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CINECURE
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Cinécure est un site appartenant à Charles Declercq et est consacré à ses critiques cinéma, interviews. Si celui-ci produit des émissions consacrées au cinéma sur la radio RCF Bruxelles, celle-ci n’est aucune responsable du site ou de ses contenus et aucun lin contractuel ne les relie. Depuis l’automne 2017, Julien apporte sa collaboration au site qui publie ses critiques.

Jérôme Salle
Kompromat
Sortie du film le 07 septembre 2022
Article mis en ligne le 9 septembre 2022

par Julien Brnl

Genre : Thriller

Durée : 127’

Acteurs : Gilles Lellouche, Joanna Kulig, Michael Gor, Sasha Piltsin, Mikhail Safronov, Ausra Giedraityte, ...

Synopsis :
Russie, 2017. Mathieu Roussel est arrêté et incarcéré sous les yeux de sa fille. Expatrié français, il est victime d’un « kompromat », de faux documents compromettants utilisés par les services secrets russes pour nuire à un ennemi de l’Etat. Menacé d’une peine de prison à vie, il ne lui reste qu’une option : s’évader, et rejoindre la France par ses propres moyens...

La critique de Julien

C’est en 2011 que l’écrivain français Yoann Barbereau a été nommé directeur de l’Alliance française d’Irkoutsk, en Sibérie orientale, pas loin du lac Baïkal. Personnalité mal-aimée des autorités russes, ce dernier a alors été victime, à partir du 11 février 2015, d’un kompromat, c’est-à-dire une machination mise en place par le Service fédéral de sécurité de la fédération de Russie (FSB - autrefois KGB) afin de nuire notamment à ses opposants, en créant ainsi de faux documents compromettants à leur encontre, visant à les incarcérer. C’est alors devant les yeux de sa fille et de son épouse russe que ce dernier a été brutalement arrêté, et accusé d’avoir commis des actes pédo-criminels. Jeté en prison, torturé, interné en hôpital psychiatrique, puis assigné à résidence sous contrôle d’un bracelet électronique, ce père de famille n’a alors eu d’autres choix que de fuir ce pays, ce qu’il réussit à réaliser près de trois années plus tard, mais sans l’aide de l’État français et de son ambassade, n’ayant assuré sa protection (notamment pour bonne entente diplomatique entre les deux nations), et cela malgré l’absence de preuves des préjudices qui lui étaient reprochés... Racontée dans le livre « Dans les geôles de Sibérie », publié en 2020 aux Éditions Gallimard, cette histoire est aujourd’hui librement portée à l’écran par Jérôme Salle, à qui l’on doit notamment les deux adaptations de « Largo Winch », ou encore le film biographique « L’Odyssée » sur Cousteau. « Kompromat » met alors en scène Gilles Lellouche, qui y interprète le rôle de cet ex-expatrié français, du nom ici de Mathieu Roussel...

Dès l’ouverture, « Kompromat » ne cache pas ses ambitions de thriller sous haute tension, étant donné qu’on y découvre un homme tentant d’en fuir d’autres, dans ce qui semble être une forêt enneigée, de nuit. On comprend alors qu’il s’agit là d’une scène que l’on retrouvera bien plus tard dans ce récit, lequel pointe du doigt les méthodes inhumaines que mettent en place les services secrets russes pour faire taire ceux qu’ils considèrent comme ennemi, qu’il soit une personnalité politique, un journaliste ou tout autre figure publique, passant dès lors sans scrupule au-dessus des droits de l’homme. Car c’est bien connu, la Russie ressent un énorme mépris envers l’Occident, qu’il considère à la fois faible, lâche, et dépravé. C’est ainsi que Yoann Barbereau, un homme ordinaire, en a fait les frais, notamment pour ce qu’il défend. Gilles Lellouche, qui retrouve ici le metteur en scène après son premier film « Anthony Zimmer » (2005), incarne cet homme, mais dans une version fictive et romanesque de son parcours semé d’embûches, étant donné notamment sa rencontre ici avec Svetlana, une professeure russe de français, forte et impassible (en la personne de l’actrice et chanteuse polonaise Joanna Kulig, vue récemment dans le sublime « Cold War » de Pawel Pawlikowski). La demoiselle, qui vit dans l’ombre de sa relation amoureuse avec un blessé de guerre reclus et sous amphétamines, lequel est le fils d’un membre du FSB (Michael Gor), aidera alors ce pauvre Français à s’évader et plus si affinités. Et autant dire que leur idylle est sans doute le segment narratif du film le plus vrai et touchant du métrage, bien qu’il soit inventé de toutes pièces...

Coécrit avec l’écrivain Caryl Férey (dont Salle avait adapté en 2013 le roman « Zulu »), alors passionné par la Russie et en particulier des dessous du règne de Poutine, « Kompromat » distille malgré lui l’horreur des faits subis sous une maladresse d’écriture. En effet, à trop vouloir amener de la tension et le sentiment de course contre la montre, au profil des péripéties, les faits et gestes de ce fugitif ne tiennent pas la route. À titre d’exemple, citons le fait qu’il s’affiche dans une station-service alors qu’il sait très bien que son visage a fait le tour des écrans de télévision russe. Aussi, son évasion de l’ambassade de France à Moscou le soir où a lieu en ses murs une réception scellant les relations entre les deux pays n’est guère prudente, alors que ses traqueurs s’y trouvent, et attendent qu’il en sorte, sans oublier une (vaine) partie de jambes en l’air à l’orée de son ticket de sortie du pays, à savoir une forêt s’étendant au-delà de la frontière estonienne, alors que le temps est compté. Toutes ces sorties de piste non-précautionneuses éloignent d’une part « Kompromat » de l’authenticité, et d’autre part de son sujet initial, à savoir l’effroyable mésaventure d’un homme innocent, au péril de sa vie, victime des abominables et drastiques méthodes d’un pays pour étouffer ce qu’il considère indigne, au détriment de la liberté individuelle.

Gilles Lellouche porte à bras-le-corps son personnage, lequel doit malheureusement s’en sortir seul ; son pays ne préférant pas prendre le risque d’abîmer ses relations avec Moscou, n’ayant, de plus, aucune garantie de sa vérité, et préférant donc faire confiance à la corruption plutôt qu’à ses citoyens d’honneur. Révoltant, le film l’est lorsqu’il est question du manque de parti-pris des autorités françaises vis-à-vis de son cas, loin dès lors d’être considéré comme un ressortissant, préférant lui suggérer de se rendre plutôt que de l’aider à retourner chez lui. Mais c’est bien ici ce que Jérôme Salle et son coscénariste nous montrent de la Russie qui tâche encore un peu plus son image déjà bien terne, au regard de l’actualité, bien que le film ait été tourné à partir d’octobre 2020, en Lituanie. Au-delà de ses idées, « Kompromat » est un thriller qui se révèle efficace, sans temps mort, ni dialogues sur-explicatifs, porté par un excellent travail sur la photo - crépusculaire - signé Matias Boucard. Mais le classicisme de sa mise en scène, l’image loin d’être fine de la Russie et son écriture enrôlée pour les besoins du cinéma peinent à soulever toute notre empathie, le film ne parvenant pas à dénoncer avec résonnance les faits et l’injustice desquels il s’est inspiré. Tout cela reste, en effet, finalement secondaire face à la traque orchestrée...



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