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Rodrigo Sorogoyen
Las Bestias (As Bestas)
Sortie du film le 03 août 2022
Article mis en ligne le 4 août 2022

par Julien Brnl

Genre : Thriller

Durée : 137’

Acteurs : Marina Foïs, Denis Ménochet, Luis Zahera, Diego Anido, Marie Colomb...

Synopsis :
Antoine et Olga, un couple de français, sont installés depuis longtemps dans un petit village de Galice. Ils pratiquent une agriculture écoresponsable et restaurent des maisons abandonnées pour faciliter le repeuplement. Tout devrait être idyllique sans leur opposition à un projet d’éolienne qui crée un grave conflit avec leurs voisins. La tension va monter jusqu’à l’irréparable.

La critique de Julien

Sélectionné pour la première fois au Festival de Cannes, en sélection officielle Cannes Première, le talentueux réalisateur et scénariste espagnol Rodrigo Sorogoyen voit enfin son tant attendu sixième long métrage « Las Bestias » débarquer dans nos salles. Précédé d’une très bonne réputation, ce thriller aux allures de western moderne ne déçoit pas, lequel nous amène sur les terres reculées de Galice, où un couple de Français s’est installé il y a plusieurs mois, afin d’y vivre une vie paisible, au milieu de leurs cultures biologiques, eux qui y retapent également d’anciennes bâtisses, dans le but de redynamiser ces terres abandonnées. Mais étant contre un projet d’éolienne, soumis au système de vote, leur présence va éveiller l’hostilité de leurs voisins, dont deux frères, qui espéraient enfin, avec l’argent dudit projet, sortir de leur galère, voyant également d’un mauvais œil leur arrogance...

On ne change pas une équipe qui gagne. Toujours co-écrit avec Isabel Peña, et entouré de ses collaborateurs récurrents comme le compositeur Olivier Arson, le chef-opérateur Alejandro de Pablo et le monteur Alberto del Campo, Rodrigo Sorogoyen nous livre un drame dense autour de ce qui s’apparente ici au départ à une querelle de voisinage née de la méfiance d’habitants d’un village à l’égard d’étrangers, y ayant alors élu domicile. Sauf que « Las Bestias » va évidemment bien plus loin que cela, lequel s’ouvre sur la métaphore des « aloitadores », c’est-à-dire des hommes de certains villages qui, lors de la traditionnelle fête typique Rapa das Bestas en Galice, rassemble des chevaux semi-sauvages qui errent dans les montagnes afin de leur couper les crins et leur apporter des soins (si nécessaire), les poulains étant également marqués. L’homme et l’animal s’affrontent alors inéluctablement, jusqu’à ce que l’un des deux l’emporte...

« La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres ». Un couple qui a tout abandonné et tout misé pour leurs nouvelles terres contre deux frères en colère contre le monde. Rodrigo Sorogoyen nous plonge au cœur de la ruralité espagnole, dans un village en plein déclin, comme beaucoup d’autres, où deux clans s’affrontent chacun pour leur liberté. Les scénaristes nous aident alors d’une part à comprendre pourquoi Antoine (Denis Ménochet) et Olga (Marina Foïs) ont choisi de quitter leur patrie pour une autre, avec leur projet, tandis qu’ils nous invitent aussi à comprendre la position des antagonistes de l’histoire, sans jamais pourtant justifier leur comportement. Leur frustration et leur haine sont alors justifiées, eux qui se sentent délaissés, face à leur condition, eux qui triment pour s’en sortir. S’ils ont peur pour eux, c’est pourtant envers ce couple d’émigrés que « Las Bestias » installe une tension grandissante, voire tétanisante, eux qui se retrouvent sous la menace de leurs voisins de terrain, sans pour autant n’avoir aucune preuve recevable pour la Police (peu complaisante à leur égard), malgré l’utilisation d’une caméra cachée par le personnage de Denis Ménochet, dissimulée dans son gilet. Alors que le couple de Français est pourtant devenu ami avec un vieux couple d’Espagnols, la caméra de Sorogoyen filme au plus près les visages de ses personnages, aux histoires et parcours différents, lesquels se retrouvent pourtant au même endroit, et au même moment. Denis Ménochet est une nouvelle fois impartial, lequel mérite définitivement un César (après l’avoir loupé à deux reprises), tandis que Marina Foïs, au visage creusé, est tout aussi épatante et crédible dans le rôle d’une femme amoureuse, que rien ne viendra changer d’avis. Luis Zahera (l’aîné des frères) est quant à lui troublant à chacune de ses interventions, lui que l’on sent toujours prêt à éclater, sous sa fausse retenue...

En seconde partie de métrage, où le film accuse quelques longueurs et tourne un peu en rond, Sorogoyen avance dans le temps, le temps justement d’une ellipse narrative, pour nous confronter aux conséquences de cette inéquation sociale et géographique, mais surtout à des questions qui viennent renforcer les choix que l’on prend dans la vie, et ce qu’ils entraînent, le cas échéant, sans qu’on puisse s’y préparer. Il est aussi question d’obstination, face parfois à l’incompréhension des siens (ici de la fille du couple, jouée par la jeune Marie Colomb). La quête de justice et de réponse est également au centre de ce deuxième acte, où plane la mort et la grisaille, mais surtout l’espoir, l’amour vrai, et ce qu’il nous pousse à vivre, mais également à supporter, à endurer, et cela au quotidien. « Las Bestias » ne se contente donc pas que d’un avant et d’un pendant, mais également d’un après, Sorogoyen bouclant ainsi son film telle une intense fresque s’étendant sur plus de deux heures, entre néo-western et thriller psychologique contemporain et profond, porté par une atmosphère étouffante, et de grands acteurs.



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