famille, le mariage de Layla !

 Le droit du plus fort

Ce mariage lui permettra de se rendre avec son époux aux Moyen-Orient, rejoindre les « siens », ceux et celles qui partagent une même culture et un même combat... après un apprentissage de celui-ci dans de camps d’entrainement intensif en Belgique. Déjà une différence se fait jour. Layla est en retrait des combats de son époux, mise de côté, à part. Ces distances, cette mise à l’écart se feront plus manifestes, plus importantes, marquées à l’arrivée au pays. C’est que l’on a beau mélanger l’eau et l’huile, celle-ci remonte à la surface. Peu à peu Layla va perdre son autonomie, à cause du droit du plus fort : le mari, l’époux, l’homme, seigneur et maître (absolu !). Le droit du plus fort, c’est également celui des autres hommes, des mâles qui imposeront à Abdel de se faire respecter. La place de sa femme n’est pas avec eux, mais à la cuisine notamment. Même des combats éthiques, comme se mettre au service d’enfants dans un camp de réfugiés lui seront interdits. Elle ne peut qu’être accompagnée par son époux ou sous la surveillance d’un de ses amis, gardien armé de la belle qui se revendique de trop d’autonomie à l’occidentale. Le droit du plus fort, c’est aussi celui du jihadisme dans son sens le plus pervers et obvie qui conduira l’époux dans un engrenage fatal. C’est qu’il n’est pas question ici de perdre la face, même s’il faut pour cela se retrouver le visage glabre !

 Les larmes amères de Layla M. 

Si nous ne découvrons pas à l’écran les conséquences pour Abdel, en revanche, pour Layla, le retour au « pays » (grâce au passeport que lui a rendu son mari), un autre, celui qui était le sien, qu’elle a quitté pour celui dont elle rêvait pour y jouir de plus de liberté, il en sera tout autrement. Comme pour tous ceux qui rentrent de Syrie et d’ailleurs, si les parents vous attendent, il en est de même pour la police et les services de renseignements. Interrogée, que peut-elle dire ? Se taire, par son droit au silence probablement ? Mais aussi parce que les mots ne viennent plus à la bouche, pour tout ce gâchis, cette dérive, cette et ces incompréhensions. Seul le temps des larmes peut-il se vivre. Les larmes sur le visage. Les larmes amères de Layla M.

 Pionniers à Amsterdam !

On pourrait terminer en écrivant « p*tain de film » ! et titrer en se basant sur « Prenez garde à la sainte putain » ! C’est un autre titre de Fassbinder que l’on prendra pour mettre en avant le travail de la réalisatrice et de son équipe. C’est un casting remarquable qui est là devant nous, filmé souvent caméra à l’épaule, parfois avec des visages en très gros plan. Pionniers à Amsterdam, mais aussi aux Pays-Bas pour nous faire découvrir une réalité que nous ne pouvons plus nier, pour nous dire que l’intégration est première et primordiale. Qu’il n’y a pas un « eux » et un « nous ». Pour nous dire aussi que nous ne sommes pas indemnes de replis identitaires, accrochés à des principes éthiques qui doivent être remis en question. Un exemple tout simple, deux jours avant la vision presse, c’était en France le retour de la « Manif pour tous ». Pour tous ? Vraiment : un mouvement xénophobe, raciste, homophobe, instrumentalisant les enfants et même l’Evangile ! En tout cas certains discours, certaines prises de position étaient franchement machistes, caricaturales, peu respectueuses par rapport à des personnes, des groupes qui vivent et pensent autrement. Certes ces replis identitaires ne sont pas le fait de gens armés, mais ils montrent ce que peut produire une intolérance au nom de valeurs religieuses et sociales. Et sur le plan des modes de fonctionnement cela n’est pas fondamentalement différent de certaines dérives dans le monde de l’Islam.

Quelques informations sur le cite Cineuropa.

 Diaporama

 Bande-annonce


 En plus...

Note d’intention de la réalisatrice

Layla est difficile, ennuyeuse, gentille, allergique à l’injustice, convaincue de son propre droit, féministe et à la recherche d’un endroit où elle peut être qui elle veut. C’est une fille qui se montre régulièrement sous son mauvais jour à cause de la peur et de l’incapacité, mais finalement elle choisit de mener une vie courageuse et de ne pas se taire. Même si c’est contre les règles strictes de ses frères et soeurs musulmans. Sa foi en Allah est inconditionnelle, mais à sa propre manière. Pour moi, Layla est une héroïne vulnérable. Elle doit l’être, à mon avis. Cela fait longtemps que je voulais faire un film sur une fille qui se radicalise et qui se met ainsi hors de la société. Je reconnais Layla dans de nombreux souvenirs de ma propre enfance : la passion et l’engagement quant aux maux sociaux, la pensée simpliste en noir et blanc et la force attractive du nous – face au reste du monde. Je suis arrivé à Amsterdam pendant les années 80 au moment précis de la conquête du mouvement des squatters sur la ville. En peu de temps, ma vie s’est faite de protestations. Et de préférence, d’une manière très radicale. Je cherchais des cadres, une famille, mon identité.

C’était il y a 30 ans. Jan Eilander, qui est en grande partie responsable du scénario, et moi voulions faire un film qui se déroule MAINTENANT. Dans une société multiculturelle bouleversée et dans laquelle on doit reformuler son avis chaque jour. Pendant les deux années où Jan et moi avons travaillé sur ce film, l’idée de base n’a pas fort changé, mais le monde lui a fortement changé. La lutte est très complexe et « le bien » et « le mal » ne sont pas faciles à interpréter. Mais c’est vrai qu’il y a un groupe de jeunes Néerlandais qui ne se sent pas à l’aise dans le pays où ils sont nés. Nous croyons qu’il est important à ce stade de montrer une jeune femme et un jeune homme qui appartiennent à ce groupe. Nous tenons à préciser qu’une fille comme Layla avec une telle personnalité et un tel sens de justice a besoin du cadre strict du groupe radical pour se développer. Elle peut y exprimer son mécontentement, professer sa foi et diviser facilement le monde entre bon ou mauvais. Mais elle s’échappe aussi de ce monde. C’est son caractère. Finalement le groupe est étouffant. Son expérience « externe agressive » de la foi et de la persuasion politique fait place à une perception interne plus tranquille et elle ose ajouter plus de couleurs dans son image noir et blanc du monde, ce qui la rapproche d’elle-même.
Mijke de Jong (extrait du dossier presse)


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