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Marco Kreuzpaintner
L’Affaire Collini / Der Fall Collini
Sortie du film le 12 août 2020
Article mis en ligne le 13 août 2020

par Julien Brnl

Signe(s) particulier(s) :

  • adaptation cinématographique du roman « The Case of Collini » de Ferdinand von Schirach (petit-fils du haut dirigeant nazi Baldur von Schirach), publié en 2011, lequel s’est inspiré de l’histoire vraie de Friedrich Engel, officier SS, surnommé « le bourreau de Gênes », et jugé à Hambourg en 2002.

Résumé : Pourquoi Fabrizio Collini a-t-il assassiné Hans Meyer, un industriel de la haute société allemande ? Comment défendre un accusé qui refuse de parler ? En enquêtant sur ce dossier, son avocat découvrira le plus gros scandale juridique de l’histoire allemande, et une vérité à laquelle personne ne veut se confronter.

La critique de Julien

Le film de procès est devenu légion ces dernières années au cinéma. Rien que cette année-ci, une grosse dizaine sont déjà sortis dans nos salles de cinéma, alors que débarque cette semaine l’adaptation du roman « The Case of Collini » (2011), lequel retrace le traitement juridique fictif du meurtre de l’industriel allemand Jean-Baptiste Meyer par l’ouvrier italien retraité Fabrizio Collini, inspiré par un véridique texte entré en application le 1er octobre 1968, assouplissant les jugements pour crimes nazis. « Der Fall Collini » met en scène les premiers pas d’un jeune avocat commis d’office pour défendre, malgré lui, l’assassin de son père de substitution, tué sans mobile apparent. Et s’il y a bien une chose que nous rappelle ce film situé la même lignée que « Le labyrinthe du silence » (2014) de Giulio Ricciarelli, c’est que si la justice est légale, elle n’en demeure pas moins injuste, surtout quand elle est votée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, alors que le dispositif pénal de l’Allemagne était encore défaillant...

En effet, à cette époque, le crime contre l’humanité n’existait pas, et les seules préventions possibles étaient l’assassinat ou le meurtre, alors que les exécutants d’ordres n’étaient eux considérés que comme complices, punis quant à eux non pas pour meurtre, mais pour « homicide involontaire », ce qui était prescris au bout de vingt années... Or, un texte a été voté en 1968, lequel prescrivait les faits de complicité pour meurtre, équivalant à une amnistie. En effet, seuls les hauts dignitaires nazis étaient coupables d’assassinat. Et quand on sait que l’auteur de ce texte, Eduard Dreher (la loi « Dreher »), était un ancien procureur sous le troisième Reich, devenu à partir de 1951 chef du service du droit pénal au ministère de la Justice, lequel a alors joué un rôle prédominant dans le scandale de prescription, selon lequel la majorité des auteurs impliqués dans des meurtres sous le national-socialisme (1933-1945) se trouvaient dans la jouissance de la prescription, cela en dit long sur la justice d’autrefois, et sans doute encore d’aujourd’hui...

« Der Fall Collini », entre passé et présent, prend le temps d’installer ses personnages, dont Leinen, un jeune avocat idéaliste et peu expérimenté (Elyas M’Barek), voire moqué, surtout face à la star de la défense, le cynique Mattinger (Heiner Lauterbach). D’ailleurs, le film du cinéaste allemand Marco Kreuzpaintner respecte un cahier des charges plutôt classique pour un film du genre. Cependant, on regrette que les scénaristes aient gardés leurs grands atouts pour la dernière demi-heure du film, ce qui lui fait perdre en efficacité, s’éparpillant en attendant dans un trop-plein de sous-intrigues très intéressantes, mais inexploitées dans leur entièreté. En effet, le récit s’étend ici sur d’inlassables flash-back, destinés d’une part à comprendre le lien qui unissait Leinen avec la victime (Manfred Zapatka), et d’autre part avec sa famille, dans la petite-fille de ce dernier, Johanna (Alexandra Maria Lara), avec laquelle il entretient encore une étroite relation, cependant affectée par la défense de Leinen envers le tueur de son grand-père. En parallèle, on y découvre également des faits survenus en juillet 44, ainsi et surtout que le procès de Collini, se déroulant en 2001, sans oublier une relation conflictuelle entre père et fils, et celle de confiance installée entre un avocat et son client (joué ici par Franco Nero, exceptionnel d’intensité). Toute cette mise en scène pose alors un regard pertinent sur le métier d’avocat, qu’il défende aussi bien le bien que le mal, et d’autant plus dans ce genre de cas, où l’Histoire se révèle être le véritable bourreau, notamment par l’injustice de la justice. Enfin, « Der Fall Collini » pose la question de la culpabilité de tout en chacun, héritant du nom de ses aînés, et indirectement de leur passé...

Certes, le passé revient sans cesse hanter le présent des vivants. Or, le roman écrit par l’avocat romancier Ferdinand von Schirach, qui n’est autre que le petit-fils du haut dirigeant nazi Baldur von Schirach, a vu le ministère fédéral de la Justice instituer, en 2012 (soit un an après sa sortie), une commission d’enquête indépendante pour évaluer l’empreinte laissée par le passé nazi, d’où l’importance, finalement, de la fiction, empreinte d’histoire, et de l’art, pour le mettre en lumière, l’assumer, et surtout permettre, dans ce cas, à l’Allemagne de faire face à ses responsabilités à l’égard des victimes de la Seconde Guerre mondiale.

Éparpillé à vouloir en dire de trop, gâchant lui-même ses effets de surprise, et un brin mélo-dramatique dans ses représentations, « Der Fall Collini » est un film de procès magistralement interprété, qui soulève des thèmes forts au sein d’un plaidoyer universel, et important, contre l’oubli et la justice sans mémoire.

https://www.youtube.com/embed/4buWqDrWMBo
L'AFFAIRE COLLINI I Bande-annonce - YouTube