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Louis Garrel
L’Innocent
Sortie du film le 12 octobre 2022
Article mis en ligne le 17 octobre 2022

par Julien Brnl

Genre : Comédie dramatique

Durée : 100’

Acteurs : Louis Garrel, Anouk Grinberg, Roschdy Zem, Noémie Merlant, Manda Touré...

Synopsis :
Quand Abel apprend que sa mère Sylvie, la soixantaine, est sur le point de se marier avec un homme en prison, il panique. Épaulé par Clémence, sa meilleure amie, il va tout faire pour essayer de la protéger. Mais la rencontre avec Michel, son nouveau beau-père, pourrait bien offrir à Abel de nouvelles perspectives...

La critique de Julien

Présenté en Sélection officielle hors compétition au dernier Festival de Cannes et reparti avec le Prix du meilleur scénario au Festival International du Film Francophone de Namur 2022, « L’Innocent » est déjà le quatrième film de Louis Garrel. Dans cette comédie policière cocasse et emprunt de poésie, de romantisme et de nostalgie, on suit l’histoire d’Abdel (Garrel), un homme renfermé sur lui-même depuis le décès de sa femme, lui qui travaille comme animateur dans un aquarium, et cela avec Clémence (Noémie Merlant), la meilleure amie de sa défunte épouse, qui quant à elle enchaine les rendez-vous Tinder d’un soir. Le jeune homme s’occupe alors souvent de sa mère, Sylvie (Anouk Grinberg), elle qui anime depuis de nombreuses années des ateliers de théâtre en prison. C’est là qu’elle a récemment rencontré Michel (Roschdy Zem), un des détenus, avec lequel elle souhaite se marier, ce qui sera vu d’un très mauvais œil par Abdel, étant donné qu’il ne s’agit pas là de son premier mariage avec un condamné, alors que cela a toujours mené à des problèmes. À sa sortie de prison, sa maman et Michel obtiendront alors, via un ami de ce dernier, un local bien situé afin d’y ouvrir un magasin de fleurs, ce qui ouvrira les soupçons d’Abdel, pessimiste, d’autant plus que son beau-père n’a pas d’argent. Il commencera alors à l’espionner...

Inspiré par l’histoire de sa maman Brigitte Sy qui faisait des ateliers de théâtre en prison avant de tomber amoureuse d’un détenu (elle qui a d’ailleurs réalisé un long métrage sur le sujet intitulé « Les Mains Libres »), Louis Garrel, qui n’avait que 18 ans lorsque c’est arrivé, définit son film comme « le récit de ce mariage du point de vue du fils ». En partant d’une base semi-autobiographique, le cinéaste met alors en scène un film complètement inattendu, bourré de charme et de scènes à tomber par terre, sans que rien ne soit laissé au hasard. « L’Innocent » construit ainsi son intrigue en deux parties, la première étant une filature rocambolesque et cocasse, et la seconde étant son extrême, à savoir un casse surréaliste de caviar (!), au travers duquel il nous sera donné d’assister notamment à une scène romanesque de cinéma absolument irrésistible... C’est qu’au travers de ces péripéties, Louis Garrel et son coscénariste Tanguy Viel (avec la collaboration de Naïla Guiguet) font évoluer leurs personnages, et cela avec énormément d’empathie, de cœur. Jamais l’émotion n’est ainsi délaissée ici au profit de l’action. En effet, l’équilibre se révèle à la fois éclatant, et inespéré, entre comédie et profondeur.

En effet, avec cette histoire et ses personnages, Garrel s’amuse d’une part avec son personnage qui se fait vite des films avant d’embarquer dans l’un d’eux, et d’autre part avec sa mise en scène, jouant notamment sur des scènes de répétition liées au jeu d’acteur, prenant alors une toute autre tournure lorsqu’elles seront jouées pour du vrai durant l’intrigue, ainsi que sur des changements de triangle relationnel entre personnages. On vous le dit, « L’Innocent » est plein de surprises, tandis que l’innocent du titre change ici d’une personne à l’autre au cours de film. Aussi, Garrel filme des scènes qui pourraient semblées pour le moins anodines, servant tout au plus la comédie, et appuyant la personnalité décalée de ses personnages. Pourtant, nombreuses d’entre elles trouvent un merveilleux écho à un moment donné ou l’autre du film, à l’égard de celle du mariage en prison qui ouvre pratiquement le film, où celle où la maman d’Abdel poursuit à toute allure le fourgon de police dans lequel se trouve son époux, criant haut et fort qu’elle l’aime, sortant pour l’occasion une pancarte avec un doux mot écrit dessus, le tout devant les yeux ébahis de son fils, installé sur le siège du passager. Bref, le niveau de lecture d’une même scène est employé ici à bon escient, au sein d’une intrigue qui ne se délite jamais, et laisse même place à des chemins narratifs bouleversants.

Tandis qu’il y filme la ville de Lyon sous un joli grain avec l’aide de la photo de Julien Poupard, Garrel interprète ici un homme touchant qui va révéler ses peines, et se mettre enfin à réagir, à « dire quelque chose », à sortir de sa torpeur depuis la mort de sa moitié, et cela notamment face au personnage de Noémie Merlant, frivole, coquette, lumineuse, fidèle ; bref, tout son opposé. Et puis, il y a bien évidemment Anouk Grinberg, irrésistible maman d’une joie infinie, elle qui tombe profondément amoureuse, tout en devant faire face à son rabat-joie de fils, toujours à scruter ses moindres faits et gestes, même si cela part de l’intention de la protéger. On croule alors littéralement sous le timbre de voix de l’actrice, sous sa fantaisie, elle dont le personnage a inspiré l’univers musical décalé du film, où la variété d’Herbert Léonard (« Pour le plaisir »), de Catherine Lara (« Nuit magique ») et de Gérard Blanc (« Une autre histoire ») est entendue, et prend même de la place, à l’image donc de Sylvie, qui demande beaucoup d’attention, et d’amour... Roschdy Zem vient quant à lui refermer ce quatuor qui ne nous lâche jamais d’une semelle, et qui évolue constamment devant nos yeux.

Bien qu’un brin maniéré, « L’Innocent » fait incontestablement partie de ces films réconfortants, qui étonnent et nous attrapent par la main sans ne plus la lâcher. C’est délicat, intelligent, ponctué de moments hors du temps, que ça soit par leur comédie ou leur dramaturgie, ou encore par leur côté romanesque. C’est un film qui ne fait pas semblant, et qui joue habilement des genres pour nous procurer un moment de cinéma réjouissant, et plein de surprises. Louis Garrel a réalisé là, sans aucun doute, son meilleur film à ce jour.



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